Salon du Livre 2008
Salon du Livre 2008

La célébration en grande pompe par l'Italie et la France du 60e anniversaire de la création d'Israël, prévue à l'occasion du Salon du Livre de Paris (du 14 au 19 mars 2008) et de la Foire du livre de Turin (du 8 au 12 mai 2008), ne passe pas.

De nombreux auteurs et éditeurs arabes, mais aussi des intellectuels européens, ont décidé de ne pas participer à ces deux manifestations et appellent au boycott pour dénoncer la politique d'apartheid menée par Israël en Palestine. Maisons d'édition et organisations d'écrivains du Maroc, d'Algérie, d'Egypte, de Tunisie, du Yemen, d'Arabie saoudite, d'Iran, de Jordanie, du Liban et de Palestine entre autres, souhaitent ainsi exprimer leur solidarité avec les populations civiles palestiniennes de la Bande de Gaza actuellement transformée en véritable prison à ciel ouvert par Israël.

En Algérie, le Syndicat National des Éditeurs de Livres (SNEL) a officiellement indiqué qu'il ne sera pas présent au Salon du Livre de Paris. Au Maroc, la décision de boycotter la rencontre a été proposée directement par Touria Jabrane Kraytif, actuelle ministre de la Culture. Les organisations professionnelles regroupant les éditeurs tunisiens viennent également de prendre position en faveur du boycott. Le stand collectif numéro W74, prévu à la porte de Versailles pour regrouper la production littéraire de ces trois pays francophones du Maghreb, risque donc de se retrouver bien vide.

En Egypte, l'Union des Écrivains égyptiens, présidé par Mohamed Salmawy, estime qu'honorer Israël à titre d'invité d'honneur du Salon du livre de Paris est "inacceptable". Alors que l'Etat juif viole en permanence les Droits de l'Homme, cette manifestation à la gloire d'Israël est selon lui "un défi au sentiment de millions de Palestiniens qui endurent depuis plus d'un demi-siècle la pire des occupations". L'écrivain égyptien Alaa al-Aswani, auteur du désormais célèbre roman L'Immeuble Yacoubian, déclare quant à lui qu'il viendra au Salon du Livre pour présenter son dernier roman, Chicago (éditions Actes Sud), mais il pense comme la plupart de ses confrères que la France ne s'honore pas en mettant à l'honneur "un pays coupable de crimes contre l'humanité". Sur le stand de son éditeur, il entend bien distribuer "des photos d'enfants palestiniens ou libanais victimes de la politique israélienne".

À Beyrouth, le ministre de la Culture Tarek Mitri a annoncé officiellement que "Le Liban ne participera pas cette année au Salon du Livre de Paris pour protester contre la décision des organisateurs de cet événement culturel de prendre Israël comme invité d'honneur". A l'été 2006, Israël avait déclenché une guerre contre le Hezbollah libanais qui a fait plus de 1.000 morts et 5.000 blessés parmi la population civile libanaise, dont un tiers d'enfants. Les bombardements sauvages de Tsahal ont détruit une grande partie des infrastructures du pays, dont le réseau des maisons d'édition, librairies, bibliothèques et même des écoles.

Un responsable yéménite de la culture, Faris al-Saqqat, a indiqué que le Yemen ne participerait pas non plus à l'édition 2008 du Salon du Livre. L'Union des Écrivains arabes, dont le siège est au Caire, est de son côté en train de consulter les fédérations de ses 15 pays membres et semble aussi s'orienter vers un boycott du Salon du Livre de Paris. Une lettre de protestation critiquant l'honneur fait à Israël a déjà été remise à l'ambassadeur de France en République arabe d'Egypte, Philippe Coste.

L'Organisation Islamique de l'Éducation, des Sciences et de la Culture (ISESCO) appelle également à boycotter le Salon du livre de Paris. Dans un communiqué diffusé auprès des 50 pays musulmans qu'elle regroupe, elle indique que "les crimes contre l'humanité perpétrés par Israël dans les territoires palestiniens le condamnent avec force (...) et le rendent indigne d'être l'invité d'honneur d'un salon international du livre organisé par une instance gouvernementale française à Paris". Elle exprime en outre "sa colère face à ce pas inédit qui aura sans doute des effets négatifs sur les relations culturelles, politiques et humaines entre la France et les peuples musulmans".

