Adolf Hitler
Adolf Hitler

Le 14 juin 1922, à une époque d'inflation croissante en Allemagne et de mécontentement grandissant à l'encontre d'un gouvernement alors dirigé par Joseph Wirth et Walter Ratheneau, et suivant une politique de respect des termes du Traité de Versailles, un groupe de monarchistes bavarois et d'autres dissidents se réunit à Munich. Si l'on en croit un rapport sur l'Europe centrale du SIS britannique établi sur la foi de notes d'une "source sûre" de Munich, on comptait au nombre des participants l'ancien quartier-maître général de l'armée impériale Erich Ludendorf, le commandant de la garde civile royale bavaroise durant la guerre, devenu chef d'un corps franc en Thuringe, Franz Ritter Von Epp, le réactionnaire monarchiste et bientôt commissaire de l'Etat bavarois Gustave Von Kahr, l'éminence grise de l'évêque Waitz d'Innsbruck, représentant la Société patriotique de Munich Herr Mertl, et un certain Herr Pittinger du Bloc Bavarois pour le Maintien de l'Ordre Public. L'assemblée comprenait également Adolf Hitler, chef de la section munichoise du Parti National-Socialiste, une organisation qui était encore modeste bien qu'en progression, et dont les principes directeurs n'étaient pas encore clairement définis.

Les annales de la réunion méritent une attention toute particulière. Après un rapport sur la réception mixte de la propagande pour la restauration de la dynastie Wittelsbach dans les districts ruraux de Bavière, la réunion avec tourna à un débat sur les difficultés de former une organisation centrale qui intègre les groupes travaillant au rétablissement d'une Allemagne forte, compte tenu de leur nombre et de leurs divergences sur la tactique à suivre. Il fut suggéré qu'un compromis et des concessions des différents groupes étaient nécessaires. Cette question parut agiter Adolf Hitler qui, après quelques interjections obscures, prit la parole et hurla que l'assemblée était simplement en train d'emboîter le pas au "judéo-gouvernement capitaliste" de Berlin, qui l'avait récemment jeté en prison parce qu'il voulait "déclarer la vérité au prolétariat nationaliste". Il n'y avait rien d'autre à faire, clamait-il, que de s'unir pour un temps avec des extrémistes de gauche "dans le but de les délivrer des mains des juifs et de les utiliser plus tard pour s'assurer le pouvoir". Les compromis étaient des demi-mesures dont la nation avait assez. Cette suggestion d'une possible collaboration avec les bolchéviques provoqua un violent tapage, et des cris tels que "Jetez-le dehors !". Le tumulte était si important que Adolf Hitler fut sommé par le Président de quitter la réunion, ce qu'il fit en criant: "Vous regretterez la trahison que vous commettez aujourd'hui envers la race allemande; vous réaliserez trop tard quel pouvoir j'ai derrière moi".

En laissant de côté ce que l'incident nous apprend sur le rôle central que joue l'antisémitisme dans la pensée d'Adolf Hitler dès le tout début de sa carrière, ainsi que sa propension à sacrifier des principes politiques pour des dividendes tactiques, ce qui frappe ici est surtout son refus de s'en laisser compter par des hommes comme Ludendorf et Epp, qui étaient tout de même des figures nationales alors qu'il n'était rien de plus qu'un ancien petit caporal entré en politique. Egalement saisissante est sa confiance absolue dans sa capacité à mobiliser une force qui transformerait l'Allemagne. Jusqu'où cette confiance pouvait être justifiée, quelle forme cette transformation allait révéler, et les conséquences terribles qui en découleraient, ont préoccupé bien des historiens pendant plus de cinquante ans et leur découvertes ont été désormais résumées de façon critique et fouillée par Claus P. Fischer dans un essai aux vastes perspectives intitulé L'Allemagne nazie, qui mérite, aussi bien d'un point de vue scientifique que littéraire, d'être lu par un large public.

