Crise des Subprimes
Crise des Subprimes

Que nous arrive-t-il ? Sommes-nous à ce point englués dans la post-histoire, à laquelle nous ont depuis au moins trois décennies accoutumés aussi bien l'effondrement du bloc soviétique, la division internationale du travail (ou "globalisation") et, maintenant, l'éclatement de la colossale bulle financière du capitalisme néolibéral que, quelques soient les superlatifs employés à droite comme à gauche — pire crise depuis cent ans, remake du crack de Panama, Grande Dépression de 1929 bis, j'en passe et des meilleurs — nous avons encore du mal à nous rendre à l'évidence que nous sommes à nouveau plongés jusqu'au cou dans les remous de l'histoire réelle ? Retour vers le futur ? Alors que l'on nous répète à longueur de journée et sur toutes les ondes que nous assistons à un moment historique exceptionnel, que jamais de telles sommes ont du être mobilisées pour venir en aide aux banques, aux institutions financières et aux entreprises défaillantes, que jamais l'horizon de la croissance n'a été autant assombri pour les entreprises et leurs actionnaires, jamais futur n'a été aussi incertain pour les salariés, les classes moyennes, nous avons du mal à prêter à la crise le degré de réalité, de crédibilité et la durée d'attention qui s'imposeraient si seulement un quart de tout cela était vrai. C'est pourtant toujours ainsi lorsque l'on change de monde, ou d'époque: la première réaction des parti-prenants, c'est le sentiment d'un léger vertige, d'une perte de réalité. Tout cela, nous disons-nous dans notre for intérieur, dans notre demi-conscient, pourrait bien n'être qu'un coup de bluff de journaliste, une manipulation politique de plus, un effet d'annonce pour vendre encore plus de papier et de temps d'antenne, ou justifier de fausses mesures de crise de plus en plus répressives. Cela fait trop longtemps que nous avions déménagé dans le virtuel, sans même nous être rendus compte de notre rampante perte d'emprise sur cette même réalité, ni du degré de désespoir sourd qui l'accompagne. "Humankind cannot stand much reality", écrit T. S. Eliot quelque part dans les Four Quartets. Ainsi nous avons le plus grand mal à nous rendre compte que nous sommes non seulement bel et bien retombés nez à nez avec le fauve — ce "cauchemar de l'histoire" dont Joyce disait dans les années trente qu'il rêvait de se réveiller — mais que nous nous trouvons également (et combien mal aguerris pour cela !) précipités collectivement vers un de ces grands carrefours où, in extremis et sur fond de ciel d'orage, le possible de l'histoire s'ouvre.

Bien entendu, tant que nous restons lové confortablement et de façon cynique dans la post-histoire, le mot "carrefour" fait immédiatement sourire... Il s'agit, comme chacun sait, de cette chaîne de hypermarchés, l'une des rares réussites indéniables du capital hexagonal, une multinationale qui véhicule le mirage de l'abondance standardisée et de l'absence de conflit — ou plutôt du conflit historique apaisé dans les rites vides et enfin désinhibés de l'évangile du shopping — à l'échelle de la planète...

Mais la France a-t-elle définitivement renoncé à porter à l'incandescence le coeur social battant du monde ? Tout le monde, ou presque, convient désormais que nous sommes dans une période post-utopique, définitivement vaccinée contre les utopies meurtrières par les gigantesques horreurs du vingtième — et déjà d'un vingt et unième ! - siècle qui ont vidé le vieil enfer métaphysique de son pouvoir d'effroi, et que nous sommes par conséquent, que nous nous devons en tout cas d'être, en Occident, des "sociétés froides", post-messianiques. Faut-il pour autant docilement se laisser conduire par le bout du nez et les yeux bandés vers l'abîme ouvert sous nos pieds par les subprimes ? Néanmoins, les yeux du monde fatigués de chercher les raisons du désastre se retournent, quelques peu incrédules, vers la France, dès que la nouvelle se répand que sa jeunesse encasernée bouge encore, et que la colère séculaire qui porta les Droits de l'homme vers l'avant-scène de l'histoire n'a pas fini sa course de météore multicolore.

