Julien Coupat

Julien Coupat, que le Gouvernement n'a cessé de présenter depuis novembre dernier comme l'ennemi intérieur numéro 1, sort aujourd'hui de la prison de la Santé, après plus de six mois de détention dans l'affaire des sabotages de lignes SNCF. Le juge d'instruction Thierry Fragnoli, suivant les réquisitions du parquet de Paris, vient d'ordonner sa remise en liberté, sous réserve d'un contrôle judiciaire qui l'oblige à ne pas quitter l'Île-de-France, à ne pas entrer en relation avec les huit autres mis en examen du dossier, à se présenter une fois par semaine au commissariat de son domicile à Montreuil (93), et à verser une caution de de 16.000 euros. Bref retour sur la dite affaire.

Le 11 novembre 2008, une vingtaine de personnes sont arrêtées à Paris, Rouen, dans la Meuse et dans une communauté libertaire de Tarnac (Corrèze). Neuf d'entre elles — quatre hommes et cinq femmes âgés de 22 à 34 ans — supposées être les auteurs d'actes de malveillance contre la SNCF, sont déférées le 15 novembre devant les juges d'instruction Thierry Fragnoli et Yves Jannier de la section antiterroriste de Paris. Le Parquet les accuse d'avoir constitué une "association de malfaiteurs" et d'être responsables de "dégradations en réunion", le tout "en relation avec une entreprise terroriste", délit passible de dix ans d'emprisonnement. Quatre sont remises en liberté sous contrôle judiciaire au terme de la garde à vue mais les cinq autres, considérées par la police comme le noyau dur d'un groupe révolutionnaire dénommé "Cellule invisible" ou "Comité invisible", sont placées en détention provisoire et mises en examen. Julien Coupat, leader présumé du groupe, est poursuivi à titre de dirigeant d'une "structure à vocation terroriste", crime passible lui de vingt ans de réclusion. L'instruction judiciaire qui commence doit déterminer si les jeunes gens sont bien les auteurs des sabotages de cinq caténaires de voies ferroviaires, commis fin octobre et début novembre dans l'Oise, l'Yonne, la Seine-et-Marne et la Moselle. Des dégradations qui avaient perturbé une partie du trafic SNCF, entraînant des retards dans la circulation de quelques dizaines de TGV.

L'affaire n'en resterait là qu'au stade du fait-divers si le gouvernement, bien aidé par les médias, n'avait décidé de la monter en épingle pour diaboliser la mouvance anti-sarkozyste d'extrême-gauche. Après une série de perquisitions qui mobilisent pas de moins de 150 policiers dans toute la France, Michèle Alliot-Marie, ministre de l'Intérieur, se félicite du succès de son opération "Taïga" pilotée par la sous-direction antiterroriste (SDAT). Elle offre en pâture à la presse sa dizaine de suspects qu'elle présente comme des "nihilistes" membres d'un réseau de "l'ultra-gauche, mouvance anarcho-autonome". Jean-Claude Marin, procureur de la République de Paris, lui emboîte le pas, affirmant disposer "d'indices graves et concordants" contre cette "cellule qui avait pour objet la lutte armée". Ministre et Procureur restent toutefois assez vagues sur les preuves matérielles. Et pour cause, lors des perquisitions, les policiers n'ont trouvé aucune arme ni aucun élément matériel permettant de confondre les suspects. À leurs domiciles, ils n'ont saisi que du matériel d'escalade, des outils de bricolage, un plan du réseau SNCF, une perruque de fête, un fugimène, quelques banderolles et talkies-walkies et divers documents de littérature anarchiste disponibles dans le commerce. Aucune preuve formelle, pas de témoin, pas de trace ADN, pas d'empreinte digitale sur les lieux des sabotages. En outre les accusés sont restés muets pendant leur garde à vue prolongée (96 heures en matière d'enquête antiterroriste). Enfin, malgré l'étroite surveillance policière dont était l'objet la fameuse "cellule invisible" — une enquête préliminaire avait déjà été ouverte sur Julien Coupat et sa compagne Yldune Lévy dès avril 2008, à la suite d'un signalement du FBI aux autorités françaises car ils avaient été repérés lors d'une manifestation anti-militariste à New York — aucune preuve tangible, pas même une écoute téléphonique ne permettent de les impliquer directement. Qu'à cela ne tienne, d'autres éléments qualifiés de "troublants" sont mis en avant par Jean-Claude Marin: les membres de la dite "cellule invisible" de Julien Coupat auraient été aperçus "par des policiers" en Seine-et-Marne, à proximité des lieux où les dégradations ont été commises. Il n'y a donc aucun doute. Quant au repaire des "anarcho-autonomes", la ferme dite du Goutailloux à Tarnac en Corrèze, c'est à coup sûr pour le Procureur de la République "un lieu d'endoctrinement et une base arrière pour des actions violentes contre des personnes". D'ailleurs, le fait que les suspects restent murés dans le silence pendant les interrogatoires "n'est pas une preuve mais il montre que ce ces gens sont déjà ancrés dans un parcours de marginalisation et de radicalisation violente".

