Paol Keineg
Paol Keineg

Paol Keineg naît le 6 février 1944 à Quimerc'h, un village situé dans le Finistère, à mi-chemin entre Brest et Quimper. Paol Keineg est d'abord un poète; mais il est aussi dramaturge, traducteur du breton (1) et de l'américain.

En 1968, il passe et obtient une licence de Lettres Modernes, Université de Bretagne Occidentale. Surveillant d'externat durant ses études, il intègre alors le corps des maîtres auxiliaires; il occupe divers postes, à Morlaix et à Brest. Dans l'intervalle, en 1964, il participe à la création, à Rennes, de l'Union Démocratique Bretonne (en langue bretonne: Unvaniezh Demokratel Breizh). L'UDB est un parti autonomiste de gauche, toujours représenté en Bretagne. Paol Keineg sera le plus jeune des 17 membres fondateurs de ce parti. Ceci entraîne, et éclaire vraisemblablement cela: en 1972, il est mis à la porte de l'enseignement; aucun motif officiel n'est invoqué. Aussi, il est communément admis, aujourd'hui, que les motifs de cette exclusion, intervenue quatre ans après la création de l'UDB, sont d'ordre politique.

En 1967, aux Éditions Traces, paraît Le poème du pays qui a faim. Ce long poème, d'une grande force, plus lyrique qu'épique, sera publié à nouveau en 1982, aux éditions Bretagnes. On le retrouve dans Les Trucs sont démolis (Paol Keineg, Les trucs sont démolis, Une anthologie, 1967-2005, Obsidiane & Le Temps qu'il fait, 2008). Le poème du pays qui a faim signe l'entrée en poésie de Paol Keineg. Elle sera saluée par Louis Aragon, Georges Perros et Eugène Guillevic.

Beaucoup verront dans cette oeuvre emblématique, la marque, ou la trace, d'un combat pour l'identité bretonne ou, à tout le moins, en faveur du renouveau culturel de la Bretagne. Mais Paol Keineg le dit lui-même: "Il n'y a pas d'identité bretonne, pas plus qu'il n'y a d'identité française, mais un réseau mouvant de constructions mentales contradictoires." (Les trucs sont démolis, Une anthologie, 1967-2005, Ma vie en Amérique, page 13).

Il s'agit donc avant tout d'un chant et d'un cri, au même titre, certainement, que ce "long texte que je ne comprends pas souvent et qui me met littéralement hors de moi" dont parle Keineg lui-même, évoquant les Cahiers d'un retour au pays natal d'Aimé Césaire, poète dont il se sent proche ("Je voulais être Aimé Césaire, ou rien", Anthologie, page 13).

En 1969, Paol Keineg publie Hommes liges des talus en transe (P.-J. Oswald, 1969), un poème dont l'inspiration est proche de celle du Poème du pays qui a faim.

À la suite de son exclusion de l'enseignement en 1972, Paol Keineg est accueilli à Paris par Jean-Marie Serreau. "Après m'avoir fait visiter le théâtre de l'Odéon, Jean-Marie m'a emmené jusqu'à la Comédie française dans sa 4cv. Il en avait la clef et nous nous sommes promenés clandestinement sur les toits. Paris d'hiver à nos pieds, ensoleillé" (Anthologie, page 10). Au théâtre de la Tempête, Jean-Marie Serreau met alors en scène la première pièce de Paol Keineg: Le Printemps des bonnets rouges. La pièce sera jouée, la même année, dans le cadre d'une tournée nationale.

"Une fresque historique, une chanson de geste qui raconte comment les paysans bretons de 1675 quittèrent le fardeau de la misère et les charges des impôts pour prendre le bonnet rouge de la liberté. Colbert avait inventé de nouvelles taxes pour payer la guerre de Hollande menée par Louis XIV; les Bretons répondirent en brûlant les châteaux, en tuant les seigneurs et en élaborant leur propre loi: le code paysan. Evidemment, rien de tout cela n'est dit dans les manuels d'histoire scolaire !", Jean Montagnard, L'Unité, vendredi 5 janvier 1973.

Paol Keineg se retrouve au chômage, il exerce plusieurs métiers: chaudronnier à la réparation navale, soudeur, jardinier, peintre, homme de ménage. En 1974, il quitte la France pour la Californie. Il apprend l'anglais; à noter qu'il "a été élevé en français par le père, en anglais par la mère" (Anthologie, Ma vie en Amérique, page 7). Inscrit à l'Université Brown (Providence, Rhode Island), il obtient en 1981 son doctorat en lettres. Professeur invité à Harvard, il enseigne ensuite à Duke University, Durham, en Caroline du Nord. Il restera plus de trente ans en Amérique (2).