Il nous est à la fois difficile de croire que le Troisième Reich dura seulement douze années et facile, compte tenu du montant énorme des dégâts réalisés pendant cette courte période, de considérer l'expérience nazie comme l'évènement central de l'histoire allemande. C'est pourquoi les historiens de la montée et de la chute du Troisième Reich ont souvent été victimes de ce que Fischer appelle un "effet d'optique" selon lequel ils postulent que : "Un tel mal doit être profondément enraciné dans l'histoire et dans le caractère allemands". Cette approche germanophobe s'oppose à la version disculpante selon laquelle l'expérience nazie était une aberration historique, sans lien particulier avec les évènements de l'histoire allemande, ou bien que ces excès furent le résultat d'efforts malencontreux pour servir le peuple allemand et ont été exagérés. Cette thèse, écrit Fischer, n'est pas plus pertinente que la thèse opposée, et les tentatives de quelques-uns pour trivialiser la culpabilité et la responsabilité allemandes en clamant l'ignorance du peuple de ce que tramaient les nazis, ou insistant sur le fait que d'autres nations avaient agi aussi mal que l'Allemagne, sont aussi peu persuasives qu'intéressées.

Dans son récit, Fischer a évité avec succès ces deux extrêmes. Il présente le souvenir de la brutalité nazie sans aucune atténuation, attribuant la montée du nazisme et son acceptation par le peuple allemand aux circonstances historiques spécifiques des soixante années précédent 1933 et l'accession d'Adolf Hitler au pouvoir. Plus précisément il démontre que le chemin menant aux démons du Troisième Reich était pavé de l'échec du Reich de 1871 et des effets psychologiques de la défaite militaire de 1918 augmentés du sentiment d'injustice réveillé par le sévère Traité de Versailles. Ajoutée à cela, l'incapacité de la République de Weimar à résoudre un profond problème d'identité nationale et à maîtriser les difficultés économiques engendrées par la crise de 1923 et la grande dépression des années '30. Finalement, ce fut la personnalité charismatique d'Adolf Hitler qui fut capable d'exploiter ces circonstances à ses propres fins, aidé et encouragé par la myopie de l'establishment national-conservateur.

Parmi ces origines du totalitarisme nazi, la plus importante fut la première guerre mondiale et ses suites. Bien qu'il se réfère au Reich de 1871-1918 comme à une nation hybride, dont la modernisation fut ralentie par un féodalisme institutionnaliste, Fischer croit que l'Allemagne aurait pu être capable de réaliser un ajustement réussi aux défis de la civilisation industrielle s'il n'y avait eu cette défaite militaire. Mais il suggère également que la guerre et la défaite étaient en elles-mêmes rendues inévitables par les politiques suivies par le régime féodal allemand pour se protéger du changement — le ralliement sous William II d'un impérialisme qui tentait de pénétrer les masses d'un esprit nationaliste et de les détourner de demandes de réformes sociales, et la propension à abandonner d'importants pans de la politique, notamment les affaires étrangères, entre les mains de ministres et d'officiels irresponsables, libres de tout contrôle parlementaire. La rapidité avec laquelle des intellectuels allemands, y compris la crème de l'establishment académique, abandonnèrent les idées libérales après la victoire sur la France en 1871, rendit ces tendances d'autant plus dangereuses que les universités apportèrent un soutien indéfectible au style diplomatique fanfaron adopté par l'Empereur. Fischer écrit: "Impressionnés par les succès de la puissance militaire prussienne, beaucoup d'intellectuels furent convaincus que l'essence de la vie résidait dans le pouvoir. Même Friedrich Nietzsche, qui prévint ses compatriotes allemands que la politique de puissance dépourvue de profondeur spirituelle engourdirait et brutaliserait le peuple allemand, n'en consacra pas moins sa propre vie à ce qu'il désigne comme 'la volonté de puissance', une terminologie plus tard récupérée et utilisée avec force effets de manche par les nazis".

Cet état d'esprit contribua dans une large mesure à l'euphorie avec laquelle les allemands saluèrent l'arrivée de la guerre de 1914, et à la confiance qu'ils gardèrent dans le gouvernement impérial pendant les quatre années suivantes. Fischer restreint pour l'essentiel ses commentaires sur la guerre à une ardente diatribe contre le Haut Commandement. Mais les erreurs militaires ne furent pas propres à l'Allemagne et on pourrait en dire autant sur les Commandements de guerre français et anglais. Ce qui donnait leur singularité aux soldats allemands, c'était leur puissante entrée en guerre en 1914 et leur habileté à fuir devant la responsabilité de la défaite en 1918. Ils insistèrent pour que le gouvernement civil appelle les Alliés à un armistice et clamèrent ensuite que l'armée avait été poignardée dans le dos.

