Descartes

René Descartes, qui habita d'abord "Rue des Veaux" (Kalverstraat) à Amsterdam, dut subir en tant que nouvel auteur une certaine méfiance par rapport à la matérialité même de ses premiers livres. Cette méfiance fut un jour exprimée ouvertement par son père, Joachim Descartes, conseiller au parlement de Rennes,qui se désolait d'avoir "un fils assez ridicule pour se fairerelier en veau". Son mot d'esprit ne sera connu des biographes qu'au XIXe siècle et ne sera cité par Charles Adam dans Vie et oeuvres de Descartes que dans le volume XII ajouté en 1910 aux Oeuvres complètes de Descartes, (un dernier volume, XIIIe, sera encore rajouté en1913 pour les errata).

Cette fameuse édition de Charles Adam, Doyen de la faculté des lettres de Dijon, et de Paul Tannery, Directeur des Manufactures de l'Etat, publiée chez Léopold Cerf, à Paris, en onze grand volumes in-quarto, entre 1896 et 1909, deviendra (même relié en carton gris) une référence universelle sous le sigle "AT". Elle sera révisée aux éditions Vrin pendant les années 1964-1974 et c'est la reproduction de cette dernière réédition qui est publiée aujourd'hui. Les cinq premiers volumes comprennent la Correspondance échangée par Descartes en Hollande et en France, lettres écrites en latin (données en original uniquement, sans traduction) et en français, ce qui, en nombre de volumes, correspond déjà aux titres majeurs publiés pendant toute la vie de Descartes. Exceptée la lettre polémique contre Gisbert Voet, Recteur de l'Académie d'Utrecht (Epistola . .., longue de 200 pages, publiée chez Elzevier, à Amsterdam, en 1643), les quatre autres titres sont ceux des ouvrages cartésiens majeurs. Mais la reproduction de la réédition (dont la date post quem non est 1974) n'a pu malheureusement bénéficier des nouvelles découvertes concernant les enjeux de la Querelle. Théo Verbeek n'a publié leurs éléments qu'en 1988, à la suite de L'Admirable méthode (le pamphlet connu contre Descartes par Martin Schoock, inspiré par sonmaître Voet): non seulement l'épître de Descartes contre Voet et sa Lettre Apologétique (contenus dans AT, VIII-2), mais aussi le texte introuvable et traduit du hollandais pour la première fois d'une Narration Historique rédigée par un anonyme à la demande des bourgmestres d'Utrecht.

Les quatre titres majeurs de l'oeuvre philosophique de Descartes ont été publiés par lui en latin et / ou en français, en Hollande, notamment chez le célèbre libraire-éditeur Elzevier (quoique Descartes lui préférait Jean Maire, à Leyde), et dans diverses imprimeries à Paris: le Discours en 1637; les Méditations - d'abord en original latin, en 1641, à Parisiis, Apud Michaelem Soly, viâ Iacobeâ, sub signo Phoenici", 2ème édition à "Amsterdami, Apud Ludovicum Elzevirium, 1642, puis dans la traduction française du Duc de Luynes, 1647, A Paris, Chez la Veuve Jean Camusat, et Pierre Le Petit, Ruë S. Jacques, à la Toyson d'Or ; les Principes, aussi chez Elzevier,1644/1647, tandis que pour les Passions de l'âme, lesexemplaires imprimés en Hollande en 1649 furent "édités tantôt sous la marque de L. Elzevier,tantôt sous celle d'Henri Le Gras à Paris, tantôt encore sous d'autres marques", comme le précise Ferdinand Alquié dans son Introduction aux Oeuvres philosophiques de Descartes.

