François Delpla
François Delpla

Les mauvaises manières de penser et d'agir d'Adrien Le Bihan n'apparaissent sans doute pas de prime abord dans son billet. Il semble s'en prendre à bon escient à un président de moins en moins convaincant et joue sur du velours en présentant ses performances passées comme des exploits de ses conseillers en communication. Il lui faut tout de même une bonne dose d'imprudence pour amalgamer à ceux-ci le signataire de ces lignes, qui a eu l'occasion d'exprimer depuis plusieurs années les sentiments que lui inspiraient le candidat, puis le président.

Certes Le Bihan ne pousse pas l'inconscience jusqu'à donner le lien qui permettrait à ses lecteurs de mesurer le hiatus d'un simple clic. Mais ignorerait-il l'existence des moteurs de recherche ? Bien que j'aie un homonyme, prénommé Jacques, qui détaille avec indulgence les "réformes" entreprises depuis un an, c'est vers mon site que guide, immédiatement, le fait de taper le nom de Delpla. Je vais, par courtoisie, épargner au présent visiteur cet effort. Cependant, si sous l'effet de l'intoxication bihanienne il croit arriver sur un site sarkozyste, il sied de le prévenir qu'il va tomber de haut.

Qu'on me permette donc de me présenter moi-même. J'ai entrepris il y a une vingtaine d'années une oeuvre riche en découvertes sur le nazisme et la Seconde Guerre mondiale. J'ai constaté qu'il restait beaucoup à dire sur Hitler et suis devenu son biographe, un état que je ne partage avec aucun autre Français. Tout en rendant hommage à bien des professeurs qui m'ont formé l'esprit, je ne me reconnais, dans mon domaine de recherche, que deux maîtres, John Lukacs et John Costello. Je ne l'écris d'ailleurs pas sans appréhension car, tous deux ayant écrit leurs ouvrages sur le sol des Etats-Unis, il est à craindre qu'Adrien Le Bihan ne fasse son miel de ce détail géographique pour me sarkozyser encore un peu plus.

Mes deux maîtres, respectivement en 1990 et 1991, ont levé un tabou, celui du grand talent déployé par Hitler dans ses répugnantes entreprises, tous leurs prédécesseurs montrant une tendance excessive, sinon constante, à croire que pour faire le mal il fallait être maladroit. Ainsi personne n'avait dégagé clairement cette vérité cardinale: en mai 1940 Hitler a failli tout bonnement gagner la guerre, après un parcours sans faute. Le programme de Mein Kampf en était à l'avant-dernière étape de sa réalisation précise et complète. Il n'y avait plus qu'à obtenir de Staline l'Ukraine et la Biélorussie, avec d'immenses moyens de pression qu'on pouvait faire jouer subtilement en l'espace de quelques années. Mais l'affaire achoppa sur un grain de sable: l'arrivée peu prévisible de Churchill au pouvoir le jour même du début de l'offensive contre la France, et la réussite de son effort surhumain pour maintenir dans la guerre, malgré la défection de l'allié français, une Angleterre fort mal préparée et équipée pour le rôle.

Si mon travail a suscité un certain écho, il est loin d'avoir fait école... pas plus que ceux de Lukacs ni de Costello, assez différents entre eux, le second étant d'ailleurs décédé accidentellement en 1995. Eh bien figurez-vous que M. Le Bihan m'en a trouvé une, d'école, et me la fournit clés en main: l'école historique des Hauts-de-Seine. Elle comprendrait, outre moi-même, Roger Karoutchi, Jacques Baumel et Nicolas Sarkozy en personne. Il est possible en effet d'établir des liens solides entre ces trois hommes. Pensez, ils avaient au moment des faits une activité politique dans les Hauts-de-Seine, et même y résidaient. Un même parti politique, assez vaste il est vrai et par là même divers, leur accordait son investiture, le RPR. Et ils ont écrit des livres sur des sujets historiques. Ce qui me rattache au trio: j'ai aidé Baumel à écrire deux des siens. Cependant, si les opus de Karoutchi et Sarkozy sont proches par le sujet et son traitement — tous deux portent sur une personnalité juive antinazie de l'entre-deux-guerres, minoritaire dans son parti ou son camp, et annexée à la nébuleuse de "l'ouverture" sarkozyenne dans les années 2000 --, aucun des livres de Baumel ne s'approche de près ou de loin d'une telle préoccupation... et nos fréquents échanges, même s'ils portaient rarement sur les milieux politiques du "92" (un département auquel peu de choses m'attachent... ah si j'oubliais, disons-le vite avant que Le Bihan ne le découvre, j'y enseignais trois heures par semaine en 1973-74), m'autorisent à mettre en doute sa proximité étroite avec le futur président. Du reste, les hommages parus au moment de sa mort le présentent comme un "loup solitaire" et point du tout comme un homme de coteries. Le lecteur friand de détails sur le présent différend trouvera ici toute matière utile: www.delpla.org/article.php3?id_article=327. Ceux qui, et je les comprends, ne veulent pas y perdre leur temps, pourront se contenter du résumé suivant.

Si quelqu'un s'accroche aux basques de Sarkozy, c'est bien Le Bihan, qui pense avoir trouvé une bonne occasion de critique en décortiquant son livre sur Mandel. Or ses principales accusations sont mal fondées, et il omet les critiques essentielles que mérite ce travail médiocre sans plus (et un peu dérisoire, Sarkozy se confrontant souvent au modèle, à son avantage).

