Presse révolutionnaire française
Presse révolutionnaire française

Cet article examine le rôle joué par la presse révolutionnaire française dans la réalisation de la notion "d'opinion publique", au Siècle des lumières. Il est inféré que la presse se considérait comme un outil d'avancement du républicanisme civique basé sur le service public, à l'opposé de l'éthique individualiste et libérale d'aujourd'hui. Explorant la pertinence des théories de l'éthique du discours de Habermas et des notions de "communitarisme" de MacIntyre, l'article défend l'idée que la presse révolutionnaire encourageait une "démocratisation" de l'honneur. La conclusion s'inspire des théories de Sandel et soutient que les journaux ont procuré les récits cruciaux par lesquels les gens étaient à même de se représenter leur condition et d'interpréter leurs expériences communes pendant la période de soulèvement révolutionnaire.

Introduction

La simultanéité des révolutions dans le domaine politique et dans celui des communications en France de 1789 à 1792 montre bien comment la presse peut influencer le débat public, étant donné que la lecture des journaux était une forme de participation des électeurs à la vie politique (Reynolds 1971:256--263; Wilke 1989: 375--391). La portée de l'influence des journaux s'étendit temporairement, au point que la presse soit considérée comme une force majeure au sein de la société. Au total, 2000 journaux parurent entre 1789 et 1799. Ils servaient de véhicule pour opérer un changement au sein de la société à travers des campagnes politiques et des revendications rivales à la représentation par victoire électorale. Il s'agissait là d'un facteur nouveau dans le processus de politique démocratique (Furet et Ozouf 1989). Les contemporains se débattaient avec une vision morale de la politique qui se préoccupait de la façon de construire une vraie démocratie par des formes de participation faisant passer le devoir avant les droits. Seules les obligations publiques pouvaient garantir la liberté, celle-là même à laquelle les citoyens semblaient renoncer par l'exercice de la "vertu civique". Sous le républicanisme civique, la liberté est incorporée à un régime politique et protégée par la loi, la rendant à la fois sociale et synonyme de citoyenneté, laquelle est elle-même issue de l'ordre et de la vertu civique. "Le républicanisme au XVIIIe siècle est le projet de restaurer une communauté de vertu" (MacIntyre 1981: 220).

L'Ancien Régime, le siècle des lumières et le changement de moralité politique

Avant la révolution, le seul quotidien officiel, culturel plutôt que politique, était le Journal de Paris. L'écrit devint par conséquent une énorme industrie clandestine, principalement produite à l'étranger. En dépit du sévère environnement de censure, un déluge de pamphlets clandestins dirigés contre le clergé et l'aristocratie permirent d'encourager une humeur révolutionnaire. Des études sur l'influence de la presse ont révélé que les journaux ont contribué à la perte de la foi en la monarchie avant 1789, en dépit des mesures de restriction prises contre eux (Censer 1994: 213-214). Tandis que certains pamphlets et journaux d'exil de grande qualité comme les Annales politiques et littéraires du XVIIIe siècle traitaient de sujets politiques radicaux et controversés tels le commerce des esclaves et le colonialisme, beaucoup de publications illégales étaient fréquemment véhémentes, grivoises, diffamatoires et pornographiques (Darnton 1971:101). Après que la révolution ait éclaté, la presse s'empara de toutes les occasions pour décrier crûment et avec force de détails la décadence de l'aristocratie, mais la moralité qui existait du côté des révolutionnaires devint résolument puritaine. Le terme de "citoyen" eut la préférence sur celui de "sujet" à partir des révolutions française et américaine. Comme le souligne MacIntyre: "Il n'est pas difficile d'y voir une re-création de l'idéal classique par des sociétés d'artisans et de commerçants mus par l'inspiration démocratique" (1985:328). Le rôle de la politique acquit dès lors un nouveau but moral: "purifier l'expression (de la voix collective), corriger les multiples formes d'aberration" (Bates 2002:99) tandis que la presse commençait à se débattre avec les implications de cette nouvelle éthique.

