Panaït Istrati
Panaït Istrati

En 1924, dans le cours du printemps, il y eut à Paris ce qu'on appelle un événement littéraire: Kyra Kyralina, de Panaït Istrati.

Rarement premier ouvrage a transformé, comme celui-ci, l'existence de son auteur. Étranger, inconnu, pauvre jusqu'à la tragédie, il se trouve, d'un seul coup, célèbre et assuré du lendemain. Mieux encore: après avoir exercé tous les petits métiers du vagabond et du famélique, il est enfin libre d'en exercer un seul: écrire dans une langue qui n'est pas la sienne. Car, s'il débutait à 40 ans seulement, c'est que sa maîtrise insuffisante du français l'avait arrêté jusqu'alors. Et pour s'exprimer il ne voulait pas d'autre truchement.

Je me rappelle à merveille, malgré toute l'épaisseur du temps, l'émotion, le choc, l'envoûtement que me firent éprouver les personnages de Panaït Istrati, son instinct de poète, son génie de conteur, et ce pouvoir de primitif qui redonnait aux mots les plus éculés toute leur densité, toutes leurs ressources.

Je le rencontrai peu après. Nous fûmes amis une fois pour toutes. Il répondait entièrement, magnifiquement à l'image de lui que ses écrits inspiraient. Des cheveux noirs sur un front étroit, buriné. Une longue face creuse de loup. Des yeux brûlants. La bouche large et belle, formée pour posséder, aimer, chanter la vie. La sienne me fascinait. Je le poussais avidement, à chaque entrevue, de m'en dire les aventures. Il s'y prêtait avec abandon, avec bonheur. Le besoin et l'art du récit étaient chez lui aussi naturels que les mouvements du coeur, l'exigence de la justice, de la liberté, de l'errance, que la tendresse et l'indignation généreuses. Pendant des années, j'ai passé mes plus riches nuits à l'entendre. Et je croyais tout connaître de la trame de ses jours...

Or, j'avais encore beaucoup à apprendre. Le livre que voici me l'a bien montré.

En vérité, les entretiens les plus chaleureux, confiants, éloquents mais poursuivis dans l'euphorie et le désordre nocturnes, gouvernés par la fantaisie du souvenir, le hasard des associations d'images et d'idées, ces entretiens, malgré ou à cause de leur charme, de leur brillant, de la coloration que leur donne l'humour de l'instant, ne peuvent pas avoir l'exactitude, la démarche chronologique d'une recherche assidue, tenace, où le biographe accompagne pas à pas l'homme qui l'intéresse de ses origines à sa tombe. Et c'est, pour Istrati, ce que M. Edouard Raydon a entrepris d'accomplir.

La tâche n'était pas aisée. Il s'agissait de retrouver la trace d'un vagabond obscur né au siècle dernier dans un port du Danube et de reconstituer son trajet sur la terre et la mer des hommes. M. Raydon l'a fait d'une façon exemplaire. A travers les documents recueillis, les témoignages reçus et l'oeuvre enfin d'Istrati, il a su peindre l'époque et le milieu où est né, a grandi, mûri le fils d'un contrebandier grec et d'une blanchisseuse roumaine, dans un pays qui, à peine débarrassé de la domination ottomane, se trouvait encore tout imprégné par la féodalité et l'Orient. Le petit peuple de Braïla... de Bucarest. Les compagnons socialistes... Les amitiés passionnées. Le goût des femmes... de l'évasion... Les voyages clandestins... L'appel de la France... Le suicide... La gloire... La quête insatiable, impossible de l'idéal... Étonnante chronique.. .Incroyable roman vécu par un rêveur éveillé.

Pour l'écrire, M. Ernest Raydon a eu pour instruments une patience infinie, un scrupule constant, un esprit critique plein de clairvoyance, de rigueur. Et aussi, et surtout, beaucoup d'amour. Il n'a jamais approché, jamais vu Panaït Istrati. Mais il a été bouleversé, illuminé par ses livres. Leur auteur l'a habité, hanté. Il a été pris par l'exigence de le connaître et de le faire connaître.

Son étude vient à point. Les oeuvres d'Istrati vont sous peu revoir le jour. Pour en apprécier pleinement la portée et le sens, le travail de M. Raydon est une introduction nécessaire.

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Joseph Kessel (1898-1979), à propos du livre de Edouard Raydon, Panaït Istrati, vagabond de génie (Éditions Municipales, Paris, 1968).