Al-Moutawakel Taha, président de l'Union des Écrivains Palestiniens, estime pour sa part que la France, au lieu "de prendre parti pour les bourreaux", se serait grandie en marquant parallèlement le 60ème anniversaire de "la Nakba". Il rappelle que la création en 1948 de l'Etat hébreu est en même temps l'installation désastreuse des israéliens sur les territoires de la Palestine historique, suivi en 1967 par l'occupation du peu de terres qui restaient encore aux palestiniens, la Cisjordanie et de la Bande de Gaza. Selon lui, "Il n'est pas digne de la France, pays de la Révolution et des Droits de l'Homme, d'accueillir dans son Salon du Livre un pays d'occupation raciste", ajoutant que réserver un tel honneur à ce pays "revient à légitimer ses agissements fascistes".

La romancière américaine d'origine palestinienne Susan Abulhawa, auteur de La Cicatrice de David, a également violemment dénoncé dans une lettre ouverte la décision des organisateurs du Salon du livre de Paris d'inviter Israël. Elle viendra à Paris pour la sortie des Matins de Jénine, son dernier roman à paraître début mars chez Buchet-Chastel, mais entend bien utiliser le Salon pour dénoncer la politique israélienne. Elle relève qu'aucun palestinien, et même aucun israélo-palestinien ou israélo-arabe (tel par exemple Anton Shammas), n'a été invité à Paris pour cette manifestation qui doit réunir une quarantaine d'écrivains n'écrivant qu'en hébreu, alors que l'arabe est l'autre langue officielle de Jérusalem et la deuxième parlée dans le pays. "Les organisateurs du Salon du Livre veulent-ils, à l'instar d'Israël, faire comme si la Palestine et les Palestiniens n'existaient pas ? [...] À moins qu'ils soient simplement complices d'Israël pour débarrasser le monde de notre peuple, de notre mémoire, de notre culture et de notre histoire ?", s'interroge-t-elle.

La polémique fait également rage en Italie où la Foire internationale du livre de Turin, prévue en mai prochain, veut aussi aussi mettre Israël à la place d'honneur. De nombreux intellectuels italiens défenseurs de la cause palestinienne — dont notamment Eduardo Sanguinetti, Frederica Hack, Franco Cardini, Valentino Parlato, Dario Fo et Gianni Vattimo — prônent le boycott de la rencontre en raison du blocus inhumain imposé par Israël sur la Bande de Gaza. "Si nous sommes cohérents et que nous respectons la dignité de l'être humain, nous devons boycotter cette foire", estime notamment le philosophe Gianni Vattimo pour qui "Israël fête certes ses 60 ans, mais au prix du blocus imposé à Gaza". Ailleurs dans le monde, d'autres écrivains de toutes nationalités, comme par exemple l'écrivain britannique John Berger, lauréat du Booker Prize, commencent à manifester leur intention de se joindre à titre individuel au boycott du Salon du Livre de Paris.

L'intellectuel genevois Tariq Ramadan, interrogé par l'agence de presse italienne ANSA sur cet appel au boycott, a déclaré pour sa part qu'il était humainement indécent de célébrer Israël en ce moment. Pour lui, "les femmes et les hommes de conscience, et cela ne concerne pas seulement les Palestiniens et les Arabes, doivent boycotter la Foire du Livre de Turin et le Salon du Livre de Paris, dont l'invité d'honneur est un pays qui ne respecte ni le droit ni la dignité des peuples". Sa déclaration a immédiatement suscité la réaction de certains désinformateurs patentés (entre autres en Suisse de Ian Hamel et en France de Pierre Assouline), qui n'ont évidemment pas manqué de déformer ses propos pour créer de mini-polémiques dans la polémique (l'expression de Tariq Ramadan: "Nous ne pouvons pas tout accepter d'Israël" devient ainsi sous leur plume "On ne peut rien approuver de ce qui vient d'Israël").

