Roger Stéphane
Roger Stéphane

Roger Stéphane — de son vrai nom Roger Worms — suicidé en 1994 à l'âge de 75 ans, est l'objet d'un tir éditorial groupé chez Grasset avec la réédition dans la collection de poche Les Cahiers rouges de deux de ses livres, Portraits de l'aventurier et Chaque homme est lié au monde, et la sortie d'une imposante biographie, Roger Stéphane, Enquête sur l'aventurier, signée Patrick Lienhardt et Olivier Philipponnat. De Roger Stéphane, les éditions La Table Ronde republient également Fin d'une jeunesse, Carnets 1944-1947, dans une édition revue, augmentée d'inédits et préfacée par les mêmes spécialistes de l'homme et de l'oeuvre. Plutôt de l'homme en somme, car l'oeuvre tient en effet seulement en quelques petits livres publiés dans les années '60, portraits, entretiens, carnets de chroniques, d'articles, de critiques littéraires ou de souvenirs qui tombèrent assez vite dans l'oubli. C'est surtout au journaliste écrivain et éditeur Daniel Rondeau que l'on doit ensuite quelques résurgences du nom de Roger Stéphane dans l'actualité, avec notamment la réédition en 1991 chez Quai Voltaire de la petite anthologie de Stéphane intitulée La Gloire de Stendhal, qui regroupe cinq exercices d'admiration de grands écrivains louant Stendhal avant qu'il fût célèbre, puis les réalisations du film et du livre de témoignages intitulés Des hommes libres, une histoire de la France libre par ceux qui l'ont faite. Régine Deforges publia également peu après le suicide de l'écrivain un carnet littéraire, Roger Stéphane ou la passion d'admirer.

Né en 1919 dans une richissime famille de la grande bourgeoisie parisienne, le jeune juif homosexuel passionné de littérature Roger Stéphane se fît connaître lors de la seconde guerre mondiale. Résistant de la première heure, emprisonné et évadé à plusieurs reprises, il devînt l'un des plus jeunes héros de la résistance et s'illustra en particulier lors de la prise de l'Hôtel de ville le 19 août 1944. D'abord communiste, puis gaulliste de gauche après la guerre et gaulliste de droite après 1958, Roger Stéphane fût pour sa face rayonnante ce qu'il est convenu d'appeler un "témoin engagé dans son temps" qui mêla toute sa vie journalisme, littérature et politique. Collaborateur à divers journaux ou revues (Paris Match, Combat, Les Temps Modernes,...), co-fondateur en 1949 avec Gilles Martinet et Claude Bourdet de L'Observateur (futur Le Nouvel Observateur), conseiller de Pierre Mendès-France, militant de la décolonisation, il fût aussi le réalisateur inspiré des premières grandes émissions littéraires de la télévision française. Côté plus sombre il fût une sorte de vrai-faux aventurier à T.E. Lawrence (auquel il consacra un livre) et à la Malraux (qu'il côtoyait et vénérait), un intellectuel érudit mais snob poussé sur la scène littéraire par ses amis homosexuels Gide et Cocteau, un dandy mondain qui arborait ses très chics noeuds papillons dans les grandes allées parisiennes des médias et de la politique, irritant au final pas mal de monde. On ne manqua pas de lui reprocher son dilettantisme, sa frivolité, son parisianisme et son hédonisme et on lui colla bientôt une étiquette de "Lawrence de pissotière" avant de l'enterrer, à l'instar des Paul Morand et autres Jacques Laurent de cette génération des années '50-60. Le 4 décembre 1994, vieux, malade, endetté, oublié, désespéré, Roger Stéphane, un temps surnomé "le roi de Paris", mît fin à son existence d'aventurier de la gloire.