Saint-John Perse
Saint-John Perse

Au début de 1953, je dirigeais à Montpellier un petit journal, Prospectus, qui eut pour collaborateurs Jean Cocteau, Blaise Cendrars, Henry Miller, Joseph Delteil, William Saroyan, à côté d'écrivains plus jeunes. Je découvris un jour que la revue Pan, jadis publiée à Montpellier, contenait en son numéro 4 (juillet-août 1908) un poème signé Saint-Léger Léger, intitulé Des villes sur trois modes, daté de 1906. Le futur Saint-John Perse était alors étudiant à Bordeaux.

J'écrivis à l'auteur, sollicitant la permission de reproduire ce poème dans Prospectus. Il me répondit:

        Cher Monsieur,

Votre lettre est loin de me laisser insensible. J'aimerais pouvoir vous accueillir, entendre plus de vous et de votre milieu. J'aimerais surtout pouvoir vous suivre de mes voeux, le faire moins abstraitement. Et je ne puis même pas répondre favorablement à la très modeste demande que vous m'adressez.

Non, ces poèmes ne doivent pas être reproduits car ils étaient très mauvais, même comme poèmes d'extrême-jeunesse, et ils avaient été condamnés par leur auteur dès leur publication fortuite. Il m'a été désagréable de les voir exhumer sans mon assentiment, et je n'ai pu y voir qu'une indélicatesse. Je sais sur quoi compter de vôtre côté, après vous avoir répondu aussi franchement. Les sentiments que vous voulez bien m'exprimer suffiraient à me le garantir.

Croyez-moi bien sincèrement désolé d'une telle réponse, et faites-moi assez confiance pour me parler de votre activité littéraire, de ce qui s'anime autour de vous, et de vous-même, plus personnellement. Je vous serre bien cordialement la main.

        Alexis St-Léger (Saint-John Perse).

Il n'était plus question de publier Des villes sur trois modes. Mais devant une aussi généreuse invitation à poursuivre le dialogue, il eût été normal que je répondisse, que j'allasse à la rencontre de cet homme qui avait fait une partie du chemin pour m'inciter à le rejoindre. Hélas, j'étais encore trop jeune, et sans doute eus-je peur de la gloire du poète que j'admirais. Je restai muet.

En octobre 1960, me trouvant à Washington, je m'aventurai à renouer avec l'auteur d'Exil dont on disait alors, à voix plus haute que basse, qu'il allait obtenir le Prix Nobel. Je téléphonai. Ma visite fut acceptée à condition qu'elle ne dépassât pas cinq minutes, car le poète faisait ses malles pour la France, et peut-être pour la Suède. Je sonnai au 2800 Woodley Road. Des bagages encombraient l'appartement. Mais on ne se hâta pas de m'expédier. les cinq minutes prescrites furent multipliées par dix. Là, je fus bien obligé de parler de ce que j'avais tu naguère: de mes travaux, de mon milieu, de mes amis, de mon goût pour la botanique et la zoologie, de la revue Pan, de Montpellier et de Sète, de Valery Larbaud, de Paul Valéry, des frères Platter, de Rabelais, mais aussi du Jardin des Plantes et du triomphe estival des lotus et des Victoria regia. Je revenais de Louisiane, j'y avais vu plonger des anhingas parmi les jacinthes d'eau, et j'étais fier d'avoir déniché dans un grenier du Musée Cabildo de la Nouvelle-Orléans un exemplaire du livre-éléphant d'Audubon: je laisse à penser ce que furent ces cinquante minutes en compagnie de Saint-John Perse, ce poète quasi fabuleux qui avait bien voulu descendre de son Olympe pour m'interroger sur mes rêves et mes goûts. Mis en confiance, j'osai lui poser une question qui eût fait sursauter d'autres poètes de moindre envergure: reconnaîtrait-il, dans ses grandes envolées d'une éloquence lyrique, le même vent des îles qui passe dans Les Conquérants de José-Maria de Hérédia ? A coup sûr, lui dis-je, le verset persien doit beaucoup à "l'azur phosphorescent", aux "misères hautaines", aux "étoiles nouvelles".

Je fus surpris de ne pas être foudroyé sur le champ.

"Hérédia... C'est intéressant, me dit-il avec un sourire. Oui, il était de Cuba... le même vent de mer... peut-être... pourquoi pas ?" Il resta rêveur pendant quelques secondes. "Il faudra en reparler, me dit-il, faites-moi signe bientôt, envoyez-moi vos poèmes."

Quinze jours plus tard, en Californie, me parvint la nouvelle que Saint-John Perse avait obtenu le Prix Nobel de Littérature. De Santa-Fé, au Nouveau Mexique, où j'étudiais les rituels des Navahos, je lui écrivis pour le féliciter et le remercier de son accueil. Revenu en France, je ne tentai pas de le revoir. La presqu'île de Giens n'était pas loin de chez moi, mais la même pudeur qu'autrefois m'avait saisi. Je ne le revis plus.

Après la mort de Saint-John Perse, consultant sa bibliothèque personnelle à Aix-en-Provence, je découvris un exemplaire de ma traduction des Psaumes de la Création des indiens Navahos que je lui avais envoyé et qu'il avait conservé.

Est-il nécessaire de dire que mon regret de n'avoir pas donné suite à notre dialogue de Washington s'accroit avec les ans ?