Erich Maria Remarque
Erich Maria Remarque

Je ne me souviens pas du titre que porte ce conte de Maupassant, mais fort bien de sa trame. On y voit une jeune femme de province venant pour un jour à Paris, affolée de sa courte liberté et qui la met à profit en se jetant au cou d'un romancier célèbre dont les oeuvres ont pourri de sa passion et de rêve ses longues journées ternes. L'écrivain est vieux, maniaque, d'humeur désagréable. Il fait un piètre amant. Bref, l'aventure tourne en affreuse déception.

Ce conte m'avait frappé lorsque j'étais adolescent et m'avait préparé à accepter sans contrôle le lieu commun qui affirmait que le physique d'un auteur ne répond presque jamais à l'image que peuvent lui composer ses ouvrages. Depuis j'ai appris à lire, j'ai connu de nombreux écrivains et j'ai complètement changé d'avis. Il est bien rare que le visage d'un romancier, d'un poète, d'un philosophe, que ses mouvements, que sa parole ne reflètent en leur essence parfaite ce qui fait le prix de son art ou, au contraire, son peu de valeur. Sans doute, les personnages d'un récit peuvent être complètement différents de l'auteur qui les a conçus, et c'est ce qui trompe les observateurs superficiels. La provinciale de Maupassant devait être parmi ceux-là. Mais l'accent propre à l'écrivain, sa sensibilité, son intelligence, tout ce dont il se sert pour la substance de son oeuvre on le retrouve, pourvu que l'on sache un peu déchiffrer des traits, dans ses yeux, son front, ou sa voix.

Il était trois heures du matin lorsque, à Berlin, il y a quelques semaines, je pus vérifier ce fait une fois de plus. Dans un appartement de Kurfurstendam, mon ami Paul Bringuier et moi, venant en droite ligne d'un restaurant de nuit, nous faisions connaissance avec Erich Maria Remarque.

Il y avait là deux femmes ravissantes: Madame Remarque et une actrice russe, un homme de cinéma, l'hôte, puis, dans un coin, à moitié étendu sur un canapé, l'auteur de A l'Ouest rien de Nouveau. A première vue il semblait de ces gens qui sont faits en série dans les pays du Nord: blond, assez grand, solide, le teint rose, les yeux bleus, une très grande jeunesse, une très grande netteté. Seulement les yeux étaient légèrement enfoncés sous le front lisse et il y flottait un singulier mélange à peine perceptible de tristesse et d'ironie. Seulement dans le visage modelé sans relief, se détachait une bouche un peu molle, sensible, cruelle. Et si l'on regardait attentivement cette figure au repos, on y distinguait peu à peu une sorte de poids surprenant, une densité qui en changeaient complètement l'expression.

Alors, loin d'être déçu par ce jeune homme nonchalant qui avait écrit un livre de guerre au retentissement prodigieux, par ses traits lisses qui appartenaient à l'auteur d'une oeuvre qui avait bouleversé les coeurs dans le monde entier, on comprenait mieux le secret de sa puissance, on découvrait tout à coup le ressort même de son action. Ce qu'il y avait en Remarque de général, de commun à d'autres hommes, lui assurait une sensibilité qui trouvait immédiatement accès auprès des lecteurs des nations les plus différentes. Il était humain de la façon la plus vaste, la plus ample. En même temps, un léger décalage qui se montrait dans son regard, ses lèvres, son expression, cet approfondissement de sa personnalité, sans rien déformer de ses réactions simples, lui donnait le moyen de les exprimer avec une vigueur, une sobriété et un accent singuliers.

Ainsi je vis Erich Maria Remarque ce matin là où nous ne parlâmes guère, car il savait au plus vingt mots de français et moi vingt mots d'allemand qui pour comble d'infortune étaient les mêmes.

