Sergueï Kostine
Sergueï Kostine

Vladimir Vetrov, un espion russe bien placé, avait choisi de trahir au profit de la France en 1981, fournissant ainsi à François Mitterrand un argument de choc pour faire admettre à Ronald Reagan le caractère irréductible de son opposition au communisme soviétique, malgré la présence de ministres communistes dans son gouvernement. Le journaliste écrivain russe Serguei Kostine a mis deux ans à collecter dans les archives du KGB et auprès de témoins russes et français des précisions, plus que de véritables révélations, sur cette affaire, qu'il livre dans Bonjour Farewell, nom de code du lieutenant-colonel du KGB, Vladimir Vetrov.

Entre 1981 et 1982, Vetrov-Farewell a livré à la DST (le contre-espionnage français) des informations de première importance sur l'ampleur de l'espionnage soviétique dans les pays occidentaux, notamment dans les domaines économique, militaro-industriel et de la recherche technologique d'avant-garde. L'ancien Président américain Ronald Reagan avait jugé qu'il s'agissait de "l'une des plus grandes affaires d'espionnage du siècle". Kostine explique pourquoi Vetrov a choisi de trahir et de correspondre avec un service qui n'avait pas compétence pour le traiter à Moscou, puisque la DST est un service de contre-espionnage dépendant du ministère français de l'Intérieur. Selon lui, Vetrov a été poussé par des raisons conjugales et professionnelles, mais surtout par le dégoût que lui inspirait le KGB, son employeur, devenu sous Leonid Brejnev un nid de fils de nomenklaturistes ou le népotisme était la seule règle. La francophilie, l'amour de la démocratie, voire l'anti-communisme, mis en avant notamment par la DST, ou le mercantilisme, thèse unique du KGB, sont secondaires, selon Kostine. Le choix étonnant de la DST a été fait exclusivement par Vetrov et non par les policiers français qui avaient même refusé un visa à l'officier soviétique. Vetrov, bien placé pour le savoir, a jugé que la DST, de par sa nature, était moins surveillée par le KGB qui se méfiait davantage des services anglo-saxons. Il savait aussi que la DST n'était guère infiltrée par le KGB. Vetrov pouvait d'autre part la contacter facilement par l'intermédiaire d'un "ami", cadre chez Thomson-CSF, connu au cours d'un séjour en France. Le reste est un parcours d'espionnage bien peu classique, tant le côté dilettante et amateur est omniprésent. C'est paradoxalement cet amateurisme qui a permis à l'aventure de durer un certain temps malgré les faux pas et les erreurs qui finiront, mais bien plus tard, par mettre tout de même le KGB sur la piste de Vetrov.

Farewell est tombé en février 1982 pour un crime de droit commun. Accusé d'avoir tenté de tuer sa maitresse et assassiné un témoin de la scène, il est envoyé au Goulag. Sa trahison ne sera découverte qu'un an plus tard par le KGB, après l'expulsion de 47 diplomates soviétiques de France. Pour justifier cette expulsion, un document "Farewell" aurait été montré par un haut-fonctionnaire du Quai d'Orsay à un membre de l'ambassade soviétique... C'est l'une des hypothèses avancées pour expliquer la découverte d'un espion qui a livré plus de 100 agents du KGB dans le monde et révélé à l'Ouest l'ampleur du pillage scientifique et technologique dont il était victime au profit de l'URSS.

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Sergueï Kostine, Bonjour Farewell, la vérité sur la taupe française du KGB (éditions Robert Laffont)