Interrogé sur ses autres manuscrits existants, Descartes répondit dans une lettre à Mersenne (27 février1637 ?), qu'il n'a su s'empêcher de rire, en lisant l'endroit de la lettre de Mersenne où celui-ci se plaint que Descartes oblige le monde à le "tuer" afin qu'on puisse voir plus tôt ses écrits. il répondit prudemment d'abord qu'il cachait bien ses manuscrits et puis que, s'il ne meurt "fort à loisir et fort satisfait des hommes qui vivent, ils (les manuscrits) ne se verront assurément de plus de cent ansaprès sa mort". Pourtant, peu après la mort de Descartes, laquelle n'a pas été à loisir, paraîtra en Hollande son Musicae Compendium (Abrégé de la musique). Et la Correspondance futéditée à Paris en deux volumes, à partir des années 1657-1659 par Clerselier, chez Charles Angot ou Henri Le Gras. Les célèbres Règles pour la direction de l'esprit, laissées inachevées, mais qui circulaient en copies manuscrites ont, elles, été retrouvées dans les papiers de Descartes inventoriés à Stockholm après sa mort et publiées d'abord en original latin: Regulae ad directionem ingenii, dans ses Opuscula posthuma physica et mathematica, en 1701 toujours en Hollande, chez Blaeu.

Ainsi, une cinquantaine d'années après sa mort, les oeuvres majeures de Descartes étaient déjàtrès bien connues. Elles seront suivies, mais beaucoup plus tard pour l'essentiel, d'autres inédits. FerdinandAlquié remarque que de 1724 à 1811, aucun inéditde Descartes ne fut publié. La majestueuse intégrale d'Adam et Tannery des années 1896-1913 ne pourra mêmepas profiter des découvertes importantes de textes de Descartes, qui ne furent publiés qu'à partir desannées 1920 - notamment les autographes de 121 lettres échangées entre Descartes et Huygens, augmentées encore en 1950 par une lettre de Descartes au même, du 4 décembre 1649 (in De Gids, février 1950). De Calcul de Monsieur Descartes, retrouvé à Londres, AT, X, ne connaissait qu'un fragment. Avec le changement des datations de l'oeuvre cartésienne, la biographie même publiée par Adam, tome XII, fut rendue caduque. Et tandis que la Bibliothèque de la Pléïade rééditait en 1953 (encore imprimée en 1987) l'édition "condamnée" des Oeuvres et Lettres de Descartes de la lointaine année 1937 (textes présentés par André Bridoux, 1424 p., sans appareil critique, et dont la Chronologie était encore revue personnellement par Charles Adam !), lanécessité oblige, entre 1964 et 1972, Pierre Costabel, aidé de Bernard Rochot et de l'équipe des chercheurs du CNRS, de réviser l'édition AT: corrections et rectifications dechaque tome et ajouts qui s'imposaient laissent au final onze tomes de cette édition AT. Cette réédition in-quartofut publiée aux éditions Vrin pendant dix ans, entre1964 et 1974. Remarquons la synchronisation avec la décade 1963-1973 de l'édition, qui fera autorité, par Ferdinand Alquié des Oeuvres philosophiques choisies de Descartes, chez Garnier,en 3 volumes, avec plus de trois mille pages au total (rééditions en 1983 et 1988).

à l'occasion du Quatrième centenaire de la naissance de Descartes (1596 / 1996), les éditions Vrin, avec le concours du Centre National du Livre, réimpriment donc par processus photographique ces derniers 11 volumes AT, mais en format réduit, avec toujours de grandes marges. Dans un Cours d'histoire de la philosophie de Friedrich Hegel, Descartes fut salué comme un héros pour avoir effacé les traces des livres-instruments magiques au profit de la philosophie. Rappelons-nous aujourd'hui aussi cette autre déclaration de Hegel, plus énigmatique, dans la Phénoménologie de l'Esprit, qui disait qu'une chaussette raccommodée vaut plus qu'une chaussette neuve. Aux temps précaires qui sont les nôtres, les chaussettes blanches de Descartes sont ici réduites des dimensions primitives des grands in-quarto AT de 17 x 25 cm, à celles de12,75 x 18 cm de l'édition actuelle. Preuve encore une fois tristement donnée des dires critiques de Nietzsche que si la philosophie moderne a surgi depuis Descartes, elle se développe contre lui ? Le héros du mythe nietzschéen du "surhomme" revisité en version américaine lors des années de récession devint un Superman en collant bleu. Nous donne-t-on aujourd'hui un Descartes comme un héros en collants blancs raccommodés?