Denis Roche
Denis Roche

Cher Denis,

Le Réverbère vient d'exposer quarante photos inédites prises par toi entre 1986 et 2007. L'affaire est décrochée, c'est entendu, mais puisque la photographie est interminable, tout peut encore être dit dans la rétrospection, n'est-ce pas ? Le biais de tes indirections appelle celui du décalage. Alors, en guise de relance à tout retardement, je te livre ces quelques réflexions de mon regard, sur les multiples réflections du tien.

Cette vingtaine d'années aurait donc une unité ? En quoi la période diffère-t-elle ou rejoint-elle ta production antérieure ? Peut-on d'ailleurs vraiment parler de périodes au sein de ton oeuvre, tant elle est marquée par la continuité esthétique ? À tout choisir, ne s'agirait-il pas plutôt de différentes époques, des différents arrêts de ta vie même ? Du déclenchement comme arythmie, battement du coeur interrompu, l'instant d'un souffle ou d'une apnée. Et de l'appareil comme une boîte à syncopes. Arrêts sur image, oui, le mot est facile, mais plus profondément, arrêts sur quoi ?

La photographie est chez toi "de l'ordre de l'instantané", tu l'as écrit, et j'ai envie de répondre d'une paronomase: de l'instantané qui tétanise. D'où vient la cristallisation ? Comment s'opère-t-elle ? Dans ces inédits, je n'ai pas ressenti la "crampe" dont nous avons eu l'occasion de discuter: le raidissement lié à la précipitation du déclenchement.

En découvrant les quatre prises de ta femme devant le cimetière de Pont-de-Montvert, j'ai aussitôt fait le rapprochement avec la série des quatre photos de Louqsor, en 1981, où le dernier retour manque. La série paraît ici complète. Aurais-tu donc bouclé un périple — esthétique et intérieur ? Le sont-ils d'ailleurs vraiment, ces clichés: complets, bouclés, clos ? En quoi pourraient-ils l'être ? Qu'est-ce qui se serait achevé là ? Que s'y serait-il accompli ? Que reste-t-il à faire, à saisir, à rassembler ?

Je sais: l'aboutissement, c'est bien la mort. "Formidable moteur", me disais-tu. Sur la dernière photo de ladite série (26 septembre 2005), on distingue mieux ce qui figurait depuis toujours, par le jeu perspectif, à l'illusoire portée de main de Françoise: un coeur en fer forgé. Inutile de préciser que cela m'a fait penser au décharné de Ligier-Richier, qui t'avait tant impressionné dans ta jeunesse, à Bar-le-Duc. Tout partirait-il donc de là et y reviendrait-il ? D'une émotion devant l'art ? D'une appréhension métaphysique ? De l'amour ? — Et de quel amour, au fait ?

Selon tes propres mots, l'idée d'aller-retour, dans tes doublets photographiques, est liée "à un questionnement littéraire de l'image". Quel point de vue, aujourd'hui, sur tes photolalies ? Quid de l'éternel retour dans l'espace et sur toi-même ? Vers quoi te dirige ton "arête d'intrusion sagittale" ? Est-elle aussi rectiligne que tu l'affirmais au sujet du poème ?

"J'écris pour être seul, je photographie pour disparaître." Tu m'as expliqué ta double volonté de te débarrasser des genres et des époques littéraires, et d'échapper au milieu des lettres, qui ne s'intéresse que peu à la photographie, mais quand même: le désir de solitude n'est-il pas consubstantiel à ton art ? Et suivant quels spectres ? Que je sache, il n'y a guère de couleurs dans ton oeuvre: pas du tout dans tes photos et très peu dans ta littérature.

Nombreux sont tes clichés où il est question, finalement, de vanité. Mais le genre de la vanité est par nature anxiogène. Là encore, j'ai le sentiment que ton exposition de Lyon témoigne d'un déplacement; la plupart des photos sont comme des empreintes apaisées, une espèce d'abandon voire de recueillement. Comme souvent chez toi, les lieux jouent ici un rôle primordial, central même, davantage que le sujet photographié. L'impression qui s'en dégage est pourtant plus sereine que par le passé, me semble-t-il. La hantise des lieux aurait-elle pris fin ? Ou s'est-elle transmué en autre chose ?

Puisque les cadres s'imposent à ton oeil et qu'en même temps, la photo est le reflet de ton propre regard, qu'est-ce qui a donc changé en lui ? Je ne pense pas, bien sûr, qu'il s'agisse d'un changement radical, mais d'une modification sensible, d'une évolution de ta sensibilité, d'une variation de lumière peut-être ? Et si la photographie est inscription de la lumière, ou même "de la ténèbre inverse", pour reprendre ta formule à propos de Claude Simon, l'écriture, c'est quoi au juste ?

Et l'épreuve du Temps, bien sûr: qu'a-t-elle changé à l'affaire ? L'obsession est-elle intacte ? Où en es-tu du rapport entre surface et profondeur ? Dans les dépôts de ton existence, quelles sont les couches de sédimentation ?

Tu me parlais naguère "d'accaparement de ce qu'on regarde et qu'on photographie". Accaparement, surprise, emprise, saisie, saisissement. Association de mots, synonymes d'approximation, autant dire de rapprochement. Quelles sont désormais les évidences ? Comme je suis d'humeur ludique, dans le mot, on entend le préfixe (l'antéfixe ?) — ce qui saute aux yeux ou ce qui en jaillit --, mais aussi le vide et la danse... Louve basse, encore et toujours ? Évanescence et création, tout un poème. "Ah ! faut-il que mes yeux s'emplissent d'ombre un jour"... Tu te souviens ?

En avril 2001, tu exposais au Réverbère "La Question que je pose". Il y en avait donc une seule ? Voilà, en tout cas, les miennes, que je signe en très fidèle amitié.

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      • À lire, de Denis Roche : Louve basse (Seuil, 1976), Notre antéfixe (Flammarion, 1978), La Disparition des lucioles (L'Étoile, 1982), Conversations avec le temps (Le Castor astral, 1985), Photolalies (Argraphie, 1988), Ellipses et laps (Maeght, 1991), Le Boîtier de mélancolie (Hazan, 1999), Les Preuves du temps (Seuil, 2001), La Photographie est interminable (Seuil, 2007).

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      • Roger-Michel Allemand a réalisé avec Denis Roche "L'Aléa littéraire", entretien sur l'écriture et la photographie publié à Lisbonne, dans le numéro 17 de la revue Ariane (2001). Il est aussi l'auteur de l'article consacré à Denis Roche dans le Dictionnaire mondial des littératures (Larousse, 2002).