Joseph Peyré
Joseph Peyré

Lorsque, au mois de juin 1931, L'Escadron blanc, de Joseph Peyré, obtint le prix de la Renaissance, il y eut une sorte de flottement parmi les membres du jury. Certes, il ne s'agissait point de la valeur de l'ouvrage couronné, car, même les partisans des autres livres en jeu reconnaissaient l'exceptionnelle qualité de celui-là, son accent fier et sobre, sa vérité, sa belle ligne et sa matière pure. Non, il s'agissait de son auteur. Qui était-il ? Où le trouver ? Le prévenir ?

D'après la teneur de L'Escadron blanc, son réalisme minutieux et la peinture extraordinairement vivante qu'il donnait de la vie des méharistes, il paraissait impossible que Joseph Peyré n'appartînt point d'une façon essentielle à ce corps prestigieux.

- Officier, sans doute ?... Sans aucun doute.

A peine l'hypothèse fut-elle émise qu'elle devint une certitude.

- Mais il n'a pas donné signe de son existence, dit quelqu'un, c'est qu'il doit avoir une blessure ou une maladie grave.

Cette opinion pris corps très rapidement et l'on conclut, je ne sais trop sur quelles données, que l'officier méhariste Joseph Peyré, dangereusement atteint, se trouvait à l'hôpital de Versailles. On y dépêcha des messages, des reporters y accoururent.

Cependant, au fond d'un rez-de-chaussée paisible de la rive gauche, un homme maigre et au teint pâle, aux joues creuses, n'avait au même instant qu'une préoccupation: assurer la marche impeccable d'un hebdomadaire dont il avait la charge en l'absence de son directeur. Il téléphonait aux agences photographiques, pressait les rédacteurs, se disputait avec l'imprimerie, étudiait fiévreusement la mise en page. C'était Joseph Peyré.

Les jurés de la Renaissance ne connaissaient rien de lui, hors son livre. Lui, il ignorait que son livre avait obtenu leur prix.

Cette anecdote peint mieux Peyré que ne pourraient le faire bien des explications.

Nul n'éprouve plus que lui une sainte terreur des milieux dits littéraires, de l'étrange cuisine où les plus vulgaires appétits, et les combinaisons les plus savantes se mêlent aux plus nobles valeurs de l'esprit. Nul n'est plus loin des ambitions quotidiennes, des "carrières" qui dépassent les marges d'un beau livre. Nul aussi n'est mieux fait pour en écrire que lui. Il a pour cela une double grâce. Celle de pouvoir appréhender dans toute leur force et dans toute leur plénitude, dans toutes les joies et leurs tristesses fécondes, les formes de la vie extérieure. Celle de posséder en même temps une vie intérieure intense, vaste et nourrie.

Ce don simultané de communication universelle et de reploiement décisif, de prise directe sur les choses, les êtres, et de rêve solitaire effréné, ont réussi à faire d'une existence que n'ont jamais bouleversée des péripéties romanesques, l'une des plus riches et des plus délicates matières humaines qu'il m'ait été donné de connaître. Il n'est pas nécessaire de courir le monde, de traverser océan et jungle pour sentir le charme des nuées, la sève des arbres, le langage des rivières et des nuits. Et l'on peut pénétrer l'âme et le coeur des hommes sans les chercher sur les paquebots, dans les trains foudroyants et dans les lentes caravanes. Il suffit d'avoir un oeil lucide et lumineux, une intuition acérée, une compréhension mêlée de sagesse et de pitié. Alors la plus paisible expérience devient riche et subtile, se charge de nuances, de poids précieux et de dense clarté.

Il faut, pour s'en rendre compte, entendre Joseph Peyré parler de son village natal. C'est un petit hameau des Basses-Pyrénées, qui s'éteint et se vide chaque année davantage. Ses parents y ont vécu dans une communion simple et profonde pendant près d'un demi-siècle. L'auteur de L'Escadron blanc y connaît chaque feuille, chaque pierre, chaque enfant. Il sait les drames et les farces qui l'animent. Il sait les tragédies rustiques de ce pays, la finesse et le caractère primitif de ses derniers habitants. Il a, pour les traduire, les mots les plus justes, les plus sûrs, les plus proches d'eux.