Née sous cette mauvaise étoile, La République de Weimar fut minée tout au long de sa vie par une légion d'autres afflictions. Son établissement sur les ruines de l'Empire fut moins matière à débat qu'à improvisation, et même ses chefs les plus dévoués, comme Gustave Stresmann, finirent par l'accepter et au seul sens que c'était sans doute la moins mauvaise des solutions possibles. Dans ses premières années, elle fut surtout accablée par la nature draconienne du traité de Versailles et l'affaiblissement de la monnaie. Les patriotes allemands furent aliénés par son apparent échec à gagner le respect des autres puissances. Les vieilles classes établies la rejetèrent car elle méconnaissait la tradition; les églises et les universités étaient généralement hostiles au pluralisme culturel qu'elle semblait promouvoir. Aucun de ses partis politiques ne lui était dévoué et certains étaient ouvertement consacrés à sa destruction. Sa mort en 1933 fut accueillie avec un mauvais pressentiment par quelques allemands, mais avec relativement peu de regrets.

En démontrant comment les conditions dans lesquelles s'inscrivit la République de Weimar étaient idéalement adaptées à la progression d'Adolf Hitler et de son parti, Fischer est de plus particulièrement efficace dans son approche de la montée de l'antisémitisme en Allemagne et de l'importance particulière de la jeunesse allemande. Même sous l'Empire, l'animosité contre les juifs était un facteur déstabilisant du mode de vie allemand. Ce fut particulièrement vrai après l'afflux de Juifs d'Europe de l'Est à la fin du XIXe siècle, avec leurs différences physiques et culturelles prononcées par rapport aux Juifs allemands assimilés. C'est probablement avec l'idée de Ostjuden en tête que Walter Rathenau, Juif lui-même, exprima un jour son souci de voir que les juifs étaient en train de devenir "un organisme étranger dans le corps du peuple allemand". Jusqu'à la défaite de 1918 et la période d'inflation l'antisémitisme organisé n'était qu'intermittent, après, les Juifs constituèrent des boucs émissaires pour tous les affronts subis par le pays, et leur rôle prééminent dans la culture de Weimar alimenta alors les accusations selon lesquelles ils propagaient délibérément le vice et la dégénérescence morale. Le meurtre de Walter Rathenau en 1922, apparemment par des individus qui considéraient scandaleux qu'un Juif puisse servir l'Allemagne comme Ministre des Affaires Etrangères, fut symptomatique d'un grave changement dans les attitudes raciales et la propagande antisémite nazie tomba dès lors en terrain fertile.

Au moins aussi inquiétante était l'aliénation des jeunes par rapport à la République. Dans le roman de Thomas Mann, Doktor Faustus, l'étudiant du Halle Konrad Deutsclin déclare: "Le concept de jeunesse est une prérogative et une priorité de notre peuple; les autres le connaissent à peine. La jeunesse allemande représente, précisément en tant que jeunesse, la Volkgeist elle-même, l'esprit allemand, qui est jeune et rempli d'avenir". Fischer nous enseigne que sur neuf millions de jeunes en Allemagne dans les années '30, près de quatre millions et demi appartenaient à différentes organisations de jeunesse et que la plupart d'entre elles s'opposaient aux réformes démocratiques de la période de Weimar et avaient une préférence marquée pour les idées et les traditions völkisch. L'aliénation des jeunes conduisit ceux-ci à se tourner massivement vers le nazisme.

Quant à Adolf Hitler, Fischer semble ressentir le besoin de cautionner les différentes théories psychologiques qui ont été avancées pour expliquer "l'instable autrichien" et il les complique plutôt avant de conclure vraiment sans éclat que Hitler souffrait probablement "d'un désordre personnel sociopathique ou anti-social", que l'antisémitisme était "l'oxygène de sa vie politique", qu'il était incapable de former des liens de tendresse avec les femmes et qu'il était porté à manipuler toutes les relations interpersonnelles, qu'il admirait la force brutale et le succès, qu'il était enclin "aux fantasmes réalistes et aux grandes illusions", et que le chaos de la période d'après-guerre en Allemagne lui permit de normaliser sa pathologie à l'intérieur d'un cercle grandissant de partisans du même état d'esprit, nommément le Parti des Travailleurs Allemands. Mais Fischer semble incapable d'en rester là, et plus loin dans le livre, revient avec une nouvelle liste de symptômes et un nouveau diagnostic clinique à propos d'un Hitler "personnalité criminelle sociopathe". Néanmoins, tout lecteur attentif pourra le relever, le livre énonce explicitement pourquoi Adolf Hitler ne peut être décrit simplement comme malade mental et Fischer démontre que ses fantasmes n'étaient pas, à bien des égards, irréalistes et qu'il "normalisa sa pathologie" en donnant le leadership à un parti qui finit par conquérir l'Allemagne et faire de lui son dictateur.

