Daniel Dubuisson

Roland Barthes avait écrit Mythologies, un essai-phare des années 60, qui débusquait les mythes sous les conventions et les modes éphémères de la Raison industrielle. Daniel Dubuisson cherche lui à retrouver, dans Mythologies du XXe siècle, les sources de notre approche moderne de la Mythologie. Il étudie les trois penseurs qui ont le plus contribué à renouveler notre vision du Mythe — ce fondement des discours et des sociétés — Georges Dumézil, Claude Lévi-Strauss et Mircea Eliade. Son essai fera date: de ce dernier, il propose une analyse qui démontre sans détours le délire antisémite et anti-hébraïque — on ne pourra plus lire Eliade de façon neutre... Mais le reste de l'ouvrage est tout aussi passionnant pour qui s'intéresse à ces notions déjà visitées par émile Durkheim et Marcel Mauss — mais aussi par Walter Benjamin, hélas non cité par Dubuisson. L'auteur s'interroge: pourquoi Dumézil, spécialiste des civilisations et des langues indo-européennes, refuse-t-il d'admettre l'influence de Durkheim, inventeur de la Sociologie, sur sa recherche - et notamment à travers son ouvrage classique sur les formes élémentaires de la vie religieuse ? Ilcroit pouvoir répondre que Dumézil fut surtout un lecteur des disciples de Durkheim. Il reste difficile de trancher sur un sujet qui fut longtemps objet de polémiques parisiennes (cf. Faut-il brûler Dumézil de Didier Eribon... la réponse était Non...). Les mythes européens peuvent-ils supporter une lecture sémite ? On notera que Dubuisson présente remarquablement cette partie de son essai et notamment la notion-clé d'Idéologie développée par l'auteur de Mythe et Epopée . Une idéologie que l'on peut aussi vouloir interroger dans sa propre démarche. C'est avec la même acuité qu'il centre son questionnement des oeuvres de Claude Lévi-Strauss (anthropologue effectivement peu ami du terrain) sur le souci de "l'ordre symbolique". Le structuraliste de la Parenté et du Langage aurait-il — plus ou moins consciemment — bâti une laïque version de la "Haggadah" (récit, ce concept cher à Paul Ricoeur) opposée au Savoir, à l'Allégorisation, en somme à l'ordre du Symbolique ? La vision païenne et narcissique des mythes défendue par Eliade prend sa source, selon l'auteur, dans "l'éternelretour" de l'antisémitisme ! Le choix du Primitivisme et de lan otion Heideggerienne du "Peuple" comme le refus de la symbolisation hébraïque trahissent chez cet auteur, semble nous dire Dubuisson, la source banale de sa pensée: le vieux et maladif impensé fasciste !

On le constate: l'essai de Dubuisson est autant un livre sur le Mythe que sur les idées occidentales les plus récentes sur cette notion fondatrice. Un livre engagé et subtil qui tranche sur la production universitaire tout en se contentant, comme elle, de penser les penseurs et non d'inventer de la pensée. Mais aussi un livre qui se veut le premier jalon — sans doute promis à de passionnants développements — d'une méthode que Dubuisson intitule "épistémologie comparée". Une méthode appelée sans doute à devenir une arme utile contre les pensées de Système et d'anti-Histoire qui se sont multipliées depuis plusieurs décennies sans émouvoir les élites universitaires et médiatiques !