Nicolas Sarkozy
Nicolas Sarkozy

Contrairement à ce qui avait été annoncé, Nicolas Sarkozy n'a pas réédité en 2008 sa biographie de Georges Mandel (1), et il a bien fait.

Son ouvrage mal écrit, tissé d'emprunts et de bourdes, avait pourtant suscité, à sa parution, en février 1994, nombre de flagorneries: éloges de Jean-Paul Enthoven dans Le Monde; entretiens sur TF1 (avec Patrick Poivre d'Arvor), dans Paris Match et dans Globe Hebdo.

Dirigée par Georges-Marc Benamou (futur — désormais ex — conseiller de l'actuel président de la République pour la culture et la communication), ce magazine saluait "une remarquable biographie". Nicolas Sarkozy (alors ministre du Budget, porte-parole du gouvernement Balladur) partageait les honneurs de la couverture avec Brigitte Bardot, le rappeur MC Solaar et un "Guide malin du locataire"; en page 3, sa photo surmontait celle de William Burroughs; au milieu du journal, ses propos, sur quatre grandes pages, étaient recueillis par Benamou, Jean-Luc Mano (aujourd'hui conseiller en communication de Xavier Darcos) et Gérard Miller. Aucun ne releva dans son bouquin la moindre imperfection et ne parut surpris qu'il affirmât détester la vulgarité. Lui-même se vanta: "La télévision n'a pas tout emporté. Un livre reste une référence." Du même souffle, il se déclarait "en phase avec ces millions de gens qui suivaient la guerre du Golfe à la télé, qui guettaient à travers la lucarne le retour de l'Histoire".

Le producteur Jacques Kirsner, le metteur en scène Claude Goretta et le scénariste Jean-Michel Gaillard (ancien directeur d'Antenne 2 et plume de François Mitterrand) se hâtèrent de tirer de cette biographie un téléfilm fantaisiste sur Georges Mandel ministre, puis prisonnier de Vichy et des Allemands. Un DVD en résulta (2). Sur sa jaquette, on lit "D'après l'oeuvre de Nicolas Sarkozy, Georges Mandel". Une oeuvre ! Si son épouse avait écrit au lieu de chanter, Charles Foster Kane eût exigé pareille appréciation des journalistes à sa botte. Dans l'interview proposée en complément du film, Gaillard se garde de mentionner les livres sur Mandel dont Nicolas Sarkozy se servit pour confectionner le sien et de l'interroger sur les bévues que son scénario a maquillées. Aussi accommodant que son allié, le biographe trouve tout naturel que le Mandel de celluloïd, avant son assassinat, en 1944, s'éloigne du véritable au point d'échanger quelques mots, à travers le mur de sa prison, avec un délégué syndical, emprisonné dans la cellule voisine, qui s'était opposé à lui quand il était ministre des PTT. L'Histoire violée, la culture clouée au lit de la communication, Nicolas Sarkozy posait les jalons de son ouverture à gauche.

Quelques années plus tard, un autre élu du département, Roger Karoutchi, compléta ces préparatifs. Successivement conseiller municipal de Nanterre, puis de Boulogne-Billancourt, et sénateur des Hauts-de-Seine, actuellement secrétaire d'État chargé des relations avec le Parlement et adjoint au maire de Villeneuve-la-Garenne, il vise en 2010 la présidence de la région Île-de-France. Associé à Olivier Babeau, il publia une biographie de Jean Zay (3). C'est peu de dire qu'elle fait pendant à celle de Georges Mandel signée Nicolas Sarkozy. Ministres, l'un de droite, l'autre de gauche, sous la IIIe République, cibles de campagnes antisémites, Mandel et Zay, incarcérés pendant la guerre après être tombés dans le piège du Massilia qui, en 1940, transporta au Maroc des parlementaires désireux de poursuivre le combat, furent assassinés, peu avant la Libération, par des miliciens de Darnand, au cours d'un transfert simulé d'une prison à une autre. La symétrie ne s'arrête pas là. Outre que Roger Karoutchi prodigue le mot "conviction", dont Sarkozy parsème ses écrits, les deux auteurs se renvoient des formules jumelles: "En rédigeant la biographie [de Jean Zay], nous souhaitions réparer une injustice: celle de l'oubli relatif dans lequel il est tombé ..." (Karoutchi et Babeau); "Corriger [un] oubli et réparer [une] injustice, voici mon objectif" (Sarkozy).

Le plus curieux est que Nicolas Sarkozy, avocat, ait signé seul sa biographie et que Karoutchi, professeur d'Histoire, ait cru bon de s'adjoindre Olivier Babeau, docteur en sciences de gestion des Universités de Paris Dauphine et de Nanterre, qui dirigea la campagne électorale de Jean Martinon, lorsque Sarkozy le souhaita pour successeur à la mairie de Neuilly. Quel fut le rôle de ce spécialiste du "conseil en management" dans la conception et la rédaction du livre sur Jean Zay ? Mystère. Une conférence que Babeau prononça en 2005 sur "La déviance des organisations comme conséquence d'une dérive cognitive", donne une idée de sa vision de l'Histoire. Se demandant pourquoi les honnêtes employés de telle ou telle entreprise n'en dénoncent pas les détournements de fonds et manipulations d'écritures comptables dont ils ont forcément connaissance, il déclare: "La question n'est pas sans précédent: les exterminations nazies et cambodgiennes ont, avec une acuité particulièrement forte, posé le problème des conduites collectives déviantes d'un groupe a priori en majorité non déviant." Ce rapprochement douteux de phénomènes aussi dissemblables nous remet en mémoire que Karoutchi compara certaines attaques de journalistes dont Nicolas Sarkozy fut l'objet à celles qui visèrent Jean Zay dans la presse de Vichy, contribuant à son assassinat. Hélène Mouchard-Zay, une des filles de Jean Zay, répliqua: "Je ne peux taire mon écoeurement devant cette assimilation entre, d'un côté, les mises en cause du comportement politique de M. Sarkozy et, de l'autre, les attaques antisémites et les appels au meurtre dont Jean Zay fut la cible dès les années 30 et qui, se poursuivant sous Vichy alors qu'il était emprisonné, le désignèrent aux coups de ses assassins. Que M. Karoutchi s'abandonne à un total confusionnisme politique et historique, c'est son affaire [...]. Mais je refuse à ce Monsieur le droit d'instrumentaliser l'histoire tragique et la mémoire de mon père."