Dans l'intervalle, Paol Keineg publie plusieurs recueils de poèmes: Chroniques et croquis des villages verrouillés (P.-J. Oswald, 1971), Histoires vraies / Mojennoù gwir (P.-J. Oswald, 1974), Lieux communs suivi de Dahut (Gallimard, 1974), 35 haïku (Bretagnes, 1978), Boudica, Taliesin et autres poèmes (LN / Maurice Nadeau, 1980; Ubacs, 1990).

Dans ces recueils, le sentiment de révolte initial est toujours bien présent, mais son objet se précise, se diversifie et s'affine; et la langue qui le soutient s'épure. Un retour sur soi est à l'oeuvre. L'humour, la dérision, l'ironie, le comique même, font leur apparition, en même temps que la polysémie. Le champ de la querelle se déplace; il migre sur le terrain de la langue, et singulièrement de "l'autre français", en l'occurrence le breton. "L'autre français, j'ai grandi avec. C'était une langue et ça n'était pas une langue. Ma surprise, le jour de la rentrée, quand je constate qu'autour de moi beaucoup ne parlent que l'autre français. Peut-être que je commence à comprendre la façon dont on devient objet de dérision, et quand la honte vous colle à la peau, c'est pour la vie." (Anthologie, Ma vie en Amérique, page 7)."Toute langue est toujours étrangère", affirme dès lors Paol Keineg (Anthologie, page 13). Il évoque ainsi, prenant à témoin Guy Etienne (3), la "relation d'étranger" que chacun d'entre nous entretient avec sa propre langue, relation "garante de la liberté du locuteur". Quand bien même cette langue serait une "langue de vache... ou de mouton", et que "tous rient de sa couleur bleue", ou encore qu'"elle encombre mon palais, (et) que je voudrais bien pouvoir l'enfermer dans l'armoire de ma bouche" (Histoires vraies / Mojennoù gwir, Anthologie, page 74).

L'oeuvre de Paol Keineg porte témoignage de ce choc originel, et de cette ambivalence liée à la langue: "Je patauge dans le fumier des morts" (Histoires vraies / Mojennoù gwir, Anthologie, page 80). Ou encore: "Ils me grattaient le cerveau à la brosse à chiendent" mais "aujourd'hui tous les cerveaux sont propres à cause des laveries automatiques" (op. cit., Anthologie, page 84). En voici une autre illustration, parmi bien d'autres, relevée dans Chroniques et croquis des villages verrouillés, recueil qui fut donc publié quatre années après Le poème du pays qui a faim: "Ceci est mon pays, non pas un autre, profond, ardent, cinglant, comme les autres", et puis: "Ceci est mon pays, non pas un autre, pays ligoté et d'ancienne agonie,..." (Anthologie, page 49).

Pour autant, en marge de ce choc, la question, la plus noble question que permet la langue, demeure. C'est une "petite question de lumière", confie Paol Keineg, dans ce qui est à nos yeux l'un de ses poèmes les plus sensibles (Anthologie, page 54): "Tu t'éveilles à l'endroit de mes paroles. Tu te moules dans les cuisses du vent, nue, chaude, flottante, petite question de lumière". Petite question de lumière... La réponse qui lui est donnée, chez Paol Keineg, s'inscrit dans une parole tour à tour catégorique, intransigeante, lisse ou heurtée, incisive, souvent blessée, qui, de prime abord, peut sembler parfois vexatoire sinon blessante. Parole irréductible donc, qui s'avère toujours "à prendre ou à laisser", mais aussi, est-il besoin de le préciser, dépourvue de toute haine ("Fureur n'est pas cruauté", page 145). Parole singulière, subtile, caressante, et donc, parole bretonne, — avec humour, duperie et drôlerie à l'appui ! Et parole, il convient d'y insister — c'en est le sceau, en même temps que la clé — polysémique ("Les mots à deux ou trois tranchants", page 137).

