Canard Enchaîné
Canard Enchaîné

Le Vrai Canard de Karl Laske (journaliste à Libération) et Laurent Valdiguié (journaliste à Paris Match), à paraître le 26 novembre aux éditions Stock, jette un gravillon dans la mare au Canard Enchaîné. Les deux journalistes d'investigation, connus pour avoir déjà signé ensemble sous le pseudonyme de Victor Noir un Nicolas Sarkozy ou le Destin de Brutus, sont cette fois partis à la chasse au célèbre hebdomadaire satirique dirigé par Claude Angeli et Érik Emptaz. Entre Pan sur le bec et Minimares, mais aussi Mur du çon maintes fois franchi, leur "livre-enquête" prétend s'attaquer au mythe mais ne réussit malheureusement qu'à enfoncer quelques portes ouvertes pour lecteurs naïfs.

Les deux chercheurs de scoops se penchent surtout sur les coulisses du journal, évoquant son armée de collaborateurs de l'ombre et la façon dont il obtient les infos dévorées chaque mercredi par plus de 500.000 lecteurs fidèles. On y apprend, entre anecdotes éventées sur divers manipulateurs d'intrigue et autres courtisans bavards du microcosme politico-médiatique, que Carla Bruni-Sarkozy, fervente admiratrice du volatile, alimenterait en partie elle-même son désormais célèbre faux journal intime, Le Journal de Carla B.. Après Le Journal de Xavière T. (Xavière Tiberi) qui aurait été rédigé par Jean-François Probst (ex-Conseiller de Charles Pasqua, Alain Juppé et Jean Tiberi) ce serait Pierre Charon, conseiller de Nicolas Sarkozy et attaché à la communication de la première dame de France, qui se chargerait aujourd'hui d'écrire directement certains dialogues du Journal de Carla B.. Le tuyau est toufois largement crevé depuis le printemps dernier et le Canard Enchaîné a déjà opposé un démenti sur cette "affaire", assurant que les rédacteurs du journal n'étaient pas "tombés absolument sous le charme de Carla Bruni-Sarkozy" (selon un article d'Elise Karlin, journaliste au très sakozyste L'Express) et précisant que "le fait qu'un journaliste politique rencontre l'épouse d'un président de la République n'est pas un crime ni un délit de connivence". Le Vrai Canard donne aussi le nom de l'une des sources les plus prolixes du Canard Enchainé qui ne serait rien moins que le ministre de de l'Immigration et de l'Identité nationale, Brice Hortefeux. Ce dernier, à qui un pigiste du Canard aurait rendu visite tous les dimanches soir, serait la principale "gorge profonde" qui alimente les échos politiques de la page 2 de l'hebdomadaire. Idem du côté de la gauche où chaque mardi un certain François Hollande, premier Secrétaire du Parti Socialiste, renseignerait lui-même le Canard après la réunion hebdomadaire des caciques du parti. Les auteurs évoquent également divers scoops et affaires anciennes de l'histoire de l'hebdomadaire — l'affaire Papon, le dossier Bousquet, le sabotage du Rainbow Warrior, les diamants de Bokassa, le suicide de Pierre Bérégovoy, la feuille d'impôts de Jacques Chaban-Delmas, le compte japonais de Jacques Chirac, etc — compilant plus ou moins ce que tout le monde sait déjà et révèlant quelques certains dessous pas très propres du métier de journaliste qui n'ont cependant rien de spécifique au Canard Enchaîné. Enfin, outre quelques considérations sur son pot de fin d'année très VIP, Karl Laske et Laurent Valdiguié s'attardent sur la gestion de la Société Anonyme "éditions Maréchal / Le Canard enchaîné", au capital de 100.000 euros. De plus en plus prospère, avec un matelas financier de 92 millions d'euros et 6 millions d'euros de bénéfice net en 2007 — ce sans aucune publicité et en rémunérant très bien ses vingt-cinq rédacteurs permanents (7.500 euros mensuels en moyenne) — le journal a effectivement de quoi faire quelques jaloux dans le milieu des entreprises de presse. On sent les auteurs à deux doigts de lui reprocher d'être en bonne santé financière tout en restant totalement indépendant des grands groupes industriels et financiers qui contrôlent aujourd'hui la quasi totalité des grands médias français.

Le Vrai Canard de Karl Laske et Laurent Valdiguié est sans doute promis a un bel avenir médiatique et commercial en raison de son sujet, mais il n'offre malheureusement rien de bien nouveau et intéressant sur l'hebdomadaire satirique du mercredi. Si l'objectif était d'égaler La face cachée du Monde de Pierre Péan et Philippe Cohen, consacré à une autre institution de la presse française, c'est raté. Le Vrai Canard n'a pas vraiment de quoi inquiéter le Canard Enchaîné qui, depuis sa création en 1915, a l'habitude de se faire tirer dessus. En dépit des critiques de plus ou moins bonne foi il continuera d'être lu. Pour ses railleries, pour sa façon inimitable de dénoncer tous les pouvoirs, pour la chronique des crapuleries d'un certain monde et pour nous rassurer sur le sens de mots tels que "journalisme", "presse", "démocratie" et "liberté d'expression".