Tant de lieux communs ont été disqualifiés, tant de poncifs renversés, tant de rutilantes et indéboulonnables certitudes inversées depuis six mois à peine, que nous avons encore du mal à nous rendre compte que nous avons probablement déjà changé de monde. Les yeux du monde se tournent vers la France pour d'autres raisons encore: le "modèle social français", jadis universellement conspué, refait surface, remontant des limbes des mauvaises notations des banquiers d'investissement et des Hedge funds de Wall Street, désormais elles-mêmes en grande partie consumées dans les ténèbres extérieures de la crise comme autant d'astéroïdes maléfiques. De plus en plus d'anciens thuriféraires du néolibéralisme à l'anglo-saxonne sont amenés à reconnaître que le système social français, avec ses lourdeurs et ses freins pour le profit immédiat, résiste néanmoins mieux aux lames de fond de la crise, justement grâce à ces mêmes amortisseurs et stabilisateurs sociaux. Est-ce donc le moment de vouloir continuer aveuglément à mettre en chantier leur destruction, parce que les amis nantis d'un Président élu et configuré justement pour cela y verraient une chance inespérée de revanche et de retour au premier plan chez les investisseurs en déroute et dans la compétition des marchés ? Faut-il poursuivre ce plan devenu démentiel de la destruction au nom d'intérêts et d'ambitions privatifs et personnels d'un socle historique — véritable patrimoine collectif — de droits et de services publiques durement acquis qui montre déjà qu'il peut mieux assurer le relatif salut dans la tempête de tout un peuple, et ce faisant le mieux contribuer à tracer des voies plus saines vers l'avenir de l'après-crise ? Faut-il vraiment avoir envie de regagner à chaque fois le qualificatif proverbial de "droite la plus bête du monde" pour aller à ce point contre tous les indicateurs, à rebrousse-poil et contre le grain même de l'histoire immédiate ? Faut-il toujours se rendre compte trop tard que l'on est "en retard d'une guerre" ? Que lorsque l'histoire et l'avenir sont de retour, lorsqu'on n'est déjà plus dans le même monde où l'on pouvait impunément faire marcher le sens des mots sur la tête, on ne peut plus sans se couvrir de ridicule et, pour le moins, risquer de mettre tout un peuple dans la rue feindre d'affubler une tentative massive de retour en arrière avec des noms chargés de futur ?

En fait, une gigantesque dramaturgie est engagée derrière les coups de bluff médiatiques, les gestes compassionnels compassés et les sourires de circonstance. On veut convaincre, justement parce que nous sommes précipités dans une crise sans précédent, dont nous ne comprenons presque rien et qui peut encore de beaucoup s'aggraver, que c'est le moment idéal pour accélérer des "réformes" allant dans le sens du démantèlement intégral du modèle français haï de Wall Street et des investisseurs — mais aussi de certains arrondissements parisiens — que la Crise en est justement l'occasion rêvée, notamment à cause de l'état de confusion mentale, de suspension du sens de la réalité et de désarroi de la population. C'est le scénario d'une politique du pire dans laquelle semblent être tentées de s'engager l'actuel pouvoir et ses soutiens dans les milieux patronaux. Les réformes tant invoquées et désirées et enfin presque à portée de main sont menacées par le retentissant gotterdammerung du monde financiarisé néo-libéral qu'elles étaient censées imiter et introduire massivement chez nous ? C'est le moment même où il faut tenter son va-tout, appuyer sur le champignon et essayer de passer en force et au bluff. Subtilité supplémentaire, il faut se servir de la Crise comme argumentaire, en prétextant que ce qui peut perdre la France est justement ce qui va la sauver, la rendre plus compétitive, à même enfin de regagner sa place parmi les premiers, dans le peloton de tête de la lutte mondiale pour les marchés. Donc, il faut, à l'heure où de façon inouïe et presque surréaliste tout le monde commence à songer à re-nationaliser les banques et mêmes certaines industries-clé, persévérer dans l'objectif rêvé, poursuivre l'eldorado pour les intérêts privés de la retraite de l'état, précariser avant qu'il ne soit trop tard l'école, les hôpitaux, l'université, se délester d'autant de fonctionnaires et de filets de sécurité que l'on peut, habituer la population à vivre de l'aumône et des oboles, tout en redistribuant la richesse nationale (encore virtuelle, grâce à un accroissement à moyen terme de la dette publique) aux "véritables créateurs de richesse et d'emploi" grâce aux investissements productifs — c'est-à-dire, à ceux qui ont déjà accumulé beaucoup de bonus et de dividendes en délocalisant à tour de bras, et qui veulent encore, au bas mot, que l'on les indemnise pour nos pertes — d'avenir, d'égalité des chances, de pouvoir d'achat, de sécurité de l'emploi. Cela ne s'appelle-t-il pas poursuivre la guerre sémantique et sociale à outrance et sur tous les fronts ?