Quinze jours plus tard nous nous retrouvâmes à Paris. Là, je le connus mieux, tant qu'il demeura ici je ne le quittai presque point, lui servis de guide à travers la ville nocturne. De plus, par un phénomène de contagion, d'osmose à peu près inexplicables, cet homme qui à Berlin balbutiait difficilement quelques phrases banales en français, dès qu'il fut à Paris se mit à entendre parler, à deviner notre langue d'une façon beaucoup plus pénétrante. Cette perméabilité mystérieuse et les heures que nous passâmes ensemble firent que j'approchai Remarque jusqu'à certains replis profonds où ce jeune homme taciturne et clos à l'ordinaire se laisse rarement atteindre.

Or jamais au cours des conversations que nous eûmes, au cours des promenades que nous fîmes, des longues nuits passées à entendre des musiques nègres, russes, espagnoles, ou l'accordéon des bals musettes il ne démentit par une parole ou par un geste l'impression première qu'il m'avait donnée, dans un appartement de Kurfurstendam. Sa curiosité était profonde, nuancée, intelligente, mais elle n'avait rien de professionnel. Remarque ne promenait pas sur un monde inconnu le regard de profiteur, d'anthropophage qu'ont malgré eux et souvent inconsciemment les écrivains que leur métier a déformés et qui notent chaque détail avec le dessein avoué ou non de l'utiliser un jour. Il jouissait du spectacle nouveau qui s'offrait à lui sans arrière pensée. Il vivait. C'est là, il me semble, le trait essentiel de son caractère comme de son talent. Et l'un conditionne toujours l'autre. Un homme sain ne peut pas écrire comme un homme malade. La passion, l'outrance d'un tempérament marque un livre d'une emprise fatalement différente de celle que lui peut donner une sereine lucidité.

Erich Maria Remarque est un homme sain et lucide, sain de la santé la plus tangible, la plus vigoureuse, la plus simple, lucide de l'esprit le plus averti, le plus ferme, le plus accueillant. Et tout cela se fond dans un sens de la vie sincère, limpide et grave comme une belle eau profonde. On dirait qu'il ne retient des aspects multiples, passagers de l'existence que ceux qui sont sérieux, essentiels. Pour les autres son étrange sourire qui soulève à peine le coin de ses lèvres, un sourire triste et railleur, suffit. Mais les faits qu'il accepte, qu'il reçoit vont très loin dans cette eau claire et profonde qui forme son regard et sans doute son âme. C'est cela qui lui permet d'être simple dans le succès le plus inattendu, le plus vertigineux qui ait jamais croulé sur un écrivain. C'est cela qui l'assure contre les travers les plus innocents d'un homme de lettres.

Il n'en est pas un. Il n'a même pas besoin de lutter contre le terrible dualisme d'un auteur, contre le témoin, contre le double angoissant et odieux qui dévore en général la puissance vitale de ceux qui nourrissent leurs fictions de leur sang. Combien de fois m'a-t-il répété:

- Je suis un homme normal, tout ce qui se fait de plus normal. Ma seule anomalie est d'écrire. Je limite la crise autant que je peux.

Il ne disait que la stricte vérité. Son travail d'écrivain est un accident dans son existence. Et de ce caractère accidentel il tire sa force et sa beauté. En voici un exemple qui m'a frappé. Lorsque Remarque était à Paris, on donnait quelques représentations du film L'Equipage. Par amitié pour moi il voulut en voir une. Toute la soirée qui suivit il fut silencieux, oppressé. Je lui demandai la raison de cette tristesse :

- J'ai revécu la guerre, répondit-il.

Quelle fraîcheur, quelle vitalité ne faut-il point pour réagir ainsi, à celui qui a écrit A l'Ouest rien de Nouveau, c'est-à-dire à l'homme en qui le travail de l'écrivain aurait dû user le plus d'émotions de cette sorte.

Je ne connais rien du deuxième livre de Remarque que commence à publier Le Matin, sauf qu'il traite du désarroi matériel et moral de la démobilisation, mais je suis sûr, parce que j'ai bien vu son visage et bien entendu sa voix qu'Après est un très beau livre.

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Joseph Kessel (1898-1979), article original publié le 5 décembre 1930 dans le journal Le Matin.