La révolution eut pour effet d'accentuer et de repréciser la notion d'"opinion publique" née au XVIIIe siècle. Ce que Habermas nomme la "sphère publique bourgeoise" (1989) fut conçue pour aider le citoyen à développer et à employer en public une forme de rhétorique littéraire individuelle permettant l'usage de la raison sur le mode kantien. À l'inverse, le manque de raison, surtout s'il s'exprimait comme un manque d'intégrité politique, était considéré comme un déshonneur. Habermas a également fait valoir que "l'opinion publique", dans sa forme bourgeoise classique, agit comme un intermédiaire entre la loi naturelle en tant que principe abstrait et la promulgation de la législation en tant que forme de souveraineté pratique (Habermas 1989: 140, 237-8). Au cours de ce processus, les journaux devinrent des courtiers dans l'émergence de la sphère publique. Si l'influence principale qu'a exercé la presse révolutionnaire est celle du républicanisme civique communautariste, comment cela a-t-il évolué? La communication par les journaux apporte le meilleur témoignage de ce changement d'attitude, car "sa vocation est de la mesurer et de la scander" (Retat 1985: 142).

Les journaux et le paysage de la démocratie directe

Selon Alexis de Tocqueville, le manque de liberté et d'expérience pratique qui existait dans les affaires publiques signifiait que "l'agitation politique était canalisée dans la littérature, le résultat étant que nos écrivains devinrent les leaders de l'opinion publique et jouèrent pour un temps le rôle qui normalement, dans les pays libres, incombe au politicien professionnel" (1955: 142). Le but de ceux qui écrivaient pour les journaux était de dresser pour le lecteur un portrait vivant de l'atmosphère dramatique des débats à l'Assemblée. La déontologie du journalisme fut définie en 1789 par le rédacteur du Bulletin national, qui défendait l'idée que le lecteur devait "suivre la progression des opinions, en discuter et croire qu'il participe vraiment lui-même." À présent que le peuple avait le pouvoir, ceci était essentiel.

Le rédacteur Loustallot écrivait dans le journal Les Révolutions de Paris (du 19-25 septembre 1789): "Nos représentants ne sont point, comme en Angleterre, le souverain de la nation. C'EST LA NATION QUI EST SOUVERAINE." Habermas parle plutôt de souveraineté dans le contexte de sa relation à plus long terme avec le développement de l'état nation, et non en termes de sa manifestation à l'intérieur d'une éthique potentielle de la citoyenneté. "La souveraineté du peuple était, bien entendu, un cri de bataille diffus, qui se déploya dans les débats constitutionnels du XIXe siècle. Au sein de sa pensée variée, certains motifs affluent dans le même sens: le pouvoir souverain de l'état apparaît comme l'expression d'un nouveau principe de légitimation, de la domination du Tiers état, ainsi que de l'identité nationale" (1979: 192). Il faut reconnaître que les révolutionnaires n'en étaient encore qu'à l'expérimentation de concepts de souveraineté, que Cobb a qualifiés de "vagues recherches de théories" (1997:23). Mais pour la presse, ceci fut d'une importance cruciale. Le pouvoir investi dans la souveraineté du peuple était en grande partie idéologique: ce qui veut dire que la charge de définir celui-ci revenait aux écrivains. Furet indique que: "Le langage se substituait au pouvoir, car c'était la seule garantie que le pouvoir appartienne au peuple, c'est-à-dire, à personne" (1981: 27) Après l'effondrement de l'Ancien régime, le secret fut considéré contre-révolutionnaire, de sorte que les Français insistèrent pour que toute activité politique soit conduite en public pour être légitime. De 1789 jusqu'en 1799 lorsque Napoléon imposa sa dictature, la législation fut débattue lors d'assemblées publiques ouvertes au peuple. La plupart des journalistes de l'époque étaient également d'éminents politiciens, tels Robespierre, Marat, et Hébert. Tous étaient des propagandistes qui n'ignoraient rien de ce qui se passait dans les cercles parlementaires parce qu'eux-mêmes y prenaient part. Du point de vue stylistique, la rhétorique politique des articles de journaux était oratoire, faite pour être lue à voix haute et par conséquent pratiquement impossible à distinguer des discours parlementaires. Habermas a pourvu d'un modèle théorique les tentatives de débat participatif en politique, dans son "éthique du discours". L'éthique du discours exprime nos intuitions morales dans la mesure où celles-ci affectent le processus de justification discursive des normes. Qui plus est, l'accent mis sur un consensus normatif plutôt que sur un universalisme abstrait veut dire qu'une éthique du discours peut inclure les aspects structurels plus universels de certains modes de vie, en rapport avec l'action communicationnelle elle-même (1990:116). Comme le fait remarquer Held: "Habermas dirait qu'il est moins intéressé par des positions théoriques particulières prônant certaines valeurs, positions qui dépendent de contextes sociaux et historiques, que par les conditions qui déterminent la possibilité d'une discussion en tant que telle" (1980:397). Néanmoins, dans Morale et communication : conscience morale et activité communicationnelle, Habermas place sa théorie de l'éthique du discours dans un contexte théorique du développement historique et de l'évolution des sociétés humaines, pour la reconstruire en un processus d'apprentissage influencé par la théorie du développement cognitif de Piaget (1971) et la théorie du développement moral de Kohlberg (1981; Habermas op. cit.: 8, 33-42), ainsi qu'un matérialisme historique adapté de Marx. Ce modèle procédural pour le langage apporte des garanties "transcendantales" des règles de discours, qui présupposent que les gens choisiront rationnellement la façon de procéder quand, en réalité, l'existence de la culture veut dire qu'une part d'irrationalité demeure toujours (McMylor 1994: 171; Held 1980: 331).

