Milan Kundera
Milan Kundera

Après L'Art du roman et Les Testaments trahis, Le Rideau de Milan Kundera explore l'univers si proche et si lointain de la fiction romanesque mêlée aux réalités de l'histoire et de la vie. Les analyses, critiques et réflexions érudites, parfois ironiques, de l'auteur sur l'histoire du roman depuis la publication du Don Quichotte de Cervantes — qui "déchira le rideau magique suspendu devant le monde" — nous proposent de voir les romanciers faisant oeuvre d'écrire une histoire qui ne s'est pas encore dite. Par leur art d'écrire le roman, les Flaubert, Joyce, Sterne, Rabelais, Musil et autres Kafka, pour ne citer que quelques-uns parmi les plus grands romanciers ici mis en perspective par Milan Kundera dans leurs petits et grands contextes, tissent les liens qui relient la fictive histoire des hommes au roman et nous révèlent l'immense pouvoir de la littérature sur la vie.

Selon Milan Kundera le romancier n'est pas le valet des historiens. Son rôle est d'interpréter, d'interroger et au final de re-écrire l'histoire autrement, telle qu'elle est dans une réalité beaucoup plus profonde, lorsque le rideau des fausses interprétations voilant le regard des hommes parvient à être traversé par l'artiste. Le roman est une lecture du monde qui nous montre sous un nouveau jour ce que l'histoire nous cache dans sa version superficielle et chronologique. Il a le pouvoir de modifier notre perception, permettant ainsi le recommencement d'une nouvelle histoire, un peu comme dans la succession de récits des Mille et Une nuits. "Roman" dont Milan Kundera nous précise bien qu'il ne doît pas être confondu avec la "story", ce mode de composition contemporain qui avec l'adaptation d'oeuvres romanesques réduites à de simples intrigues supprime la forme, et donc l'auteur, pour donner des films ou des bandes dessinées. Les méditations de Milan Kundera ne portent toutefois pas que sur les relations du roman et de l'histoire. L'écrivain livre aussi en toute liberté dans Le Rideau ses réflexions sur de nombreuses autres "pré-interprétations" communes telles que l'ambition littéraire, la bêtise, la mémoire, le kitsch, la prose, la traduction, etc, n'hésitant pas à relater également quelques anecdotes et souvenirs personnels.

Cet essai presque trop magistral et musical — comme une partition il est composé en sept parties, chaque "mouvement" étant lui-même divisé en une dizaine de brillantes méditations — offre un plaidoyer argumenté pour le genre romanesque et la "prose de la vie", même s'il enfonce parfois des portes déjà largement ouvertes.