Union Européenne
Union Européenne

Trois ans après les 'Non' français et néerlandais à la Constitution Européenne — effacés depuis par quelques tours de passe-passe bien peu démocratiques — un nouveau scénario de crise se profile, qui fait trembler les milieux politiques et économiques de l'Union Européenne. L'Irlande semble elle aussi tentée de dire 'Non'.

Alors que Dublin doit s'exprimer par référendum jeudi 12 juin, un sondage de l'institut TNS/MRBI publié par le quotidien irlandais Irish Times fait en effet état de 35% d'intentions de vote pour le 'Non', 30% pour le 'Oui', 28% d'indécis et 7% déclarant qu'ils n'iront pas voter. Cela représente 17 points de plus en faveur du 'Non' par rapport au sondage précédent publié à la mi-mai, et la dynamique de l'opinion publique tend clairement vers un rejet du Traité selon le journal. À l'instar de nombreux autres pays européens, l'Irlande, en dépit de sa croissance économique — désormais bien essoufflée mais tant vantée par les milieux de la droite européenne libérale qui en crédite l'Europe — ne comprend en effet pas bien ce que l'incompréhensible Traité de Lisbonne lui apporte. Elle est en particulier sceptique sur les politiques fiscale (augmentation des impôts), de défense (fin de la neutralité militaire du pays), et surtout sociale. Le social est le grand oublié, depuis toujours et aujourd'hui plus que jamais, du programme européen. Du coup, le 'Non' irlandais est défendu par une coalition qui va des Ultra-Catholiques (révulsés par la légalisation de l'avortement) à l'Extrême-gauche (opposée à l'ultra-libéralisme européen) en passant par le Sinn Féin, la base du Labour, le syndicat Unite, et plus globalement une large partie de la classe ouvrière. S'appuyant sur la complexité de l'habillage textuel juridique de la nouvelle constitution européenne, qui ressemble en réalité comme deux gouttes d'eau à l'ancienne et reprend 95% des anciennes dispositions, y compris les plus controversées, un slogan fait mouche: "Si vous ne savez pas, votez non !".

Or, pour que le Traité de Lisbonne puisse entrer en vigueur, il faut que l'ensemble des vingt-sept Etats membres de l'Europe le ratifient. Quinze pays — Allemagne, Autriche, Bulgarie, Danemark, France, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Luxembourg, Malte, Pologne, Portugal, Roumanie, Slovaquie et Slovénie — l'ont déjà ratifié via la voie parlementaire (la voie référendaire semble bien trop risquée et on se garde bien d'informer sérieusement les citoyens). Quatre autres pays sont en voie de terminer le processus cette semaine: la Belgique, la Finlande, la Grèce et la Grande-Bretagne. Si l'Irlande — seul pays à qui l'on a dû laisser le droit de procéder à la ratification du Traité de Lisbonne par référendum pour des raisons constitutionnelles — rejette celui-ci le 12 juin, la construction de l'Union Européenne telle qu'elle est actuellement proposée par ses dirigeants néo-libéraux risque alors bien d'être définitivement enlisée. Le processus de ratification pourrait s'arrêter pour les onze derniers pays et la nouvelle Constitution n'entrerait pas en vigueur à la date prévue du 1er janvier 2009, bloquant de fait nombre de soi-disant "avancées" dans le fonctionnement de l'institution.

Entre autres conséquences, le refus irlandais doucherait aussi Nicolas Sarkozy, qui attend impatiemment de prendre la présidence du Conseil de l'Union Européenne le 1er juillet prochain pour faire son show en matière de politique économique et étrangère. À la suite du blocage irlandais, il lui serait difficile de persuader ses partenaires de repasser le plat une troisième fois, même si les parlementaires des 27 signent à tour de bras, comme ce fût le cas en France en février dernier (Sous la pression de Nicolas Sarkozy, les élus ont même retouché la Constitution pour contourner le vote des français) et aux Pays-Bas début juin dans l'indifférence quasi-générale (dans tous les pays, les grands médias se gardent bien de réveiller l'opinion publique sur le sujet, sinon pour relayer le discours favorable au 'Oui').

À Dublin, les milieux d'affaires et le gouvernement du Premier ministre Brian Cowen ont pris conscience de l'effet désastreux sur les élites du bloc communautaire au cas où le 'Non' irlandais se concrétiserait. Tous s'emploient à contrer les arguments des partisans du 'Non' et appellent les indécis à un sursaut de raison, n'hésitant pas à brandir menaces et imprécations diverses, notamment sur l'isolement qui en résulterait pour l'Irlande. Du côté de Bruxelles, on retient son souffle en espérant ardemment un retournement de la situation. On évite à tout prix depuis quelques semaines d'y parler des sujets qui fâchent les irlandais (fiscalité, agriculture, défense, commerce, etc), histoire de ne pas renforcer la dynamique des opposants au Traité, mais plusieurs responsables n'hésitent pas à pester en privé contre ce petit pays de 4 millions d'habitants qui risque de faire dérailler une Union Européenne qui elle en "représente" plus de 490 millions. À Paris, Nicolas Sarkozy croise aussi les doigts et s'inquiète sérieusement pour son agenda déjà tout prêt de Président du Conseil de l'Union Européenne. En cas de malheur, ce grand démocrate envisage tout simplement ne pas respecter le référendum irlandais et de punir Dublin en l'obligeant soit à retourner aux urnes après un nouveau tour de passe-passe sur le texte (comme il l'a fait en France), soit à quitter l'Europe avant la fin de l'année, arguant que les 26 autres pays de l'UE ont voté 'Oui' au Traité de Lisbonne.

L'Union Européenne de Nicolas Sarkozy et de ses homologues néo-libéraux oublie simplement que lorsqu'elle demande par un scrutin au suffrage universel l'avis des peuples concernés sur les bienfaits du monde ultra-libéralisé et marchandisé qu'elle leur offre, elle a vraiment beaucoup de mal à obtenir un vote positif. Pourra-t-elle longtemps continuer à faire comme si de rien n'était ?