En voici quelques aspects, choisis dans Boudica, Taliesin et autres poèmes (Éditions Maurice Nadeau, 1980): "Sur les scènes de patronage, les comédiens anguleux, les poètes sur feuilles volantes" (Anthologie, page 107). "Entre le fric et le frac, le colon hygiénique maudit la saison. Il rêve de Tibre, d'Ile-de-France. En ce lieu nul, aux hommes peints en bleu, aux femmes tatouées qui ne jouissent pas", page 108. "On bricole dans la fougère et l'ajonc. La mort, mon oeil", page 122. "On déterre la hache du rouge", page 124. "Marteler pour modeler".

Mais l'exemple le plus révélateur peut-être de ce goût délibéré et prononcé dont témoigne Paol Keineg pour les double, les triples, les multiples sens, nous est fourni par le titre que le poète a choisi pour nommer son anthologie: "Les trucs sont démolis". Ce titre, il convient de le souligner, est emprunté à Tristan Corbière; il s'agit en effet d'un vers tiré du poème "Grand opéra", publié dans Les Amours jaunes. Mot "trucs", signe des temps, donc, signe de nos "paraître", de nos laisser-aller, et de nos "laisser-faire" ? Mots "trucs sont démolis", signe, aussi, que le poète, ce trublion, n'est pas dupe de tous les trucs (au sens, cette fois, de "trucages") d'un capitalisme qui est (ou fut ?) triomphant ni de tous nos truquages individuels, ou collectifs ? Mots "trucs sont démolis", signe, enfin, que les destructions orchestrées et massives ont bel et bien eu lieu, notamment en Bretagne; et sens premier peut-être, ici, dans le titre de ce remarquable ouvrage, du mot "trucs" ?

Curieuse, apaisée, cette parole s'inscrit également dans le registre de la ferveur qu'affectionnait René Char de manière presque exclusive. Les éditions Gallimard sauront le reconnaître. Quelques poèmes de Lieux communs (Anthologie, page 57), puis de Taliesin sont caractéristiques de ce registre, dans lequel Paol Keineg puise et renouvelle son inspiration: "La vie ne s'explique pas autrement que par la piqûre d'abeille le dénuement le tas de fagots", page 141, ou encore: " Au petit jour serrant dans sa rosace une torche incorrigible, c'est l'occasion de briller, blessé à mort", page 143.

Cette parole se glisse dans une forme elle aussi singulière, inimitable, dont la beauté et la force, mais aussi la rigueur constante et la simplicité frappent. Ainsi, Paol Keineg explore, expérimente, et parachève. Et il excelle dans de nombreuses formes poétiques: odes, aphorismes, haïkus (35 haïku, Editions Bretagne, 1978, Anthologie, pages 91 et suivantes), mais aussi — humour et dérision à la clé — Aïe qu'où (page 269), vers libre, poésie en prose, abécédaire... En 1981, la revue Europe (4) consacre un dossier à la littérature de Bretagne. François Rannou, coordonnateur de ce dossier, y situe l'oeuvre de Paol Keineg en ces termes: "Dans ses poèmes comme dans ses pièces de théâtre, l'humour grinçant et l'ironie décapent toutes les croyances, y compris celle du langage lui-même, battent en brèche les idéologies, les mettant à nu jusqu'à l'os sec et friable qui les tient. Radical, Keineg. Allant jusqu'au bout." Il souligne également le fait que Paol Keineg, vivant alors en Amérique, porte "à chaque retour en Bretagne,... un regard encore plus aigu sur la réalité.".

A partir de 1981, Paol Keineg, poète, publie notamment: Préfaces au Gododdin (Bretagnes, 1981); Oiseaux de Bretagne, oiseaux d'Amérique (Obsidiane, 1984); Triste Tristan suivi de Diglossie, j'y serre mes glosses (Apogée, 2003); Là, et pas là (Le Temps qu'il fait / Lettres sur cour, 2005). Paol Keineg, auteur dramaturge, publie entre autres: Anna Zéro (coll. Théâtre, Apogée, 2002), une pièce dans laquelle une Anne de Bretagne débarrassée de sa légende, est le personnage principal. Terre lointaine (coll. Théâtre, Apogée, 2004), pièce mise en scène la même année par Annie Lucas et le théâtre de Folle pensée (5). Terre lointaine évoque le destin de Sir Roger Casement, diplomate britannique d'origine irlandaise. En 1916, Casement est condamné par la Couronne à être pendu pour trahison. C'est de sa prison d'Angleterre, quelques jours avant son exécution, que le personnage de Casement, tel que l'a imaginé Paol Keineg, retrace sa vie de luttes. En compagnie des fantômes du passé, il parviendra à évoquer un temps où se mêlent histoire, politique et intime: la découverte en Afrique de la réalité du colonialisme; l'engagement aux côtés des Républicains irlandais dans la lutte pour l'indépendance; la tentative d'alliance avec l'armée allemande pendant la Première Guerre mondiale...

