Benoît XVI
Benoît XVI

Le Pape Benoît XVI (Joseph Ratzinger) commence aujourd'hui son premier voyage en Terre sainte. Une visite de huit jours, du 8 au 15 mai, qui le verra passer d'abord en Jordanie, où il visitera la mosquée Al-Hussein Bin-Talal avant de poser la première pierre d'une église latine à Béthanie (lieu du baptême de Jésus) puis de donner une messe en plein air dans le stade d'Ammam. Il se rendra ensuite en Israël et dans les territoires palestiniens où il visitera l'Esplanade des mosquées, le Mémorial Yad Vashem de la Shoah, le Mur des Lamentations, la Basilique de la Nativité de Bethléem, les lieux saints de Nazareth et le camp de réfugiés palestiniens d'Aïda. Au cours de son séjour, Benoît XVI rencontrera entre autres le roi Abdallah II de Jordanie, le président palestinien Mahmoud Abbas, le président israélien Shimon Peres, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, le Grand Mufti et les principaux rabbins d'Israël. Il est le troisième Pape à se rendre en Terre sainte, après Paul VI en 1964, et Jean-Paul II en 2000.

Benoît XVI entame sa visite sur cette terre chargée d'histoire et de symboles religieux en tant que "pèlerin de la paix" mais son déplacement — "très complexe" selon le Vatican — est aussi des plus risqués en termes politiques à un moment où les tensions sont très fortes. L'arrivée au pouvoir à Jérusalem d'une Extrême-droite raciste et ultra-nationaliste, les milliers de morts palestiniens dûs aux blocus et aux massacres commis par Tsahal dans la Bande de Gaza, le "mur de l'apartheid" érigé illégalement sur 650 km pour séparer Israël de la Cisjordanie, les divisions inter-palestiniennes entre le Hamas et le Fatah, la récente levée de l'excommunication de l'évêque négationniste Richard Williamson, la question de la béatification de Pie XII (à laquelle l'Etat juif s'oppose en raison de son attitude controversée face à la Shoah) ou encore son propre parcours d'Allemand enrôlé adolescent dans les jeunesses hitlériennes, sont entre autres autant de pièges posés sous les pieds de Benoît XVI. Celui-ci devra donc faire preuve de beaucoup de diplomatie pour ne pas être accusé de commettre un nouveau faux-pas. Il devra en même temps éviter l'instrumentalisation de son voyage tant par Israël, qui surfe déjà sur les campagnes médiatiques européennes anti-Benoit XVI mais compte aussi sur la visite papale pour améliorer son image d'Etat terroriste, que par les Palestiniens qui attendent du Pape qu'il sensibilise le monde au drame qu'ils subissent. La rencontre avec le Grand Mufti, la visite inédite pour un Pape du Dôme du Rocher (troisième lieu saint de l'Islam), ainsi que celle de plusieurs mosquées et du camp d'Aïda, près de Bethléem, où s'entassent quelque 4.600 réfugiés palestiniens installés là depuis la destruction des villages arabes lors de la création de l'état d'Israël en 1948, est à cet égard un signe fort du Pape en direction du monde arabo-musulman. Un signe rendu sans doute nécessaire après l'amalgame fait entre l'Islam et la violence dans son discours de Ratisbonne (2006), que les musulmans n'ont pas oublié. Pour Mgr Fouad Twal, patriarche latin de Jérusalem, "Chaque journée, chaque geste, chaque rencontre, chaque visite: tout aura une connotation politique".

L'un des premiers objectifs de Benoît XVI est avant tout de renforcer les relations diplomatiques avec Israël dans le cadre du processus historique de réconciliation entre juifs et catholiques, amorcé en 1965 avec le concile Vatican II. Mais il s'agit aussi, tout en essayant également d'améliorer le dialogue inter-religieux avec les Musulmans, de soutenir le processus de paix israélo-palestinien, de redonner le moral à la communauté catholique locale et de d'affirmer que le Christianisme a encore un rôle à jouer dans ce Proche-Orient où il est né. Les chrétiens fuient en effet de plus en plus la Palestine, victimes de l'occupation israélienne et fragilisés par l'interminable conflit israélo-palestinien dont ils subissent la violence. L'Église s'inquiète de cette hémorragie, déplorant notamment les difficiles conditions de vie de ses membres qui représentent 2% de la population israélienne. Les discussions du Vatican avec Israël butent aussi sur l'épineuse question des lieux saints chrétiens et sur le libre exercice de ses activités pastorales, aujourd'hui entravé par les lourdes taxes de l'Etat juif sur les pèlerinages et les propriétés de la communauté. À l'instar de ses prédécesseurs depuis 1993 — date de la reconnaissance d'Israël par le Vatican --, Benoît XVI réclame ainsi la souveraineté sur les lieux les plus saints du Christianisme: la basilique de l'Annonciation à Nazareth; le site présumé de la multiplication des pains, sur le lac de Tibériade; le jardin de Gethsémani situé dans le secteur arabe de Jérusalem-Est, où Jésus aurait prié avant la Crucifixion; le mont Thabor, au sommet duquel se trouve l'église de la Transfiguration; le site de Kfar Nahum et le Cénacle, à Jérusalem, où se serait déroulé le dernier repas du Christ. Il entend également faire reconnaître l'exonération fiscale dont l'Église a toujours bénéficié en Palestine, que ce soit sous les Ottomans ou sous les Britanniques. Rien n'est gagné pour lui en face de l'actuel gouvernement de Benjamin Netanyahu sous influence des ultra-nationalistes et des ultra-orthodoxes. "Si nous étions sûrs que ce cadeau aux chrétiens nous amène des millions de touristes, nous aurions une raison de réfléchir au sujet. Mais puisque nous n'en sommes pas sûrs, pourquoi offrir de tels cadeaux ?", vient de déclarer sur ce sujet le ministre du tourisme, Stas Misezhnikov.

Signe que la venue de Benoît XVI au Proche-Orient est délicate, ses déplacements seront encadrées par un important dispositif de sécurité, baptisée "soutane blanche", qui mobilisera pas moins de 60.000 policiers et soldats israéliens. Cependant, en dépit des nombreuses embûches politico-religieuses et des toujours possibles risques d'attentat, toutes les camps en présence ont intérêt à afficher la réussite du voyage de Benoît XVI, ne serait-ce que pour des raisons diplomatiques (tout le monde veut oeuvrer au dialogue et à "la Paix" pour améliorer son image) et surtout économiques. Le tourisme religieux est en effet l'une des principales sources de revenus de la région.