Ce parti, dans sa plus forte exhibition électorale en 1932, ne parvint cependant pas à attirer plus de trois huitième des votes. Mais, comme le signale Fischer, étant donnée la polarisation de la politique allemande, c'était mieux que la moyenne de n'importe quel autre parti, et cela apparenta le NSDAP à "l'improbable et tant recherché parti du rassemblement des classes moyennes". Alors que la politique de Weimar dégénérait en un miasme d'intrigues, Adolf Hitler avait à la fois la force électorale que tous ses opposants convoitaient et le métier politique qui lui permirent de manoeuvrer le seul groupe qui aurait pu l'arrêter, les nationalistes réactionnaires réunis autour de Hindenburg.

Fischer désigne l'Etat qui résulta de la prise de pouvoir nazie à la fin de janvier 1933 comme Etat totalitaire raciste parce que l'essence de son programme était l'institutionnalisation du racisme et la promotion de la standardisation humaine. À cette fin, les années 1933-1945 virent l'élaboration d'instruments de contrôle à travers le parti et les agences d'Etat, le développement de programmes racistes toujours plus radicaux et la mobilisation de l'économie et des masses pour la guerre et la conquête. Fischer décrit ce processus dans une série de solides chapitres et, sur tous ces sujets, il a des choses intéressantes à dire: comment, par exemple, le tempérament d'Adolf Hitler le conduit à préférer une certaine négligence dans l'administration, avec duplication de fonctions et concurrence entre centres de pouvoirs, tout en ne laissant cependant à aucun moment semer le doute sur la centralité de sa propre position. Le fait est que des hommes comme Goering, Goebbels et Himmler, bien que puissants, n'étaient rien sans le Führer.

Dans son étude de la vie dans l'Allemagne nazie, Fischer écrit que le régime "sortait les gens de leur réserve et les impliquait comme co-acteurs dans une série de grands spectacles conduits par un homme doté d'un flair particulier pour le dramatique". Il va encore plus loin pour dire que, en conséquence peut-être, "les allemands se sentirent rarement stables, sereins et en paix avec eux-mêmes". À la fin des années '30, les rapports de la police secrète notaient qu'il semblait y avoir une profonde insatisfaction dans la population et bien des murmures sur les intrusions du Parti dans la vie privée et sur les fluctuations des conditions économiques. Il y avait même une certaine tendance significative à désobéir aux rites prescrit par le régime, voire à assister les victimes des persécutions. Les services secrets adoptèrent l'avis qu'il s'agissait de comportements inoffensifs et qu'il n'existait pas d'hostilité fondamentale au régime. En vérité, la question qui trotte dans la tête à la lecture de cet excellent livre, consiste à se demander si, en fin de compte, tous les efforts nazis pour l'Allemagne n'étaient pas autodestructeurs ? N'étaient-ils pas plus productifs de scepticisme et d'individualisme que de conformité ? Et ceci n'a-t-il pas quelque chose à voir avec la vitesse à laquelle les allemands se tournèrent vers la démocratie après la guerre ?

Adolf Hitler lui-même, autrichien qui semble ne jamais avoir vraiment développé une quelconque affection pour les allemands, qui les blâma âprement dans son testament pour ne pas avoir travaillé assez dur à l'accomplissement de ses idéaux, semble avoir été moins intéressé par la création d'une nouvelle Allemagne — ce qui était le but par exemple du véritable nazi Joseph Goebbels — que par la conquête de l'Europe et sa soumission à la purification ethnique. Il abandonna en effet très vite les affaires intérieures et tourna toute son attention vers ce but, en détruisant la souveraineté de l'Autriche, de la Tchécoslovaquie, en préparant le terrain pour la conquête de la Pologne et, au-delà, pour la guerre mondiale.