Sans surprise, les amis d'Israël condamnent l'appel au boycott du Salon du Livre de Paris. Bernard-Henri Lévy, Elie Barnavi ou Tahar Ben Jelloun entre autres fustigent cette décision, tous assimilant cette démarche à un refus de la liberté d'expression et à de l'antisémitisme. Marek Halter en appelle même carrément Au Secours dans une tribune publiée par le journal Le Monde, jugeant que comme sous Caligula et Hitler, l'Europe est aujourd'hui en train de brûler les livres des Juifs, première étape avant de recommencer la Shoah. Tous estiment non sans un certain manichéisme qu'on ne doit pas "punir" les écrivains israéliens — dont certains tels Amos Oz ou David Grossman sont des opposants qui oeuvrent sincèrement pour la paix — et que la littérature ne doit pas s'encombrer de questions politiques. L'argument reste cependant un peu court dans la mesure où il convient précisément de distinguer entre littérature et politique.

Toute manifestation d'ampleur nationale célébrant la culture d'un pays "invité d'honneur" prend forcément, et même peut-être avant tout, un sens de soutien politique. Des pays pratiquant comme Israël une politique d'apartheid, comme ce fût par exemple le cas de l'Afrique du Sud, ont eux fait en leur temps l'objet d'un vaste boycott de la part de la communauté internationale. À l'heure où l'Etat d'Israël entend célébrer aux yeux du monde le soixantième anniversaire de sa création, la France en lui donnant la vitrine de son Salon du livre signifie clairement qu'elle prend aujourd'hui fait et cause pour sa politique et donc qu'elle soutient ses violations des Droits de l'Homme, ses crimes de guerre et ses crimes contre l'humanité. Afficher cette "caution morale" sous forme d'un Salon dédié au Livre, autrement dit à l'humanisme et à la tolérance, relève même en plus d'un certain cynisme comme le relève Aaron Shabtaï, seul parmi les 39 écrivains israéliens invités à refuser de faire partie de la délégation de son pays. L'écrivain indique qu'il boycottera à titre personnel "tant la Foire du livre de Turin que le Salon du livre de Paris" car selon lui, "un État qui maintient une occupation, en commettant quotidiennement des crimes contre des civils, ne mérite pas d'être invité à quelque manifestation culturelle que ce soit. Ceci est anti-culturel; c'est un acte barbare cyniquement camouflé en culture."

Pour la plupart des intellectuels arabes, les raisons du boycottage ne sont ni illégitimes ni scandaleuses. Il ne s'agit évidemment pas de censurer les oeuvres des écrivains israéliens ou de s'opposer à l'existence de l'Etat hébreu mais tout simplement de ne pas laisser Israël instrumentaliser un grand rendez-vous culturel international sans manifester une opposition — pacifique — à la politique menée par ce pays. Ils rappellent que le seul fait d'avoir délibérément écarté les auteurs arabes israéliens écrivant en arabe, pourtant deuxième langue officielle parlée à Jérusalem, afin de mettre en avant à Paris les seuls écrivains écrivant en hébreu, est déjà en soi un élément politique significatif.

Du côté des autorités françaises, on se borne à confirmer que l'inauguration officielle du Salon du Livre de Paris se tiendra bien le 13 mars en présence des deux chefs d'Etat français et israélien, Nicolas Sarkozy et Shimon Peres. Le Quai d'Orsay défend la présence d'Israël comme invité d'honneur et tente de minimiser les réactions hostiles générées par le conflit israélo-palestinien. Pour le ministère français des Affaires étrangères, il ne s'agit ainsi que de critiques émanant d'organisations privées.

Il n'empêche que l'initiative est manifestement inspirée par la très influente Ligue arabe et que les auteurs, les éditeurs et les gouvernements des pays arabes semblent en passe d'appliquer massivement la consigne de boycott. Plus officieusement, la politique extérieure menée par le très pro-israélien Nicolas Sarkozy à l'Elysée n'est sans doute pas non plus étrangère à cette décision de boycotter le Salon du Livre de Paris.