Le lendemain des mises en examen, Michèle Alliot-Marie en rajoute une couche sur une radio juive pro-sarkozyste, Radio J, afin de justifier les incarcérations et le déploiement des forces antiterroristes. Selon elle, "la justice dispose d'éléments suffisamment convaincants", sans préciser lesquels. Elle "sait" qu'il existe en France d'autres groupes de la mouvance anarcho-autonome, "probablement de l'ordre de 300 personnes", où "il peut y avoir une radicalisation allant jusqu'à des actions violentes". Pour la ministre de l'Intérieur, ces groupes anarchistes "qui refusent le dialogue démocratique" auraient en outre des "relais à l'étranger", notamment en Allemagne, en Italie, en Belgique en Grèce, au Canada et aux USA. Elle s'inquiète enfin de la sortie de certains films récents comme ceux sur Jacques Mesrine ou la Bande à Baader, craignant leur effet sur les "esprits fragiles". Bref, ces monstrueux "nihilistes clandestins potentiellement très violents" (pour employer cette fois la terminologie du Figaro et de France 2, entre autres) sont coupables, même sans preuves. Identifiés par leur "philosophie d'insurrection contre les institutions", ils sont, c'est clair, membres d'une "entreprise terroriste" aux ramifications internationales dont le but est de "troubler l'ordre politique, économique et social et d'atteindre l'appareil d'Etat par la violence". Là encore, on a des preuves, et quelles preuves ! Tous les suspects arrêtés ont au moins bac + 5 et un casier judiciaire vierge. Mieux, Julien Coupat, 34 ans, diplômé de l'École Supérieure des Sciences Économiques et Commerciales (Essec) et doctorant en histoire et civilisation à l'Ecole des Hautes Études en Sciences Sociales (EHSS) jusqu'en 1999, aurait écrit un livre. Il serait l'auteur avec Benjamin Rosoux d'un essai néo-situationniste intitulé L'Insurrection qui vient, publié en 2007 sous le nom de "Comité invisible" à La Fabrique éditions. Le livre est vendu en librairie et téléchargeable gratuitement sur internet. Pour les autorités judiciaires comme pour les principaux grands médias cet ouvrage est un dangereux manuel pratique de terrorisme. Il appellerait à la lutte armée, préconiserait les actions de sabotage et donnerait des consignes militantes à tenir face aux forces de police. Pourtant, pour qui sait lire et dispose de trois notions d'histoire littéraire, L'insurrection qui vient est un texte plus métaphorique et littéraire que théorique. Construit comme L'Enfer de Dante en sept cercles ou "impasses" (Le soi, les rapports sociaux, le travail, l'économie, l'urbain, l'environnement et la civilisation), il explique que "sous quelque angle qu'on le prenne, le présent est sans issue" et que "ce n'est pas l'économie qui est en crise, c'est l'économie qui est la crise". Quelques petites phrases ont retenu l'attention des fins lettrés de la brigade antiterroriste, dont notamment celle-ci: "Saboter avec quelque conséquence la machine sociale implique aujourd'hui de reconquérir et réinventer les moyens d'interrompre ses réseaux. Comment trouver les points faibles des réseaux informatiques, comment brouiller des ondes radios et rendre à la neige le petit écran ? A chaque réseau ses points faibles, ses noeuds qu'il faut défaire pour que la circulation s'arrête, pour que la toile implose". Sur les questions de violence et de la lutte armée, ils ont également pu lire ceci: "Il n'y a pas d'insurrection pacifique. Les armes sont nécessaires: il s'agit de tout faire pour en rendre l'usage superflu", propistion conclue par un: "Rien ne paraît moins probable qu'une insurrection, mais rien n'est plus nécessaire". L'ambiguïté et le polysémantisme poétique, mais c'est bien sûr, voilà une preuve flagrante pour l'anti-terrorisme français. Julien Coupat co-animait également une revue de métaphysique critique, Tiqqun, Organe conscient du Parti Imaginaire (autodissoute en 2001), inspirée par le Situationnisme et les travaux de Michel Foucault, Gilles Deleuze et Giorgio Agamben, où l'on peut découvrir le même style de textes poétiques ironiques entre deux utopiques Théorie du Bloom et Théorie de la jeune fille. Toutes ces publications se trouvent facilement en librairie ou sur internet aux côtés d'autres livres de même nature: les Manifeste du Surréalisme d'André Breton, La Société du Spectacle de Guy Debord, La Critique sociale d'Auguste Blanqui, De quoi Sarkozy est-il le nom ? d'Alain Badiou, l'Italie rouge et noire de Toni Negri, La Vie Innommable de Michel Bounan, La haine de la démocratie de Jacques Rancière, L'abîme se repeuple de Jaime Semprun, le TAZ d'Hakim Bey, Le Sabotage d'Émile Pouget, la Critique de la violence de Walter Benjamin, le Précis de décomposition d'Emil Cioran ou encore Le Gai Savoir de Nietzsche, preuve définitive s'il en est de l'existence d'un vaste réseau d'anarcho-autonomes en train de s'attaquer à l'Etat français. Bien entendu, magistrats et policiers qui gèrent le dossier Julien Coupat s'emparent du texte philosophico-poétique de L'Insurrection qui vient pour l'interpréter avec le haut niveau de culture humaniste qui caractérise le régime sarkozyste. Pendant ce temps, il est inutile de préciser que, des journaux dits "de référence" aux chaines d'info continue, l'affaire des "anarcho-autonomes" de Tarnac tourne en boucle, générant les pires délires sur la présence de "l'ultra-gauche", ce nouvel ennemi intérieur qui réunirait les enfants d'Action Directe, des Brigades rouges, d'Al-Quaïda, de l'ETA et de la Fraction Armée Rouge réunis. Spécialistes es Anarchie et Terrorisme occupent les plateaux entre deux flashs d'info TGV pour expliquer que la France risque bientôt de sombrer sous l'action violente des terroristes de "l'ultra-gauche".

