Crise des Subprimes
Crise des Subprimes

Il est facile de comprendre aujourd'hui, même si l'on est relativement peu versé dans les subtilités de l'économie politique, que la coïncidence entre un certain nombre d'échéances électorales d'une importance capitale — dont évidemment, et en premier lieu les présidentielles américaines — et l'effondrement en chaîne du système financier international (phrase surréaliste il y a seulement quelques mois !), avec comme corollaire ce qui est présenté sur nos ondes comme l'absolue nécessité pour celui-ci d'avoir recours à une intervention d'état massive d'une dimension inédite depuis les années trente du siècle dernier pour le moins, afin de ne pas hypothéquer trop gravement l'économie réelle — ce qui est bien une forme de prise d'otage à grande échelle qui a déjà été dénoncée par des commentateurs aussi avertis que Joseph Stiglitz ou Naomi Klein — il est facile donc de comprendre, à condition de bien vouloir ôter un instant les oeillères et autres lunettes de presbytes que nous imposent, non sans nervosité, la plupart des médias de grande audience, que cette coïncidence est en fait une conjonction décisive, à la fois en ce qui concerne le devenir démocratique de nos sociétés et les possibilités inouïes de changement politique réel qu'elle recèle.

Qui aurait cru, il y a seulement quelques semaines que les plus grandes institutions financières du monde, les banques censément les plus solides, et jusqu'à notre proverbiale Caisse d'Épargne, se verraient en cascade fatale obligées d'aller à Canossa et tendre la sébile vers les gouvernements, les banques centrales et les caisses publiques ? Les voir tous et toutes, bien entendu, menacer d'une mine ravagée et grave l'économie réelle et les Etats eux-mêmes — ou du moins les élites politiques au pouvoir — de ruine, de chômage généralisé et d'un spectre de chaos social digne de Weimar, si on ne socialise pas dans les vingt quatre heures sur le dos du contribuable les encours colossaux occasionnés par d'imprudents engagements que leur dictait une cupidité sans frein ? Mais qui ne voit pas aussi à présent, à moins d'être, non pas un politicien ou un journaliste, mais un larbin (ou un sicaire) au service de ces mêmes intérêts de l'avidité infinie du capital, enfermé dans l'aveuglement général du court terme, qu'il s'agit là d'une véritable chance historique pour les peuples libres à la seule condition, bien entendu, qu'ils sachent s'emparer à nouveau de leur droit souverain au vote pour élire des représentants dignes de ce nom, la chance épocale de demander des comptes à ceux, très minoritaires et en règle général, hors d'atteinte, qui concentrent actuellement encore désastreusement entre leurs mains le pouvoir économique, politique et militaire de la planète ? De leur demander des comptes de trente années de gestion désastreuse et aventuriste qui a disloqué nos sociétés, souillé les idéaux et les promesses de l'humanité et entraîné le monde sur les voies du chaos et d'un inexorable déclin ? Que c'est là une véritable conjonction destinale, permettant aux peuples et à leurs représentants d'entrevoir la possibilité de secouer le joug de la dictature du profit à court terme et de sa guerre perpétuelle contre l'intérêt général et la viabilité planétaire ? L'occasion concrètement à notre portée de jeter enfin les fondations d'une autre économie politique tournée vers l'intérêt de l'avenir et des générations à venir, basée sur des investissements à long terme permettant non seulement de créer une nouvelle civilisation, mais de nouveaux emplois et de nouveaux modes de vie, tout en renversant la pente funeste de la course à l'abîme écologique et militaro-industrielle sur laquelle nous sommes plus que jamais engagés ?

Il est merveilleusement dans la logique de l'ironie post-moderne, que l'ébranlement du capitalisme ultralibéral — ou du moins ses prolégomènes non négligeables — n'intervient que quelques temps après la chute du communisme. Ne l'est à peine moins le spectacle de tous ces chantres, prophètes, déclinologues, thuriféraires, moralistes vengeurs du tout marché et de la rentabilité immédiate en train de ramper en se tordant les mains vers les tribunaux des représentants des peuples et les implacables guichets du bien commun. Autrefois, dans les âges obscurs, un monarque pouvait entraîner une banque célèbre vers la faillite par refus cavalier de la responsabilité ou aventurisme politique (Henri III d'Angleterre et les Médicis). Aujourd'hui, ce sont les banques d'investissement, les Hedge Funds et autres entreprises angéliquement passées de l'investissement productif à l'économie de casino de la spéculation financière qui menacent les élites au pouvoir et ceux qu'ils sont censés représenter, c'est-à-dire vous et moi, de ruine. Ils ont littéralement pris en otage les Etats des pays les plus puissants du monde.