Dans son extraordinaire journal de guerre parisien, Ernst Jünger cite un ami officier dans la capitale lui disant, après une conversation avec un théologien, que "le Mal apparaît toujours d'abord sous les traits de Lucifer, pour se métamorphoser en Diable et pour finir en Satan". Jünger ajoute: "c'est la séquence qui va du porteur de lumière au diviseur puis au destructeur". Il était très impressionné par cette idée, et quelques jours plus tard il écrivit: "Dans le cas de Diabolo (le nom qu'il donne à Hitler), la transition du Diable à Satan devient toujours plus claire". Ces notes furent écrites au début de l'année 1942, et font très probablement référence à l'activité des escadrons d'extermination dans l'Est, qui fut accélérée avec le début de la Campagne de Russie en juin 1941.

Les racines de l'Holocauste remontent même plus loin que cela, comme Fischer le montre, et son propre récit fait désormais partie intégrante d'une étude admirablement documentée de Henry Friedlander, professeur d'Histoire au Programme d'Etudes Juives de Brooklyn Collège à l'Université de New York. Dans Les origines du génocide nazi Henry Friendler insiste sur le fait que l'Holocauste n'était que la forme la plus extrême de l'idée que la société peut être améliorée par l'exclusion énergique des éléments indésirables de la masse génétique commune, idée qui tient ses origines du Darwinisme, des théories biologico-raciales du XIXe siècle, et de l'influence des mouvements eugénistes au début du XXe siècle. Ceux-ci s'intéressaient pour la plupart aux quotients intellectuels et à ce qu'ils prenaient pour une dégénérescence des classes inférieures. En Allemagne, on insistait plus sur la race que sur la classe et il y avait beaucoup plus d'hostilité envers les métis. Avec la montée de l'antisémitisme, "l'hygiène de race" allemande tendait à devenir une obsession, et il est significatif qu'en 1931, l'un des principaux dirigeants de la branche supérieure nordique du mouvement déclara publiquement que "Adolf Hitler est le premier politicien de large audience qui reconnaît que la mission centrale de la politique est l'hygiène de race". En juillet 1933 une loi fut passée, appelant à la stérilisation obligatoire des personnes souffrant de faiblesse d'esprit congénitale, de schizophrénie, de psychose maniaco-dépressive, d'épilepsie héréditaire, de défauts physiques héréditaires graves, et même de surdité, de cécité, d'alcoolisme grave et autres maux similaires.

En octobre 1939, dans une autorisation antidatée au 1er septembre, jour où la Guerre mondiale éclata, de manière à proclamer la "purification intérieure de l'Allemagne", Adolf Hitler inaugura son programme d'euthanasie. Celui-ci débuta avec le soi-disant "meurtre de grâce" des enfants handicapés, dont au moins cinq mille furent tués, mais il fut rapidement étendu aux adultes. Friedlander montre comment les victimes n'étaient pas strictement mentalement anormales et comment les listes de "patients" comprenaient des personnes souffrant de défauts physiques mais sans aucune déficience mentale. Dans un grand nombre de cas, les patients étaient euthanasiés simplement parce qu'ils étaient jugés "indignes de vivre": incurables, improductifs, et de fait devenus des "bouches inutiles". En août 1941, à la suite de protestations publiques, Adolf Hitler publia un "ordre d'arrêt", mais le meurtre d'enfants ne se relâcha pas et celui des adultes fut, après une pause, déplacé vers les territoires conquis à l'Est où de nouveaux centres furent construits. La technique de sélection des programmes d'euthanasie fut utilisée pour éliminer les détenus des camps de concentration, alors que la méthode d'exécution par le gaz fut employée contre les Gitans et, quand leur heure fut venue, contre les Juifs.

Une des caractéristiques de cette étude réside dans la description méticuleuse de l'administration du programme d'euthanasie — qui était localisée dans la Chancellerie même du Fürher — et de la chaîne de commandement, depuis le Reichsleiter Philip Bouhler jusqu'aux quatorze directeurs de programmes que Friedlander n'hésite pas à appeler des meurtriers bureaucratiques, aux superviseurs et médecins (simples meurtriers diplômés de médecine pour déguiser et cautionner scientifiquement la véritable nature de l'opération), et enfin aux infirmiers et chauffeurs qui brûlaient les corps et récupéraient les dents en or. Pour les lecteurs à l'estomac solide, un chapitre sur ces victimes ne laisse aucun doute sur l'intuition d'Ernst Jünger à propos de l'ultime transformation de Diabolo.