Au vu des premiers éléments du dossier, les avocats des inculpés ramènent bientôt l'affaire Julien Coupat à ce qu'elle est réellement, à savoir plutôt une affaire politico-judiciaire pour délit d'opinion. Me Dominique Vallès, avocate de deux accusés estime qu'il y a "une disproportion totale entre la qualification d'association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste et ce qu'on peut réellement leur reprocher", ajoutant qu'il est "choquant de stigmatiser à ce point à partir de données floues". Pour Me Cédric Alépée, avocat d'un autre accusé, "il n'y a strictement aucune charge" pouvant être reprochée à son client concernant des activités terroristes. "On a ratissé large, on a interpellé des gens sans prendre le temps de vérifier, de faire les investigations complémentaires pour être sûr qu'on avait des choses à leur reprocher", déclare-t-il. Me Steeve Montagne a lui aussi de son côté "le sentiment d'une instrumentalisation par le pouvoir de l'appareil judiciaire aux fins de restreindre la liberté d'opinion". Pour Me Irène Terrel, avocate de Julien Coupat, c'est également une "affaire aux dimensions totalement démesurées" [...] "Il n'y a aucune proportionnalité entre les faits reprochés qui ne sont en rien établis et qui, quand bien même ne seraient que des dégradations qui n'ont même pas mis en danger de vies, et une procédure terroriste", estime-t-elle. De fait, il semble bien que ce qu'on reproche à Julien Coupat est surtout d'être un militant libertaire intelligent participant activement à la contestation du capitalisme et du contrôle social par des écrits, des pratiques de vie alternatives et d'improbables actions poétiques de désobéissance civile comme celles de ralentir les TGV (ceci avec suffisemment de précautions pour ne pas causer de victimes).