L'approche communautariste et la presse révolutionnaire

Ainsi le discours éthique a provoqué un débat considérable entre les apôtres d'un concept kantien d'universalité et les "contextualistes" ou "communitaristes" qui défendent l'idée d'enchâssement des principes moraux dans des cultures et des modes de vie où ceux-ci deviennent à la fois objets et sources de valeur morale (Outhwaite 1996: 178; Benhabib et Dallmayr 1990; Baynes 1992). En termes de sa spécificité historique, il est probablement plus approprié de comparer la presse révolutionnaire à cette dernière approche communautariste. Sandel la définit comme il suit: "Pour qu'une société soit une communauté au sens fort, cette communauté doit être constitutive de la bonne intelligence des participants, et incarnée dans leurs arrangements institutionnels, au lieu d'être un simple attribut des projets de vie de certains des participants" (1996: 173). De la même manière, l'oeuvre de MacIntyre a été qualifiée de "communautariste", bien que l'auteur rejette lui-même cette appellation (MacIntyre 1994: 265). Bien que son communitarisme soit spécifiquement néo-classique et anti-libéral, donc sans lien avec le pluralisme libéral, le type de communauté envisagé par MacIntyre dans des ouvrages plus récents encourage un discours comparable à ceux qui eurent lieu dans les pages de la presse française, présupposant la délibération, la discussion, et insistant sur le fait que les citoyens peuvent douter de "ce qui était jusque-là considéré comme acquis par les us et coutumes ou par la tradition" (MacIntyre 1998: 241).

Les modèles éthiques sont difficiles à appliquer en partie parce que la mentalité révolutionnaire, comme Cobb le fait remarquer, n'a jamais été le corpus d'une doctrine ou une philosophie de vie soigneusement raisonnée (1997:7). Il existait des critères moraux et politiques, mais ceux-ci furent bien vite soumis à des pressions par la rapidité des événements, l'invasion étrangère, et l'intolérance envers la dissension, qui tous seront traités dans cet article ultérieurement. Le changement le plus radical de tous lieu fut dans le pouvoir qu'eurent les média écrits d'influencer les événements pendant leur déroulement — en en faisant partie. Les journaux pendant cette époque fournirent "un mécanisme de réflexion qui stimula et intensifia le niveau croissant de ferveur révolutionnaire" (Wilke op. cit: 387). Ainsi donc, les journaux ne furent pas seulement "l'enfant" mais aussi le "père" de la révolution (Gilchrist et Murray 1971; Popkin 1990).