Mais, il y a un hic. Ces mêmes pays sont également au moins formellement des démocraties. Ils le sont devenus d'ailleurs pour que puissent se protéger, entre autres, ces mêmes investisseurs et banquiers contre l'irresponsabilité, l'impétuosité et l'aventurisme des rois (notamment de droit divin), lesquels se situaient crânement au dessus des lois et faisaient défaut sur leurs créances quand cela leur chantait. Les banquiers et les gestionnaires de fonds ne peuvent par contre prétendre ouvertement qu'ils sont, eux, hyper-riches de droit divin, ni qu'ils sont au dessus de ces mêmes lois qu'ils ont eux-mêmes tant contribué à instaurer. Il y a une hypothèque, une ombre au tableau: la constitution des lois. Le peuple peut non seulement faire des jacqueries et manifester absurdement dans la rue, il peut voter. C'est précisément là où s'ouvre la béance sous leurs pieds. "Le peuple n'a qu'à croiser les bras pour devenir formidable", disait déjà Etienne de la Béotie. Le peuple peut encore — il y a une possibilité faible, infime peut-être, mais certes réelle, malgré toutes les précautions prises et les milliards dépensés pour contrôler et conditionner l'opinion — que le peuple puisse "mal voter". Il pourrait même voter pour ceux qui voudraient, en son nom, reprendre le timon du bien public, reprendre les rênes de l'intérêt général. Pour ceux qui se prendraient pour de véritables hommes politiques, des hommes d'état même, et qui demanderaient des comptes devant le tribunal de l'histoire (Ambition, on le sait, combien dangereuse!). Qui voudraient, au nom de la justice et de la raison imposer des limites, des réglementations et des conditions. Qui exigeraient que l'on redistribue les profits et les dividendes, ne serait-ce pour redémarrer le marché en panne, pour que l'on puisse à nouveau consommer (grâce, notamment à l'endettement: acte héroïque et oh combien moralement méritoire, comme chacun sait!). Pis, qui rabaisseraient le taux du profit en dessous du seuil de la reconstitution des patrimoines. Qui mettraient moins l'accent sur les patrimoines redevenus illusoires du capitalisme populaire ("La France Propriétaire") que sur le droit opposable au logement et l'héritage commun de l'éducation, de la santé, de la recherche, de la viabilité écologique et des droits de l'homme. Qui affirmeraient à nouveau la primauté du politique et la nécessité de repenser et de réaffirmer l'Etat, comme après tous les grands désastres (la crise de 1929, et les deux guerres mondiales, par exemple) et en prévision de ceux encore à venir. Cela pourrait même se passer en cascade, dans plusieurs pays à la suite les uns des autres.