En hommage à leur chef de file, Karoutchi et Babeau intitulèrent un de leurs chapitres "Un moine de la République en son cachot" et firent figurer son Mandel (et aucun autre) dans leur courte bibliographie. Pour Sarkozy biographe, ce soutien attendu n'est pas à négliger. Son oeuvre littéraire en compte si peu désormais ! Certains en sont réduits à rejeter la responsabilité de ses bourdes sur des nègres, comme si sa signature n'avait aucune valeur. Mohammed Aïssaoui (Le Figaro, 3 avril 2008) insinue que, dans ses pratiques négrières, Sarkozy suit l'exemple de De Gaulle, dont Georges Pompidou aurait été la plume. Affirmation dont le grotesque n'échappera à personne.

À la rentrée 2008, nouveau renfort, celui de François Delpla qui, en quelques notes en bas de page d'un ouvrage sur Mandel (4), renvoie sans se moquer à Sarkozy biographe. Les mordus de la lucarne se réjouiront que Qui a tué Georges Mandel ? paraisse en même temps, chez le même éditeur, que Jacques Martin, l'empereur des dimanches, hommage à un animateur de télévision défunt.

François Delpla est comme Roger Karoutchi un adepte du tandem: la signature d'un élu des Hauts-de-Seine accompagne la sienne sur deux de ses livres: La Libération de la France, "sous la direction de Jacques Baumel" (L'Archipel, 2004) et Un tragique malentendu: De Gaulle et l'Algérie, du même Jacques Baumel "avec la collaboration de François Delpla" (Plon, 2006). Quel fut le rôle de cet historien de la Seconde Guerre mondiale dans la conception et la rédaction du livre sur de Gaulle et l'Algérie, écrit à la première personne par Jacques Baumel ? Mystère.

Résistant, compagnon de la Libération, membre du Conseil de direction du RPF, secrétaire général de l'UNR-UDT, secrétaire d'État sous Pompidou, Jacques Baumel, président de la Fondation du Futur (décédé en 2006), fut de 1971 à 2004 maire de Rueil-Malmaison, où il eut pour adjoint, "délégué à la communication et à l'avenir", Thierry Saussez, actuel délégué interministériel à la communication. Entre 1970 et 1982, Baumel présida à deux reprises le Conseil général des Hauts-de-Seine. Rétif à l'écriture, son premier livre, à 67 ans, fut un recueil d'articles, au titre usurpé (Une certaine idée de la France, 1985). Le dernier de ses papiers s'intitulait "Guerre spatiale, science-fiction ou réalité de demain". Le recueil fut diffusé, sans ISBN, par les éditions Vaugirard. En 1994, Baumel dirigea, avec Jean-Paul Pigasse, expert en communication, aujourd'hui directeur du quotidien Les Dépêches de Brazzaville (République du Congo), un nouveau recueil d'articles sur La France et sa défense. Son premier livre véritable, Résister: histoire secrète des années d'Occupation, parut en 1999.

Dans Un tragique malentendu: De Gaulle et l'Algérie (publié après la mort des principaux acteurs du drame), Jacques Baumel, très compréhensif à l'égard des rebelles partisans de l'Algérie française, ne craint pas de mettre sur le même plan le Général et un des hommes qui tentèrent de le faire assassiner, en évoquant "le malentendu et l'affrontement" entre de Gaulle et Bastien-Thiry. Même jeu avec Salan lorsque Baumel écrit: "De Gaulle tire parti de la crise de Berlin [...] pour hâter le désengagement de l'armée française en Algérie. Salan lui rend la pareille [...] dans une lettre au président Kennedy..." Ce confusionnisme rappelle ceux de Karoutchi et de Babeau. Ou celui de Sarkozy biographe, la main sur le coeur, se référant plus volontiers à Salan qu'à de Gaulle.

"L'école historique" des Hauts-de-Seine, dont le leader est Nicolas Sarkozy, associe à des ambitions électorales une ligne politique trouble. Aussi est-il indispensable que ses membres, inlassablement conseillés, soient des as de la communication.

Adrien Le Bihan

(auteur de La Fourberie de Clisthène. Procès du biographe élyséen de Georges Mandel, éditions Cherche-bruit, 2008).

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Notes:

1). Nicolas Sarkozy, Georges Mandel: le moine de la politique (Éditions Grasset, 1994).

2). Le Dernier Été (Éditions Montparnasse, 1997).

3). Roger Karoutchi et Olivier Babeau, Jean Zay 1904-1944, ministre de l'Instruction du Front populaire, résistant, martyr (Éditions Ramsay, 2006).

4). François Delpla, Qui a tué Georges Mandel ? (Éditions L'Archipel, 2008).

En savoir plus:

François Delpla - lundi 15 septembre 2008 - Réponse à l'article d'Adrien Le Bihan, par François Delpla.