La presse permit aussi la formation d'une nouvelle culture révolutionnaire: une Déclaration des Droits de l'Homme et une constitution, de nouveaux systèmes administratifs, la défaite de l'Église, une différence de monnaie, de carte, de calendrier, de poids et mesures, et même de nouvelles formules pour s'adresser à autrui, sans compter les fêtes révolutionnaires. Par leur langage et leur symbolisme, de tels événements se vécurent comme des événements communicationnels destinés à encourager le sentiment de communauté d'opinions des participants (Wilke op. cit: 388; Ozouf 1998). Durant cette période marquée par une culture de la rue très active, les journaux étaient souvent affichés comme des projets de loi dans les lieux publics, avant d'être recouverts par des journaux rivaux. Les idées étaient disséminées par billets et affiches, par des sessions de lecture publique aidant les analphabètes à développer une conscience politique, et à travers des discussions virulentes, dans les clubs et autres lieux publics. C'est dans ce climat que la presse permit d'encourager et de coordonner l'émergence d'un mouvement démocratique dans plusieurs quartiers de Paris. Une étude historique détaillée de la procession que les femmes du marché entreprirent de Paris à Versailles pour ramener la famille royale à Paris, par exemple, conclue que la presse "n'a pas seulement préparé et rendu possible les troubles, mais les a aussi pourvus de leur forme et de leur but" (Rudé 1958:22; voir aussi Mathiez 1998: 41-3). Ainsi les journaux reflétaient "les divers courants d'opinion publique et, en même temps, aidaient à les former" (Gough 1988:235). En 1792, les sociétés de politique supplantèrent la presse et se posèrent comme les principaux forums où se formait la politique. Bien que la majorité des journaux étaient pro-révolutionnaires, il était peut-être inévitable que, pareillement aux clubs, ils deviennent un forum de disputes entre les tendances et groupes rivaux cherchant à influencer le peuple.

Vers une éthique de la citoyenneté

La progression des journaux fut liée à l'évolution difficile du processus politique et la vision morale de la politique qu'ils vendaient s'attachait à construire une véritable démocratie par des formes de participation qui plaçaient le devoir avant les droits. C'est la primauté du républicanisme civique sur le service publique vertueux qui différencie celle-ci de l'individualisme libéral moderne. "Les révolutionnaires étaient des optimistes; ils étaient convaincus qu'ils créaient non seulement une nouvelle forme de société, mais aussi un nouvel homme révolutionnaire, vertueux, sérieux, patriotique" (Cobb op. cit.:18).

Le code journalistique tacite de l'honneur révolutionnaire

La citoyenneté et la probité publique en vinrent à acquérir la valeur la plus grande. Influencer la formulation de l'opinion publique n'allait pas sans une certaine responsabilité, mais, comme William Reddy l'a démontré, celle-ci était axée sur un code de "l'honneur" civique invisible (1997). Selon Brissot, qui était influencé par le style d'information britannique et américain, les journalistes devraient garder leur indépendance et ne jamais dîner avec des dignitaires et des personnes au pouvoir, ou dépendre de renseignements ne venant que d'une seule personne ou source. Les gens devraient être jugés par les faits et les opinions, non par les commérages et les spéculations. Les journalistes devraient avoir une connaissance de la démocratie antique et de sa déontologie politique (car les cités des états grecs étaient un modèle) et devraient s'employer à révéler la façon dont l'aristocratie en France sapait le nouveau système par sa corruption (1791).

Les analogies classiques abondaient et faisaient partie de l'idéal républicain. En 1789, le journaliste Camille Desmoulin s'était exclamé: "Me voici donc journaliste, et c'est un bien beau rôle. Ce n'est plus une profession méprisable, mercenaire, esclave du gouvernement. Aujourd'hui, en France, c'est le journaliste qui a les tablettes, l'album du censeur, qui passe en revue le Sénat, les consuls et le dictateur lui-même" (Révolutions de France et de Brabant 1789, premier numéro, 28 novembre). Quelques année plus tard, Brissot admonesterait publiquement Desmoulin pour son manque d'éthique journalistique dans une série d'articles en trois volets (1789: 656, 657, 659), alors que la prose de Desmoulin est la plus éloquente de cette période.