Mon crime serait d'avoir, dans un ouvrage récent sur la mort de Mandel, cité le livre de Sarkozy et de lui avoir par là, en quelque sorte, fourni une caution académique. Ici je dois des remerciements à mon diffamateur: il décrit fort bien mon fonctionnement, qui devrait être celui de tout historien. Cette profession, contrairement à celle de journaliste, consiste à faire le tour des sources, sans en exclure aucune par principe, et à tenir compte de toutes, non point dans une synthèse égalitaire, mais dans une hiérarchisation. On doit justifier de ce qu'on retient comme de ce qu'on écarte. Le livre de Sarkozy sur Mandel, publié en 1994, prolonge certaines erreurs des biographies antérieures et en en évite d'autres. Il prend une place, certes très modeste, dans l'évolution de la vision du personnage. Ce serait une faute, vénielle il est vrai, de l'ignorer. C'en est une, des plus graves, de faire reproche à quelqu'un de le citer.

François Delpla, lundi 15 septembre 2008.

§ Commentaires :

    par Adrien Le Bihan, samedi 04 octobre 2008:

    Enregistrons la bonne nouvelle que ce serait diffamer François Delpla que de l'agréger à la nébuleuse Sarkozy-Baumel-Karoutchi-Babeau. Il reste que cet ingrat (fort bien traité dans ma Fourberie de Clisthène) me diffame en me qualifiant de diffamateur.

Dans l'article qui le hérisse, je le présente non pas comme un politicien des Hauts-de-Seine en mal de publication, mais comme un renfort de l'astre le plus en vue de la nébuleuse: Sarkozy biographe. Il me semble en effet que, renvoyant par des notes en bas de page au bouquin de cette star de la politique et des médias, il aurait dû prévenir ses lecteurs qu'il tenait son ouvrage pour médiocre.

Je m'interroge aussi (rien de plus légitime en un temps où nombre d'hommes politiques, Sarkozy en tête, nous inondent de bouquins qu'ils ont inspirés, auxquels ils s'efforcent d'imposer leur marque, mais qu'ils seraient incapables de confectionner tout seuls) sur sa collaboration à deux ouvrages de Jacques Baumel dont je n'ai pas inventé les propos que je reproduis.

Je n'ai pas davantage inventé la coïncidence troublante que Sarkozy, dans son Mandel, démontre avoir lu de moins près (s'il les a lus) les Mémoires de Guerre du général de Gaulle que les souvenirs de Salan.

Sarkozy biographe croyait nous persuader qu'il se substituait à des historiens défaillants. Cette ruse a fait long feu. Ne lui redonnons pas crédit. L'ouvrage médiocre (ce n'est pas son pire défaut) qu'il a signé en 1994 et que sa campagne électorale a remis d'actualité, doit être évalué, dans son ensemble, en termes politiques.

J'estime en outre qu'aussi longtemps qu'il n'aura pas reconnu les vices majeurs reprochés à sa biographie de Mandel, il ne sera pas qualifié pour s'adresser à ceux dont le métier est d'écrire.

--------------

    par François Delpla, mercredi 15 octobre 2008:

    A la bonne heure, l'agressivité est descendue de plusieurs crans, sans crier gare. Mais, comme l'écrivait un jour Churchill à Roosevelt en parlant d'un message de Staline: "C'est sans doute, de sa part, ce qui se rapproche le plus d'une excuse".

Je ne peux qu'enregistrer notre désaccord. Tout historien cite en note des titres d'ouvrages sans se prononcer sur leur qualité. Ce n'est pas parce qu'un auteur est candidat ou élu à la présidence de la République qu'il deviendrait obligatoire d'ajouter à la référence un jugement sur son livre.

Il me faut aussi marquer mon étonnement sur le reproche d'ingratitude. Le Bihan n'a fait que son devoir en se référant à mon livre sur l'Appel du 18 juin et cela ne vaut pas créance lui permettant de m'insulter jusqu'à ce qu'il estime le compte à jour !

Quant au livre sur la guerre d'Algérie que j'ai cosigné avec Jacques Baumel, il faut de singulières lunettes pour y voir un éloge de Salan.

--------------

    par Adrien Le Bihan, jeudi 16 octobre 2008:

    François Delpla se flatte d'imaginaires excuses, oppose à ma taquinerie son devoir alarmé et me diffame encore en prétendant que je l'insulte.

Des notes en bas de page où l'auteur exprime des réserves à l'égard des ouvrages auxquels il se réfère n'ont heureusement rien d'exceptionnel. Elles sont les bienvenues si, précédemment, le sérieux des ouvrages en question a été mis en doute, ce qui est le cas du Mandel de Sarkozy depuis le pamphlet de Victor Noir: Nicolas Sarkozy ou le destin de Brutus (Denoël, 2005). Delpla s'agace de flèches qui ne lui sont pas destinées en priorité. De qui, en effet, espère-t-on des explications ?

De Babeau, de Karoutchi et surtout de Sarkozy, notre empereur de tous les jours, dont personne ne nous fera oublier qu'il a été accusé de plagiat (au singulier ou au pluriel), que cette accusation paraît fondée, qu'elle n'est un secret pour personne et que, prompt d'habitude à pleurer dans les jupes de l'arbitre, il s'est bien gardé de se plaindre. C'est à lui maintenant de répondre; et son silence ingrat a droit de le confondre.

P.S. : Laissant le dernier mot à un Corneille adapté à la circonstance, je considère l'algarade comme close.

--------------

§ En savoir plus :

    Nicolas Sarkozy - mardi 09 septembre 2008 - Nicolas Sarkozy et "l'École historique" des Hauts-de-Seine, par Adrien Le Bihan.

    Sarkozy, Mandel et Le Bihan - Site web de François Depla.