Tout en prétendant faire l'exact contraire, bien sûr. Car nous avons aussi un caudillo qui se veut très charismatique, un leader populiste en herbe, qui déclare dans le même souffle qu'il va moraliser le capital, édicter la redistribution des profits et des dividendes par décret, s'attaquer à mains nues et tout seul aux paradis fiscaux, supprimer le bonus des compagnies privées, refuser la manne de l'aide aux entreprises qui délocalisent. Sans oublier nos braves PME et artisans, qui seront aidés, mais dans la mesure où ils embaucheront nos jeunes diplômés en déshérence.

Mais encore derrière tout cela, il y a surtout ce que l'on passe sous silence grâce à beaucoup de poudre aux yeux et à une gesticulation de plus en plus grimaçante et frénétique: nous sommes à un carrefour fatidique de l'histoire de nos sociétés et de notre civilisation, à une croisée des destins où se joue ce qui pourrait encore être une chance historique. Ce moment inouï et inattendu où les intérêts privés du capital sont momentanément à genoux, poissons éventés sur le rivage qui halètent pour leur dose d'oxygène, là où des états et des leaders politiques dignes de ce nom pourraient reprendre leurs pleins droits de pilotage et de gouvernance. Le moment, oui, de reprendre la barre et de concentrer nos forces pour canaliser la richesse historiquement accumulée vers les véritables "créateurs d'emploi" et d'avenir, vers de nouveaux et plus courageux "investissements [vraiment] productifs", dont la préoccupation centrale ne serait plus la constitution en un temps record de patrimoines individuels et de profits à court terme — c'est-à-dire le taux de retour sur l'investissement des seuls actionnaires érigés en véritables maîtres sans contrepoids de toute la chaîne du processus de production et de distribution — mais la détermination de devenir des créateurs de richesse durable et profitable au plus grand nombre à moyen et à long terme.

C'est-à-dire que ce qui est véritablement en cause dans le moment inouï que nous vivons, c'est la possibilité qui nous est offerte pendant une sans doute relativement courte fenêtre d'opportunité, de canaliser par les voies d'une sagesse législative et exécutive bien pondérée les très considérables forces financières et économiques réellement subsistantes en direction d'une refonte décisive de l'outillage et des systèmes de production scientifique, technologique et industriels du monde, pour aller dans le sens d'une nouvelle ère de la production, à rendement financier peut-être plus lent et plus modeste, mais aux retombées environmentales, culturelles et sociales infiniment supérieures — celui d'une nouvelle ère industrielle alliant capitalisme réglementé et maîtrisé, développement durable, plein emploi, équilibre social et écologique. Il s'agit là d'un véritable projet de société, qui non seulement devient, au moment où nous sommes, une vague et utopique possibilité, mais s'impose comme un choix concret et une bifurcation réelle, voire contraignante, qui est directement devant nous, qui arrive vers nous à grande vitesse et nous heurte pour ainsi dire de face. Nous avons à l'heure actuelle — et peut-être seulement pendant un temps relativement court — en tant que citoyens de ce qui est nominalement au moins encore une démocratie parlementaire et libérale, directement entre nos mains la possibilité d'imposer le déclenchement de cette grande transition vers une nouvelle ère, celle de la troisième révolution industrielle, la révolution durable qui peut encore assurer un avenir — c'est-à-dire un patrimoine collectif de viabilité et de partage — aux futures générations et à la planète. Cette chance historique, n'est-ce pas au Peuple Prométhée qui jadis en une première fois vola le feu du droit aux corps constitués et aux intérêts coalisés, de s'en emparer encore, amenant une nouvelle éclaircie dans la turbulence grandissante de l'histoire ? Qui d'autre que nous-mêmes — et ceux et celles qui nous représenteront, c'est-à-dire l'intérêt commun, effectivement — pourrait l'exiger et le faire ? Ne laissons donc pas les gesticulations dilatoires de la poupée vaudou nous obscurcir encore un horizon déjà sombre !