En 1789, écrire était considéré comme une vocation non un commerce, de sorte qu'existait un certain scepticisme envers les implications éthiques de l'écriture sur commande. L'inquiétude venait du fait qu'un écrivain perdrait son honneur public si son travail n'était pas constant. Le nombre croissant des journaux fit de la prose une denrée de plus en plus demandée, mais la "démocratisation" de l'honneur rendit les plumitifs les plus modestes anxieux d'être constants dans leurs positions politiques. La croissance soudaine de l'industrie de la presse ne fit qu'exacerber le problème. Par exemple, Marat remarqua "qu'un bonhomme qui aura rimaillé quelque sottise ou fourni un méchant article à la Gazette ne sachant que devenir, se met à tenter la fortune en faisant un journal. Le cerveau vide, sans connaissances, sans idées, sans vues, il s'en va dans un café recueillir les bruits courants, les inculpations des ennemis publics, les complaintes des patriotes, les lamentations des infortunés, il rentre chez lui la tête pleine de ce fatras, qu'il couche sur le papier et qu'il porte à son imprimeur, pour en régaler le lendemain les sots qui ont la bêtise de l'acheter. Voilà le tableau des dix-neuf vingtièmes de ces messieurs" (L'Ami du peuple No. 382, 25 février 1791). Les journalistes pouvaient essuyer des humiliations publiques, mais malgré cela, la nature de l'honneur ne fut jamais définie à sa base. Par exemple, les commentaires de Marat sur l'assemblée avaient pour but d'exposer les intentions traîtresses de certains députés, et aussi de mobiliser le peuple contre eux. Toutefois, il est clair que les codes éthiques implicites ne s'étendaient pas à la méthode littéraire, la vérité ou la précision. Par exemple, l'écrivain Hébert dont le sobriquet de "Homère de l'Obscénité" n'était pas un euphémisme, était au départ contre l'exécution du Roi, mais réclama finalement "le sang du monstre" dans son journal satirique Le Père Duchesne, qui alla jusqu'à 368 éditions.

Hébert se plaignit de la longueur et de la complication du processus qui consistait à "décapiter un tyran: Oui, foutre!....Le traître Louis, enfermé comme un hibou dans la tour du Temple, n'y serait pas aussi tranquille s'il n'avait pas un fort parti dans Paris. Déjà, foutre ! On a tenté plus d'un coup de main pour l'enlever.....Il ne faut pas que le plus grand scélérat qui eut jamais existé reste impuni. Il est bon que le people souverain s'accoutume à juger les rois" (Le Père Duchesne: Hatin 1859: V1, 516-517). Il croyait "qu'il faut jurer avec ceux qui jurent", en admettant volontiers qu'il n'écrivait pas pour les dames: "quiconque apprécie la franchise et la probité ne rougira point des 'foutres' et 'bougres' que j'insère ici et là avec mes joies et mes colères". Ce style eut un succès immédiat auprès des lecteurs "sans culottes", parce qu'il convenait bien à la lecture à voix haute pour ceux qui étaient analphabètes.

Le problème du pluralisme et de la dissension

De 1789 à 1799, les journaux forment avec leur diffamation, sédition et insultes un procès-verbal de l'une des périodes les plus passionnées de toute l'histoire (de Monseignat 1853: 235, 239). Pendant cette période, aucune distinction n'était faite entre un "commentaire" et un authentique compte-rendu des événements de sorte que ce dernier avait la possibilité de tomber dans la complaisance en calomniant ou en apportant soutien à une faction. Chaque rédacteur voulait influencer à la fois l'assemblée et le peuple, mais leurs opinions politiques, telles qu'elles étaient déclarées dans leurs journaux, différaient. D'où le fait que, pendant qu'elle évoluait en France, la presse devint en même temps un phénomène à double tranchant dont le rôle éducatif se trouva dépassé par une guerre des idées incontrôlée. Comme l'a remarqué François Furet: "La parole qui occupe toute la scène de l'action ne cesse d'être en proie au soupçon, car elle est par nature ambiguë. Elle vise au pouvoir en même temps qu'elle en dénonce l'inévitable corruption" (Furet, 1978 : 74). Si le prix de la démocratie est une éternelle vigilance, le prix de la liberté de la presse fut inévitablement une presse critique et dommageable. La presse contre-révolutionnaire en particulier, comptait un grand nombre de journalistes des plus talentueux ainsi qu'un soutien financier considérable et, dans certains cas, une subvention de la Liste Civile du Roi (Murray 1986). La presse royaliste se battit sans pitié sur le territoire des révolutionnaires. Des journaux royalistes tels L'Ami du roi dressèrent le portrait d'une assemblée divisée et désordonnée, tandis que le journal satirique Actes des apôtres la jugeait folle. La calomnie incessante des journaux, l'étalage de griefs et la publicité pour des factions variées eurent pour effet déconcertant de maintenir la France, et surtout Paris, dans un état permanent d'agitation et de début de révolte (Popkin 1980).