De ce danger-là, il y en a qui se sont déjà largement avisés, on peut s'en rassurer. Le tollé litigieux, y compris devant les tribunaux, qu'à soulevé l'action hautement recommandable de l'association américaine ACORN (Association of Community Organisations for Reform Now) pour faire inscrire les populations noires, pauvres ou marginalisées sur les listes électorales à temps pour les présidentielles est là pour en témoigner. En effet, des membres du Parti Républicain ont lancé plusieurs procédures visant, pour la première, à obliger cette association à déposer auprès des autorités la liste de tous ceux qui se sont inscrits sur les listes électorales pour la première fois grâce à son action militante, et pour la deuxième, à la contraindre à financer sur ses fonds propres la mesure de publicité avertissant les votants qu'ils devront se munir de pièces d'identité avant de se rendre aux urnes que ACORN a réussi, à force de campagnes intenses, à rendre obligatoire. Ces mêmes cowboys de la procédure ont également tenté de profiter de la situation pour introduire un règlement rendant licite de refuser aux inscrits l'accès aux bureaux de vote sur des critères de correction vestimentaire. Fort heureusement, dans ces trois cas, ils sont tombés sur un os, comme on peut l'apprendre de façon détaillé et circonstanciée sur leur site. Mais le fait que le FBI ait de son côté aussitôt ouvert une enquête sur cette association à but non lucratif, oeuvrant essentiellement pour le développement de la démocratie au sens plein du terme et pour le bien publique, à de quoi inquiéter. Le fait que Barack Obama lui-même ait pu à une certaine époque travailler dans les mêmes quartiers qu'ACORN et que son action pour la participation démocratique, la qualité de logement et de vie des pauvres se soit quelque fois trouvée en assez étroite association avec ses militants (ainsi que le dénonce le "commentateur" Stanley Kurtz dans Inside Obama's Acorn, By their fruits ye shall know them, un article néo-libéral fondamentaliste de la National Review Online) n'est sans doute pas étranger à ce harcèlement policier digne de l'époque d'Edgar J. Hoover. L'objectif transparent de telles offensives anti-démocratiques au pays de l'Oncle Sam est de toute évidence, et avec un cynisme ouvertement et violemment affiché, d'empêcher de telles associations militantes, lesquelles de façon déstabilisante insistent désormais pour agir strictement à l'intérieur du cadre légal des droits inscrits dans la Constitution, de contrecarrer la droite Républicaine de renouveler avec succès ses manipulations de scrutin grâce à divers procédés de disqualification dilatoire des votants, comme ce fut le cas en Floride en 2000 lors du scrutin Bush-Gore. Force est constater que dans des conjonctures critiques où "la démocratie redevient chose trop sérieuse pour être confiée au peuple", c'est la démocratie elle-même que l'on ne hésite plus à sacrifier. Ainsi ce moment potentiellement historique de chance pour la démocratie réelle est également pour celle-ci un moment de danger imminent, ainsi que le laisserait notamment entendre en France même l'incroyable affaire de la mise sur écoutes par une société privée fournisseuse de la police en outils de répression d'un politicien de gauche, Olivier Besancenot, qui s'était seulement contenté de faire connaître au public les preuves de la dangerosité avérée outre-atlantique de leur "produit-phare" (l'affaire Taser). Oui, ce moment est pour le moins très grave.

Il y a donc des faits réels qui montrent que l'auteur de ces lignes ne fait pas un mauvais rêve, qu'il n'est pas qu'un poète en proie à un méchant délire. Il y a, déjà, bien sûr, certaine élection qui arrive sur nous, ce mardi 04 novembre (mais là aussi, si jamais le plus prometteur l'emportait, il faudra de toutes les façons sacrément l'aider à se propulser vers l'avant, dans le sens de la démocratie au sens plein, grâce notamment aux mouvements sociaux, foi de Noam Chomsky et de Howard Zinn !). Mais il y en a d'autres, encore plus significatifs. Il y a, par exemple, le fait que le législateur US, même actuel, a déjà pris sur le fait plusieurs banques, pas des moindres, et même des entreprises jusque là aussi "au dessus de tout soupçon" que General Motors, à utiliser le généreux arrosage de l'argent des contribuables — 700 milliards, pour l'instant — non pas pour conserver les emplois ou pour renforcer le système de santé, ni même pour faire de la RD productive en termes d'avenir, mais tout bonnement (dans le cas de GM) pour gentiment se payer la dévoration en OPA de son plus proche concurrent, Chrysler, avec bien sûr des compressions d'emploi à la clé. Plus significatif encore, il y a le fait que Barclays, une des plus grandes banques du monde anglo-saxon, vient "vertueusement" de refuser le package de refinancement très avantageux que lui proposait le gouvernement de Gordon Brown, grâce à l'argent des contribuables, pour lui préférer la solution de l'entrée dans son capital à hauteur de 31% de fonds souverains des pétromonarchies du Golfe. Étrange, irrationnelle, peu patriotique, me direz-vous ? Non, selon les économistes et autres commentateurs (merci la BBC !), cet étrange désintéressement, cette défection vers les espaces infestés de terroristes et de requins aux yeux bleus de l'offshore exotique, s'expliqueraient tout simplement par le fait que les hauts dirigeants de la banque compteraient ainsi échapper aux "contrôles étatiques totalitaires" et autres ponctions en perspective sur les hauts salaires des cadres et les dividendes astronomiques de plus en plus difficiles à justifier de leurs actionnaires. Cette solution-là n'est pas à la portée de tout le monde, me dîtes-vous ? C'est justement là notre chance, n'est-ce pas, la chance potentiellement immense et vraiment historique, à saisir par les deux mains par les patriotes de la Terre, les hommes et les femmes véritablement épris d'amour de la vie et de l'avenir ! "Mais où est du péril, / Croît aussi ce qui sauve" — merci Friedrich Hölderlin !