En 1984, sous le titre Oiseaux de Bretagne, oiseaux d'Amérique (Anthologie, pages 233 et suivantes), Paol Keineg publie aux éditions Obsidiane, un bestiaire, d'une grande liberté de ton. Il y est beaucoup question d'oiseaux, en effet, mais nombre d'autres animaux, lapin, chat, chien, taureau, etc., sont aussi convoqués et croqués avec tendresse et, une fois n'est pas coutume, une relative placidité !

Dans ce bestiaire, le cochon, quant à lui, apparaît plusieurs fois... faisant écho peut-être à ce "porc qui glande, la bête à rictus prise par le cou", déjà "résumé" dans Préfaces au Gododdin, (Editions Bretagnes, 1981, Anthologie, pages 185 et suivantes). Or, notez-le bien, lorsque, chez Paol Keineg, le cochon paraît, la plupart du temps, une odeur de roussi l'accompagne... Car il n'y a pas, loin s'en faut hélas, que ce truc-là — celui de la langue — pour être démoli. En effet, peu à peu, le doute s'est infiltré; amertume, regrets, fin de l'enchantement: "Parler de vie et de mort est à la portée du premier venu" (Anthologie, page 295); "Ô vous que la poésie exalte, comme vous avez raison de me tourner le dos" (page 299); "... jusqu'à ma mort qui sera bien la mort de quelque chose" (page 302).

Certains mots — "mots foutus" (page 297) ? — ne peuvent plus, et ne seront plus guère utilisés. Parmi eux, le mot "sabots"; désormais, ce mot est loin...: "et permettez que j'enlève mon chapeau que je le range avec mes sabots" (Poème du pays qui a faim, Anthologie, page 19). La rupture des années cinquante, que signale ailleurs Paol Keineg, est passée par là. De même: "l'ajonc ne s'écrit pas on n'écrit pas l'ajonc ou alors c'est miracle et compagnie" (page 298). Et encore: "Embourbé et au bout de la route c'est la fin du voyage: ..." (Réitérations, Anthologie, page 301), "encore une oeuvre à jeter sur les montagnes de la littérature" (page 304). "La mort est la garante du désir" (Alphabet circulatoire, Anthologie, page 309).

Et puis, une volonté nouvelle, que l'époque impose, surgit (Triste Tristan, Editions Apogée, 2003). Que nous pourrions entendre, et résumer d'une formule quelque peu lapidaire il est vrai: "puisque notre monde est prosaïque, nous le serons aussi". Dans ce recueil, cette volonté se traduit encore par une suite de propositions, explicites au premier abord, mais, en réalité, plus subtiles qu'il n'y paraît. Car, ne l'oublions jamais, les mots du poète ont toujours "deux ou trois tranchants" (page 137, préc.): "Chez nous où les agressions à la faune sont sans légende et les lecteurs commencent par la fin, par où ça fait mal... après les constatations d'usage s'en aller loin, très loin à la recherche des pires grossièretés". Grossièretés qui consistent alors, entre autres, à "Déshabiller les fesses dans la tradition lyrique..." en ayant "mal aux testicules de tant aimer la poésie" (page 335). Mais faisons place, à présent, "aux magnats de la pensée qui, dans les limites de leur spécialité, se révoltent au service des rois" dès lors que "ça sent le troène et le lisier" (Anthologie, pages 369 et 376). Alors, "on pense à ce qu'on a perdu, on n'en revient pas", maintenant que nous sommes de nouveau "chez les porcs" (Anthologie, page 386).

Paol Keineg, aujourd'hui, vit en Bretagne.

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Notes

1) Du breton, il traduit notamment 64 poésies d'Anjela Duval dans un recueil bilingue intitulé Quatre Poires.

2) Paol Keineg est le père de la chanteuse Katell Keineg.

3) Guy Etienne, traducteur et lexicographe.

4) Europe, Dossier Littérature de Bretagne, numéro 913, mai 2005.

5) Théâtre de la Folle Pensée de Saint-Brieuc.