Académie Française
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Le philosophe chrétien et anthropologue René Girard, 82 ans, a été reçu jeudi 15 décembre par Michel Serres dans le cercle des Immortels de l'Académie Française.

Il occupera le fauteuil 37, celui de Bossuet, laissé vacant par le Révérend Père Carré. "Tous deux étaient des orateurs célèbres qui, à Notre-Dame, prêchèrent le carême avec un immense succès", rappela dans son éloge de Robert-Ambroise-Marie Carré l'auteur de La Violence et le Sacré.

Dans son discours de réception, Michel Serres a souligné l'actualité de la pensée pluridisciplinaire de René Girard, le saluant avec lyrisme comme un nouveau Darwin des sciences humaines:

        "Des lambeaux pleins de sang et des membres affreux

        Que des chiens dévorants se disputaient entre eux.

D'où parviennent jusqu'ici ces aboiements ? Reconnaissons-nous, de même, dans le récit de Théramène, les chevaux emportés qui traînent le cadavre d'Hippolyte sur la plage, écartelé ? Qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ? Merci, Monsieur, de nous avoir fait entendre, en ces abois, ces hennissements, ces hurlements d'animaux enragés, nos propres vociférations; d'avoir dévoilé, en cette meute sanglante, en cet attelage emballé, en ce noeud de vipères, en ces bêtes acharnées, la violence abominable de nos sociétés; d'avoir révélé, enfin, en ces corps déchiquetés, les victimes innocentes des lynchages que nous perpétrons."

Un peu moins académique et conventionnel toutefois, un passage de son analyse de l'oeuvre du philosophe chrétien fit bruire la salle emplie de sa quarantaine d'octogénaires en habit vert (Alain Decaux, Valéry Giscard d'Estaing, Jean Bernard, René Rémond,...), et d'un certain nombre d'auditeurs invités triés sur le volet, parmi lesquels les élites des grands groupes industriels et commerciaux français. Quelques mouvements de salle apparurent notamment lorsqu'il évoqua la question du mimétisme et des marques dans les sociétés:

"Les objets qui nous entourent désormais, voitures, avions, appareils ménagers, habits, affiches, livres et ordinateurs... tous proposés à nos désirs, comment les nommer, sinon des reproductions d'un modèle, à peu de variations près. Que dire, aussi, de ce que l'inculture de nos élites appelle management, pour les entreprises privées, ou de l'administration, pour les services publics, sinon que l'effroyable lourdeur de leur organisation a pour but de rendre homogène et reproductible toute activité humaine et de donner ainsi le pouvoir à ceux qui n'en ont aucune pratique singulière ? Et que dire des marques, partout propagées, dont nous connaissons l'origine: les traces de pas que laissaient en marchant, imprimées sur le sable des plages, les putains d'Alexandrie, révélant ainsi leur nom et la direction de leur lit ? Le long de leur marche dupliquée, ne revenons-nous pas au désir ? Quel président d'une grande marque, aujourd'hui partout repliquée, se sait, — s'il ne le sait pas, je jouis de le lui apprendre — se sait, dis-je, fils de ces putains d'Alexandrie ? (...). Le danger majeur que courent nos enfants, le voilà : les fils de putains, à qui je viens de rappeler leur digne lignée, les plongent dans un univers de codes repliqués.

Michel Serres, philosophe et historien de la philosophie et des sciences est né à Agen le 1er septembre 1930. Étudiant de l'École navale et de l'École Normale Supérieure de la rue d'Ulm, il est docteur agrégé de philosophie. Il a servi comme officier de marine sur divers vaisseaux de la Marine nationale puis a enseigné aux Universités de Clermont-Ferrand, Vincennes, Paris I, et Stanford (Californie, Etats-Unis). Il est Commandeur de la Légion d'honneur et membre de l'Académie Française depuis 1990, élu au fauteuil d'Edgar Faure.

Né en 1923 à Avignon, René Girard, archiviste-paléographe passé par l'Ecole des Chartes, vit quant à lui depuis 1947 aux Etats-Unis. Il a enseigné dans de nombreuses universités dont Johns Hopkins et Stanford où il dirigea notamment le département de langue, littérature et civilisation française. Il est l'auteur d'ouvrages comme Mensonge romantique et vérité romanesque (1961), La Violence et le Sacré (1972), Shakespeare, les feux de l'envie (Prix Médicis essai 1990), Je vois Satan tomber comme l'éclair (1999) ou Celui par qui le scandale arrive (2001). Il est Chevalier de la Légion d'honneur, Commandeur des Arts et des Lettres, membre de l'American Academy of Arts and Sciences, docteur honoris causa des universités d'Amsterdam, Innsbruck, Anvers, Padoue et Montréal.