Léon-Paul Fargue
Léon-Paul Fargue

La dépêche par laquelle Henri Béraud nous prévint, cette semaine, que, malade, il ne pourrait envoyer son article et me demandait de le remplacer auprès des lecteurs de Gringoire, me mit dans un cruel embarras.

Je reviens d'un assez long voyage en des pays désertiques où l'on se tient mal au courant des livres qui paraissent. Avant ce voyage, le plus clair de ma lecture avait été pour les manuscrits que l'on envoie à notre journal. Si bien que, depuis six mois, j'ai perdu à peu près tout contact avec ce qui se publie.

De quoi allais-je donc parler, dans ces colonnes à l'ordinaire si nourries ?

La chance voulut que, examinant, tout perplexe, les livres parvenus chez moi pendant mon absence, je découvris assez vite une maigre plaquette, d'un bleu mat et doux. C'était le dernier ouvrage de Léon-Paul Fargue: Epaisseurs.

On connaît trop peu, dans le grand public, cet admirable écrivain, ce poète si riche d'humanité, de profondeur et de résonances. A qui la faute ? Est-ce au lecteur paresseux qui hésite devant une forme parfois singulière et personnelle et qui se prive ainsi d'une belle joie grave ? Est-ce à l'auteur lui-même, qui ne veut rien sacrifier de ce qu'il ne destine qu'à de très rares affinités ? Je ne veux pas intervenir dans un débat qui a déjà fait couler beaucoup d'encre et qui passe le cadre d'un très modeste intérim. Mon dessein est d'en profiter simplement pour esquisser ici l'une des plus attachantes et surprenantes figures parmi les écrivains de notre temps. Et je suis heureux que l'actualité littéraire — Epaisseurs est un livre tout récent — m'en donne l'occasion.

Je fis la connaissance de Léon-Paul Fargue voici deux ans environ par le truchement d'André Beucler. Ce garçon exquis, tout en rêve, en contradictions ingénues, à qui nous devons de beaux livres hallucinés comme La Ville Anonyme, Gueule d'Amour ou Le Mauvais Sort, a le sens le plus vif de la saveur des hommes. Depuis longtemps, il me parlait de Fargue, et en des termes tels qu'ils étaient dangereux, par leur enthousiasme, pour ce dernier.

Pourtant, notre première rencontre ne me déçut point. Elle eut lieu, vers deux heures du matin, autour d'une table du Palermo, à Montmartre. A six heures, nous étions encore là. Ni Beucler, ni moi n'avions ouvert la bouche, ou à peu près. Fargue avait parlé sans cesse. Le temps avait perdu toute mesure et je sentais que nous étions devenus très amis.

L'emprise verbale de Fargue tient à une richesse et à une justesse de vocabulaire prodigieuses qui passent dans la même phrase des mots les plus crus aux plus rares et aux plus fins, à sa ferveur nonchalante, à sa nostalgie pleine de santé, à une vue sur les choses, les êtres et les idées qui n'appartiennent qu'à lui et qu'il renouvelle chaque soir, selon son humeur et l'orientation d'une sensibilité et d'une fantaisie que tout émeut.

Lorsque je le connus, son visage était glabre. Depuis, il a laissé pousser sa barbe, des dames le lui ayant demandé, dit-il. Je ne sais sous quel aspect je le préfère. Avant, il ressemblait à un empereur romain, saturé de jouissances; aujourd'hui, on le tiendrait pour un ouvrier idéaliste des années 48. Mais, dans les deux masques, le regard reste le même: vif, ironique, intelligent et tendre, ce regard étonnant que l'abus de la vie nocturne n'a pas réussi à voiler.

Abus ? En vérité, le mot ne convient pas. On n'abuse que d'une chose qui n'est pas habituelle. Or, la nuit est si bien entrée, depuis des années et des années, dans la vie de Fargue, qu'elle en fait partie comme la respiration, le boire et le manger. Un trait le peindra mieux, à cet égard, que tous les commentaires.

On se souvient que, pendant la guerre, les restaurants et les cafés fermaient de fort bonne heure. Un des rares qui fissent exception, était un bar situé près de la gare Saint-Lazare et qui avait l'autorisation de rester ouvert jusqu'à minuit. Fargue en était toujours le dernier client. Puis, il errait à travers les rues obscures, jusqu'au petit jour (car il ne peut pas se coucher avant l'aube), maudissant l'état de choses qui le privait de toute conversation.

