Google Print
Google Print

Il fallait s'y attendre, après les oppositions européennes et notamment françaises au projet Google Print, c'est au tour d'une poignée de vieux auteurs américains conservateurs regroupés en lobby d'attaquer le numéro 1 des moteurs de recherche pour son programme de grande bibliothèque sur l'internet. L'association The Authors Guild, un groupe de pression représentant quelque 8.000 auteurs, et les anciens écrivains Herbert Mitgang (historien ex-éditorialiste au New York Times), Betty Miles (auteur de livres pour enfants) et Daniel Hoffman (Poète lauréat d'un prix de poésie en 1974) en co-plaignants, poursuivent Google dans une action en justice collective (class action) devant un tribunal fédéral de New York. Leurs livres sont archivés par la bibliothèque du Michigan, actuellement sous contrat avec Google, et ils accusent ce dernier de numériser leurs oeuvres en violation du Copyright. "Ni Google, ni les bibliothèques, ni personne d'autre que les propriétaires légitimes des droits d'auteur ne peuvent décider si une oeuvre peut être reproduite ou non, et de quelle manière", déclare Nick Taylor, président de l'association.

Le projet Google Print for Libraries — à ne pas confondre avec Google Print for Editors, un service qui permet aux éditeurs du monde entier de soumettre les références et extraits de leurs livres aux internautes dans une optique commerciale — vise lui à numériser et indexer directement sur le web 15 millions de livres catalogués dans les grandes bibliothèques anglo-saxonnes. Ce vaste projet a très vite suscité un tir de barrage de quelques technocrates français qui tels Jean-Noël Jeanneney, président de la Bibliothèque Nationale de France, dans un bel élan d'anti-américanisme primaire, s'évertue à mobiliser et à fédérer les bibliothèques d'Europe ainsi que l'establishment politico-culturel français à travers organismes d'état, médias et autres éditeurs en vue. Cette opposition à Google qui se développe sous l'argument du "refus de l'américanisation de la pensée" et utilise juridiquement les textes complexes régissant les droits d'auteur et de reproduction a évidemment trouvé des relais locaux auprès de certains éditeurs et aujourd'hui auteurs qui, comme souvent aux Etats-Unis où les cabinets d'avocats sont rois, utilisent ces actions collectives pour obtenir des dédommagements financiers. A y regarder de près cependant, il semble bien que nos hérauts de la culture européenne, directements à l'origine de ce genre d'actions via les réseaux éditoriaux franco-américains, se trompent une fois de plus de combat car cette réaction française contre les immenses et futuristes projets de Google en matière d'indexation et de diffusion des savoirs relève à l'évidence d'une sorte de jalousie mêlée d'impuissance et surtout, au fond, d'un rejet viscéral des avancées technologiques envers tout ce qui touche au livre. Pour ces élites du monde de la culture, dont la plupart des arguments sont teintés de mauvaise foi quand ce n'est pas de pure et simple ignorance, il s'agit plus d'un certain rapport à entretenir au livre, objet de classe pour "gens de qualité", et il est évidemment sacrilège de sortir de leurs bibliothèques poussiéreuses accessibles uniquement aux spécialistes dûment accrédités, 15 millions de livres pour les rendre disponibles gratuitement sous une forme purement numérique à tout un chacun. C'est encore plus scandaleux lorsqu'il s'agit d'une entreprise privée, de surcroît américaine, qui dispose de budgets supérieurs aux budgets des états européens pour mener à bien de tels projets et qu'elle entend en tirer des bénéfices commerciaux.

Face à ces critiques, Google a décidé le mois dernier de suspendre provisoirement la numérisation d'une partie des livres sous copyright et tente de négocier avec tout le monde. Devant la demande de ne pas scanner automatiquement les ouvrages sans avoir préalablement obtenu un feu vert de chaque détenteur des droits pour chaque livre, l'entreprise modifie son cahier des charges ainsi que ses contrats et logiciels pour y répondre du mieux possible sans trop alourdir son programme, mais elle se défend de toutes façons de violer les lois sur le copyright. "Seuls les termes recherchés et quelques petits extraits des livres sont dévoilés avec leurs références bibliographiques, Google Print ne montre même pas une seule page entière aux usagers sans autorisation donnée par le détenteur légitime des droits", indique aujourd'hui la firme californienne qui regrette que The Authors Guild ait choisi la voie de la justice plutôt que celle de la négociation. Les extraits mis en ligne ne dépassent pas 20 % au maximum d'un ouvrage sous copyright et ils ne peuvent pas être imprimés par les internautes qui les consultent. Seuls les livres tombés dans le domaine public sont consultables dans leur intégralité. Par ailleurs de plus en plus de contrats sont signés directement avec les grandes bibliothèques et les grands éditeurs américains et anglais. Pour nombre d'auteurs, d'éditeurs et d'avocats qui se sont penchés sur ces contrats les arguments et garanties offerts par Google sont solides et son projet global de numérisation ne constitue pas une menace contre le droit d'auteur mais au contraire une possibilité exceptionnelle de faire découvrir les oeuvres au public. Pour James Hilton, responsable de la bibliothèque de l'Université du Michigan qui donne sept millions de volumes à scanner à Google, il est évident que la majeure partie de ce fonds, s'il n'est pas accessible en ligne, ne sera tout simplement pas lu. "Pour l'auteur lambda, l'obscurité est une menace bien plus grande que le piratage", rappelle quant à lui Tim O'Reilly, directeur de O'Reilly Media et conseiller du projet Google. En Europe — y compris en France — des accords sont en vue avec les maisons d'édition pour une mise en conformité avec les législations nationales sur le droit d'auteur. Plusieurs d'entre elles ont déjà opté pour le contrat global soumis au copyright anglo-saxon et elles ont également trois mois (jusqu'à fin novembre) pour dresser les listes de livres qu'elles souhaitent ne pas voir apparaître sur la base de données de Google. Enfin, une proposition de numériser le fonds de la Bibliothèque Nationale de France (BNF) a été faite à Jean-Noël Jeanneney, pour répondre à sa crainte panique de "domination" du catalogue anglo-saxon dans la bibliothèque virtuelle à venir. Accessoirement, un atelier de numérisation spécifique sera même installé en Europe.

Quant au grand public, étudiants, chercheurs, micro-éditeurs, auteurs et autres lecteurs habituellement exlus du système traditionnel de diffusion et de consultation des textes, ils plébiscitent le site Google print qui devient l'un des plus visité et utilisé au monde. Une majorité d'internautes — à qui ce genre de procès intentés pour des questions de droit d'auteur rappelle ceux des compagnie de disques contre les sites d'échange de musique en ligne — soutient le projet, de même que l'Electronic Frontier Foundation (EFF), organisation plaidant pour un internet libre, qui vient également au secours de Google en estimant que son projet peut être comparé à la mise sur fiches informatiques gratuites des livres pratiquée couramment par la plupart des bibliothèques publiques. "On voit aisément comment Google Print peut stimuler la demande de livres qui sans cela prendraient la poussière dans des rayons de bibliothèques", a-telle indiqué et "cela ne peut aucunement nuire aux éditeurs ou aux auteurs".