Des comités de soutien se créent, des associations comme la Ligue des Droits de l'Homme et quelques personnalités du monde intellectuel commencent à réagir. Tous dénoncent une "instrumentalisation politique" du dossier et la qualification terroriste de la procédure qui est avant tout un message d'intimidation contre tous ceux tentés par une mobilisation active contre la politique menée par Nicolas Sarkozy. Eric Hazan, éditeur de L'Insurrection qui vient et auteur notamment de Changement de propriétaire, la guerre civile continue, déclare que l'opération "Taïga" de Michèle Alliot-Marie est l'illustration d'un "antiterrorisme comme moyen de gouvernement" qui menace sérieusement la démocratie et les libertés fondamentales en France. Selon lui, l'Etat doit aujourd'hui "justifier l'empilement de lois antiterroristes qui n'ont plus rien à voir avec le droit" et "tous les moyens sont bons pour construire l'ennemi intérieur". Du côté de la ferme de Tarnac où vivait en communauté une partie des membres du groupe, les villageois soutiennent les inculpés. Ces derniers étaient en effet parfaitement intégrés. Ils vivaient de façon ouverte, entretenaient d'excellentes relations avec le tout le monde et avaient même relancé l'exploitation de l'épicerie du village qu'ils ont transformé en bar magasin restaurant ouvrier, station-service et salle de spectacles fonctionnant sur un mode autogeré. Pour les villageois, "la façon dont on présente Julien Coupat et ses amis est différente de la réalité partagée ici" et l'opération de police est "une rafle" doublée d'une cabale médiatique qui tombe bien pour Nicolas Sarkozy et Michèle Alliot-Marie. "Avec les actes de malveillance qui se passent sur le réseau SNCF [27.500 en 2007, ndlr], ça tombe à pic d'aller à Tarnac et de rafler quelques gauchistes. Souvenez-vous de l'affaire des Irlandais de Vincennes, cela tombait à pic aussi !" explique l'un deux.

L'affaire suit son cours judiciaire. Le 2 décembre 2008, la Cour d'appel de Paris libère trois suspects. Seuls Julien Coupat et sa compagne Yldune Lévy restent détenus. Les autorités continuent de stigmatiser les inculpés. Le chef de l'Unité de Coordination de la Lutte antiterroriste (Uclat) déclare ainsi que le groupe de julien Coupat a "organisé des sabotages" et que "l'intention de paralyser le pays ne fait pas de doute". Michèle Alliot-Marie déclare que la police a trouvé à Tarnac "des écrits qui légitiment les attaques contre l'Etat à travers notamment les voies de transports" ainsi que "du matériel pouvant être utilisé à cette fin" et "des documents sur la confection d'engins incendiaires". Le 16 janvier 2009, Yldune Lévy est malgré tout remise en liberté. En avril, Eric Hazan est entendu comme témoin par la Sous-Direction de l'antiterrorisme. En mai, les perquisitions et les arrestions continuent dans la mouvance du groupe et de ses comités de soutien, notamment à Rouen et dans le Sud de la France où quatre autres éditeurs — François et Johanna Bouchardeau, anciens directeurs d'HB éditions, ainsi que Samuel et Héléna Autexier, de la revue Marginales — sont placés en garde à vue avant d'être remis en liberté. Ces derniers, membre du "Comité de sabotage de l'antiterrorisme", auraient diffusé un trac supposé menaçant pour Bernard Squarcini, le Directeur central du Renseignement intérieur. Le 25 mai, Le Monde publie une interview de Julien Coupat obtenue par écrit depuis sa cellule de prison. Il nie être l'auteur du livre L'insurrection qui vient, versé au dossier d'instruction, qu'il qualifie toutefois de "constat lucide" et décrit son maintien détention comme "une petite vengeance [de la clique sarkozyste], bien compréhensible au vu des moyens mobilisés et de la profondeur de l'échec de l'enquête" [...] "Chaque manoeuvre par quoi ils se figurent conforter leur pouvoir achève de les rendre haïssable", écrit-il, ajoutant qu'il "n'y a pas d'affaire de Tarnac, pas plus que d'affaire Coupat'.

Après quatre demandes de remise en liberté refusées et une nouvelle audition qui a accouché de 20 pages de procès verbal, Julien Coupat est libéré le 28 mai 2009. Malgré un dossier à l'évidence bien vide, il reste mis en examen dans l'affaire du sabotage des lignes SCNF pour "destruction en réunion et direction d'une association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste", crimes passibles de la Cour d'assises.

Le procès à venir dévoilera sans doute de nouveaux éléments à charge et à décharge, mais il semble déjà assuré que l'affaire Julien Coupat, cas manifeste de harcèlement policier et d'entêtement politique, restera dans les annales comme l'un des épisodes les plus paranoïaques et les plus grotesques du régime sarkozyste.