Un soir, des agents l'arrêtèrent. Comme il n'avait pas ses papiers sur lui, on le mena au commissariat. Là, il donna des références et notamment celle du commissaire de son quartier. On téléphona. Ses affirmations furent vérifiées. Il n'avait plus qu'à partir. Mais il avait trouvé un endroit chauffé, éclairé et un interlocuteur aimable. Son charme, par ailleurs, agissait. Il conversa donc avec les agents et le commissaire jusqu'à l'heure du café au lait. A partir de ce jour, et tant que dura la guerre, Fargue vint terminer toutes ses nuits au commissariat du quartier Saint-Lazare.

Cette existence nocturne qu'il mène depuis plus de trente ans lui a fait connaître les coins les plus mystérieux de Paris. Il m'a mené deux ou trois fois dans quelques régions d'un royaume qui n'appartient qu'à lui. Je n'oublierai jamais la visite qu'il me fit faire sur les hauteurs de Bagnolet, à travers le dédale des ruelles compris entre la rue des Couronnes, la rue Julien-Lacroix et la rue des Envierges. Des faces de murs, des demeures basses et obscures, des lumières secrètes veillant à des vitres délabrées, un monde inconnu, ténébreux et lourd sous les étoiles, des pas muets d'animaux — chiens, chats ou rats énormes, des pas feutrés d'hommes qui s'évanouissent — voilà ce que je vis à sa suite.

Fargue allait devant, faisait de temps en temps flamber une allumette et disait d'une voix assourdie par le respect de ces lieux fantastiques:

— Par delà la mort, de l'autre côté de la vie, tout doit être pareil à cela.

La figure diurne de Léon-Paul Fargue est toute différente. Au cours des heures claires (il lui faut très peu de sommeil), il s'occupe d'une vieille fabrique de céramique qui appartient à sa famille. Il en parle, avec une tendresse émouvante. Il y a en lui, pour son métier et pour les ouvriers qui y prennent part, un amour d'artisan qui date du temps où il était encore question de chef d'oeuvre dans les ouvrages manuels. Mais même là, sa fantaisie — une fantaisie dont il ne se rend pas compte — le marque fortement. A-t-il un besoin pressant d'argent ? Il prend sous son bras deux produits de sa fabrique, hèle un taxi et se rend dans un grand magasin. Il laisse sa voiture à la porte et monte voir le directeur artistique. Il offre ses céramiques. On les accepte. Alors, il se met à parler d'elles, de l'art, de la matière, des gens... Le temps glisse... Quand il rejoint son taxi, le compteur a souvent dévoré le produit de la vente.

Alors, il s'en va déjeuner ou dîner en ville. Car Fargue est, à coup sûr, un des hommes que l'on invite le plus à Paris. Et ce n'est pas un des traits les moins surprenants que la vie mondaine de ce bohème qui vit au jour le jour, ne sait pas comment il s'habille, converse aussi aisément avec un poisse qu'avec un maréchal de France ou M. Philippe Berthelot.

Et puis, il y a les amours de Fargue. A ce propos, il est éloquent et secret. Il ne procède que par allusions, métaphores, en un langage admirable tout mêlé de verdeur et de nuances douces. Tout ce que je sais de précis dans ce domaine, le voici: je lui ai vu écrire une lettre tendre sur un invraisemblable papier entouré de dentelles (je n'imagine pas où l'on peut en acheter un pareil), le mettre dans une enveloppe ornée de la même manière et la porter jusqu'au wagon postal pour être bien sûr qu'elle partirait le soir même.

J'arrive à la fin de cette chronique, et je m'aperçois que je n'ai rien dit de l'oeuvre de Fargue. A quoi bon ! Elle n'est pas de celles qui se soumettent à l'explication. Le meilleur moyen est de la comprendre et de la voir à travers lui. J'ai essayé de le peindre.

Mais on ne peint que l'extérieur. Or, il y a une clef intérieure de Fargue. Tous les gestes sont dictés par une vie puissante, par un élan que rien ne peut abattre. Une profonde détresse commande son existence. Il me l'a confiée. Je ne puis en parler publiquement. C'est une affaire entre le Fargue qui se montre aux hommes et le Fargue qui reste seul. C'est le débat qui divise tous ceux qui portent intensément en eux la vie et la mort à la fois.

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Joseph Kessel (1898-1979), article original publié le 8 février 1929 dans le journal Gringoire.