Durban II
Durban II

La conférence des Nations unies contre le racisme, dite de "Durban II", s'ouvre aujourd'hui à Genève sur fond de polémiques et de boycott. Une centaine de pays participent à cette conférence censée évaluer ce qui a été accompli dans le monde en matière d'anti-racisme depuis la première rencontre de Durban (Afrique du Sud) en 2001. Mais, sous la pression d'Israël et des organisations juives, plusieurs pays occidentaux — Canada, Etats-Unis, Australie, Nouvelle-Zélande, Italie, Allemagne, Pays-Bas et Pologne notamment — ont décidé de boycotter la rencontre. La France participe afin, dit Bernard Kouchner, "de défendre son point de vue concernant les Droits de l'Homme". Le ministre de Nicolas Sarkozy indique toutefois qu'aucun "dérapage ni aucune provocation" contre Israël n'y sera toléré, c'est-à-dire en langage occidental pro-israélien que toute critique d'Israël sera considérée comme de l'antisémitisme. Tenant d'ores et déjà à marquer sa défiance, Paris n'est d'ailleurs pas représentée par le ministre des Affaires étrangères mais simplement par Jean-Baptiste Mattei, ambassadeur auprès des Nations unies à Genève.

En 2001, Durban I a accouché de plusieurs avancées notables dans la lutte contre le racisme — entre autres en reconnaissant l'esclavage comme crime contre l'humanité — mais la rencontre a aussi été le théâtre de manifestations anti-israéliennes de la part de certaines ONG qui, dans un contexte de deuxième Intifada, présentèrent un avant-projet de déclaration assimilant le sionisme à une forme de racisme. Furieux qu'on ose critiquer sa politique d'apartheid, l'Etat juif, suivi de son indéfectible allié américain, a alors claqué avec fracas la porte du sommet de l'ONU sous prétexte d'antisémitisme. Redoutant d'être à nouveau mis en cause, en particulier pour ses massacres de populations civiles au Liban et dans la Bande de Gaza, Israël n'a eu ensuite de cesse d'éviter un remake de la première édition. Avec le Canada et les Etats-Unis, il s'est retiré dès 2008 du comité préparatoire de Durban II, organisé entre autres par la Lybie, l'Iran et Cuba, et a appelé les pays occidentaux à boycotter cette rencontre de l'ONU.

La déclaration finale de Durban II, dont la rédaction s'est achevée vendredi dernier après d'âpres négociations, est pourtant très consensuelle. Elle ne mentionne ni Israël, ni le conflit israélo-palestinien, ni la diffamation des religions, ni la question des réparations pour esclavage, tous sujets qualifiés de "lignes rouges" par les Occidentaux. D'importantes concessions, dont un texte sur l'importance de la mémoire de l'Holocauste, ont été consenties par les 57 pays de l'Organisation de la Conférence Islamique (OCI) afin de parvenir à un consensus mais au dernier moment les Etats-Unis ont décidé de boycotter le sommet de Genève. Selon Barack Obama — qui curieusement contredit là sa volonté pourtant largement affichée d'ouverture vers les pays musulmans — le projet de déclaration finale contient encore des accusations "hypocrites et contre-productives" relatives à la Palestine. Navi Pillay, haut commissaire de l'ONU pour les Droits de l'homme, s'est dite "choquée et profondément déçue" par la décision des Etats-Unis, estimant que cette dernière "difficulté" pouvait être facilement surmontée.

Avec la défection de Washington, il y a fort à craindre que Durban II aboutisse au fiasco souhaité par les organisations pro-israéliennes — American Israel Public Affairs Committee (AIPAC), European Jewish Congress (EJC), Conseil "Représentatif" des Institutions juives de France (CRIF)... — et par les intellectuels juifs communautaristes (Elie Wiesel, Bernard-Henri Lévy, Alain Finkielkraut,...) qui tiennent depuis plusieurs mois tribune ouverte dans les médias pour appeler au boycott de Durban II.