Par le même truchement, j'ai assisté aux comices agricoles, aux intrigues provinciales, au jeu des ressorts cachés d'une préfecture comme celle de Limoges dont Peyré, abandonnant ses études pour cause de santé, fut le secrétaire général. Il se démit de ces fonctions uniquement par amitié. Un jeune garçon, qu'il avait élevé en partie, fut envoyé d'urgence dans un sanatorium suisse, et comme sa famille ne pouvait y rester avec lui, Peyré la remplaça. Je le connus au milieu de la blanche arène des cimes qui cernait les cellules des malades. Je fus aussitôt pris par la sensibilité extrême, la délicatesse infinie, le rayonnement qui se dégageait de ce visage émacié aux yeux si nets, si limpides. Nous eûmes tout le temps de parler, de nous connaître pendant ces heures d'éblouissement vierge et de silence oppressant où les corps blessés essaient, face au ciel, au soleil et à la neige, de réparer leur épuisement.

Joseph Peyré m'émerveilla par l'étendue et la minutie de ses connaissances. Automobiles, bateaux, locomotives, il en possédait le détail, le mécanisme, la poésie, la nomenclature exacte. Tous les sports, il semblait les avoir pratiqués, tellement il pénétrait leur effort musculaire, leur détente spéciale, leur jeu spirituel. Il passait avec aisance du bergsonisme au rugby, de la magie du luxe aux soutes des cargos, à la culture de la vigne. Il aimait tous les aspects de la vie, d'un intérêt si puissant, si intelligent qu'il les partageait par la simple vertu de son élan vers elle, et, comme il est naturel, l'attiraient, par-dessus tout, ceux que ses moyens et son état de santé toujours précaire lui interdisaient formellement.

Or, un jour, cet imaginatif qui va jusqu'à l'hallucination contrôlée, ce prodigieux voyageur sédentaire qui peut, lorsque cela lui plaît, se déplacer par la pensée à travers l'Amérique de sud en jouissant de chaque couleur et de chaque parfum, vit revenir du Sahara son frère, le capitaine major Emile Peyré. Ce dernier, qui avait passé trois ans parmi les méharistes, gardait toute vive, sur lui, la fascination du désert et des vagabonds éternels qui le hantent. Alors commença une étrange transfusion: bribe par bribe, grain de sable par grain de sable, plainte de méhari par plainte de méhari, Joseph Peyré arracha à son frère les secrets du désert et il en resta éperdu, ébloui.

Son pouvoir de double vue, sa puissance de sympathie universelle avaient trouvé un champ à leur mesure. Dans la maison d'Aydie, où vit son père, un grand vieil homme magnifique de verdeur et de gentillesse, dans le petit hameau des Basses-Pyrénées, Joseph Peyré vécut un singulier mirage dont il sortit avec L'Escadron blanc.

Voici que paraît Le Chef à l'Etoile d'argent, livre de la même veine et plus beau encore. Pour cet ouvrage, de vieux méharistes demanderont, comme ils l'ont fait pour le premier, dans quelle compagnie et sous quel nom a servi le saharien chevronné qui, seul, d'après eux, est capable d'une telle vérité, d'une telle foi dans le récit de leurs exploits difficilement croyables. Cependant, il ne faut point que des esprits trop pressés d'enfermer un homme dans un cercle restreint, pensent que Peyré va borner au Sahara ses dons de devin à distance. Sans doute il prépare un dernier volume de sa trilogie du désert, L'Etendard vert, mais il tournera ensuite son avidité universelle vers d'autres domaines. Et, je l'espère du moins, tout d'abord vers le domaine intérieur dont il a tant de richesse à extraire.

Pour qui connaît bien cet écrivain singulier qui ne parle jamais de ses livres, c'est en lui-même, au-delà de l'épopée en même temps barbare et humaine qu'il construit, qu'on doit l'aimer.

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Joseph Kessel (1898-1979), article original publié le 11 août 1933 dans le journal Le Matin.