Le renversement de la monarchie et l'arrestation du roi marquèrent le début d'une nouvelle phase de radicalisation de la révolution, mais au cours de 1792 la complète autonomie de la presse fut menacée par la Terreur et par la victoire des factions de Montagnards sur les Girondins. Parmi toutes les tendances politiques le journalisme nationaliste induit par la guerre devint évident, de par son incompatibilité avec l'universalisme et l'égalistarisme inhérents à la révolution. L'énormité de ce problème permet d'expliquer le déclin de la démocratie: au printemps 1793, la France était confrontée par les forces conjointes de l'Autriche, la Prusse, la Grande Bretagne, la Hollande, l'Espagne, Naples, Rome, Venise, et la Sardaigne. Les Guerres révolutionnaires détruisirent bon nombre des premières mesures progressives passées par l'Assemblée, et imposèrent une pression insoutenable pour la jeune république.

Rétrospectivement, le problème semble être que l'Europe n'avait pas encore épousé le concept démocratique moderne de la pluralité d'expression. Au lieu de cela, la diversité était perçue comme une menace. Contrairement à l'Amérique et à la Grande Bretagne, les initiatives constitutionnelles en France n'avaient pas créé d'espace formel pour la dissension, même si les leaders révolutionnaires essayèrent bien d'en créer un. "Absolue, la souveraineté du peuple excluait le pluralisme de représentation parce qu'elle assumait l'unité de la nation" (Bates 2002: 110).

Le processus entraîna alors la création d'une série d'ennemis: les aristocrates, la monarchie, les contre-révolutionnaires, ce qui à son tour facilita la création d'un sentiment d'unité nationale dans l'opposition. Ainsi, aux yeux des contemporains, la stabilité était associée à l'unité, laquelle était menacée par la dissension, qu'il fallait éliminer parce qu'elle divisait la société en factions hostiles représentées et exprimant leurs points de vue dans divers journaux. Par conséquent, la Terreur pourrait être interprétée comme une tentative erronée de rétablir cette unité. "La critique et la dissension sont toujours cruciales, ce sont les indices d'une société saine, mais sans limites, ils détruisent les vertus et toute chance de protéger le bien... quand l'autorité politique va au-delà de ses limites et essaie d'initier une politique de vertu à outrance, il en résulte invariablement l'oppression, qui (sic) empoisonne la légitimité à sa source et détruit l'unité" (Breen 2000: 8).

Conclusions

Théoriquement, le républicanisme civique est une idée relativement neutre autour de laquelle peut s'organiser la politique d'une société pluraliste, même si ce challenge n'a pas été une totale réussite en 1789-92. Dans les premières années de la Révolution française, la moralité politique était une approximation de ce point de vue de liberté, mais l'ironie est que la pratique du journalisme qui se trouvait en être à la base a finalement contribué, ainsi que les événements, à saper cette éthique. Toutefois les journaux révolutionnaires français furent essentiels en tant que forum pour le discours. Comme le soutient Sandel: "La communauté politique dépend des récits par lesquels les gens viennent à comprendre leur condition et interprètent la vie commune qu'ils partagent; dans le meilleur des cas, la délibération politique ne s'occupe pas seulement des rivalités politiques mais aussi des rivalités d'interprétation du caractère d'une communauté, de ses buts et fins. La perte de la capacité de créer des récits équivaudrait à l'ultime déperdition de pouvoir pour le sujet humain, car sans récit il n'y a aucune continuité entre le passé et le présent, et donc aucune responsabilité, et donc aucune possibilité d'agir ensemble pour nous gouverner nous-mêmes" (op. cit: 351).

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(Traduction de Cécile Menon)