L'intense pression des organisations juives pro-israéliennes sur les Etats-Unis et les pays européens était liée au risque de voir Israël mis en cause à la tribune de l'ONU par sa bête noire, le président iranien Mahmoud Ahmadinejad. La veille de la rencontre, celui-ci n'a pas hésité a affirmer que l'Etat hébreu était le "porte-drapeau du racisme" et il n'a pas déçu ses ennemis qui l'attendaient à Genève: lors de son discours devant les diplomates du monde entier il a sévèrement fustigé Israël et les Alliés qui, selon lui, "après la fin de la Seconde guerre mondiale, ont eu recours à l'agression militaire pour priver de terres une nation entière sous le prétexte de la souffrance juive et de l'holocauste. Ils ont envoyé des migrants d'Europe, des Etats-Unis et d'autres parties du monde pour établir un gouvernement raciste en Palestine occupée. En compensation de l'antisémitisme en Europe, ils ont porté au pouvoir le régime le plus cruel et le plus raciste." La diatribe anti-israélienne était prévisible et comme prévu, les représentants des pays européens pro-israéliens ont quitté la salle à la suite de ces déclarations qualifiées par Paris "d'appel intolérable à la haine raciste". Les quelque 200 autres représentants de la planète sont restés en place et ont applaudi le dirigeant iranien.

Quoi qu'on pense des provocations antisémites du très diabolisé Mahmoud Ahmadinejad, celui-ci n'a toutefois pas totalement tort sur la question taboue du racisme israélien. De multiples témoignages d'observateurs impartiaux dénoncent depuis toujours cette réalité de terrain qui va parfois jusqu'à prendre la forme d'un violent nettoyage ethnique, comme ce fût le cas dans la Bande de Gaza transformée l'année dernière en véritable camp de concentration à ciel ouvert avant d'être écrasée sous les bombes. Au même titre que l'Afrique du Sud en son temps, Israël pratique en effet au quotidien une politique d'apartheid envers les populations palestiniennes dont il occupe illégalement les territoires. Pour beaucoup d'historiens et de journalistes insoupçonnables d'antisémitisme, l'Etat juif poursuit depuis sa création un projet manifestement colonial. Israël a édicté et édicte encore régulièrement des lois qui font des arabes israéliens des citoyens de seconde zone et empêchent le retour des Palestiniens sur leur terre. Les prêches intégristes des rabbins et les discours des politiciens distillent quotidiennent une forme d'islamophobie, partagée, selon les sondages, par une majorité d'Israéliens. Les violations des droits de l'homme ainsi que les crimes et exactions racistes, perpétrés notamment par les colons et par Tsahal (l'armée israélienne), augmentent de façon exponentielle d'année en année et restent le plus souvent impunis. Un récent rapport de la Fédération Internationale des Droits de l'Homme (FIDH) affirme officiellement qu'"Israël est un Etat qui pratique de nombreuses discriminations raciales, tant légalisées qu'empiriques" et le département d'Etat américain lui-même dit qu'Israël pratique "une discrimination institutionnelle, légale et sociétale" à l'égard de ses citoyens arabes. Il est en outre à craindre que le gouvernement d'extrême-droite porté récemment au pouvoir, qui prône ouvertement une politique ségrégationniste, n'aggrave encore ce racisme d'Etat.

Malgré le boycott de Durban II, et malgré l'indignation à dimension variable des Occidentaux sur des Droits de l'homme, la question du sionisme comme soubassement idéologique d'un racisme anti-arabe reste donc posée. Et le fameux "choc des civilisations", dont disent vouloir se défendre nos dirigeants, prend malheureusement une consistance certaine avec ce clivage sur le racisme entre pays arabes pro-palestiniens et pays occidentaux pro-israéliens au sein même de l'Organisation dite des "Nations Unies".