Denis Diderot
Denis Diderot

"Egaré dans une forêt immense pendant la nuit, je n'ai qu'une petite lumière pour me conduire. Survientun inconnu qui me dit: mon ami, souffle ta chandelle pour mieux trouver le chemin. Cet inconnu est un théologien". Ainsi s'exprimait Denis Diderot dans son Addition aux Pensées philosophiques. Le philosophe est celui qui s'est égaré, par mégarde ou volontairement, dans cette forêt immense que constitue la métaphysique et toute réflexion en général quand elle persévère dans son désir. Non seulement cela, mais le philosophe est celui qui n'a qu'une "petite lumière" pour guide, tels ces poissons des profondeurs abyssales qui portentsur leur front une phosphorescence d'outremer. Or, c'est de cette "petite lumière" dont il est question avec le livre de Eric-Emmanuel Schmitt sur Diderot, que l'auteur connait pour l'avoir beaucoup fréquenté à travers ses pièces et son oeuvre de dramaturge (Le Libertin, Golden Joe), oeuvre qui luia valu un Molière en 1994 pour Le Visiteur.

Mais quelle est cette lumière philosophique, cet éclairage conceptuel? Il faut d'abord noter que Schmitt s'attèle ici à une rude tâche car Diderot "propose davantage un trajet philosophique qu'une philosophie arrêtée. Diderot fait surgir des impasses, propose des hypothèses, flirte longuement avec elles, semble lesépouser puis les abandonne". Ainsi, et le sous-titre du livrenous l'indique, parler de Diderot et de sa lumière (stoïcienne) c'est se laisser séduire par un philosophe qui a justement fait de la séduction son arme favorite pour transgresser les lois et les dogmes de la métaphysique, et rétablir à partir d' une pensée intelligente et stratégique de l'apparence la civilité si douce et libertine du XVIIIe siècle flamboyant. Car "Diderot n'est pas l'homme des tables rases, il s'insère, il s'insinue "et c'est un véritable "fossoyeur de la métaphysique". Aussi, comment penser la séduction philosophique, cet eros philosophos platonicien qui pique de son dard toute oreille attentive, et d'une manière générale, la séduction? Qu'on ne s'y trompe pas: Diderot réunit avant la lettre deux figures majeures de la séduction philosophique ou plutôt de cette philosophie qui ne peut faire autrement que séduire: Platon et Nietzsche.

En effet "la philosophie, selon Diderot, c'est donc le Sphinx plutot qu'Oedipe: elle répond moins qu'elle n'interroge" et "dans le dialogue platonicien, ce n'est ni la maïeutique, ni la dialectique qu'admire Diderot, mais l'art de la caractérisation, de la singularisation, c'est à dire son art à lui. Il relève chez l'Athénien sa propre manière, l'individuation extrême, la concrétude, la situation, l'allure de la conversation". C'est cela: l'allure.

Diderot c'est l'allure de la philosophie. Ainsi, et le passage de l'auteur sur le rapport Platon-Diderot est particulièrement éclairant, Diderot nous invite à un néologismede la philosophie: "une nouvelle écriture philosophique", une nouvelle manière qui passe par le dialogue (Le Neveu de Rameau) et par les lettres (Lettres sur les Aveugles, Lettres sur les Sourds et Muets). Pour Diderot, Platon est celui qui "a des moments de l'enthousiasme le plus sublime (...) il vit que le doute est la base de la véritable science". Il annonce Nietzsche, car comme lui, il "s'annonce philosophe. Et cependant, il conteste constamment les pouvoirs et les objectifs du philosophe. La philosophie lui semble à la fois impossible et nécessaire. Une soif sans satiété". Comme Nietzsche, Diderot "ne donne pas de fils légitimes. Son humeur libertine n'a semé que quelques bâtards ça et là, des bâtards singuliers, bavards, ingrats, sans esprit de famille, sans aucun sens du ralliement (...). Diderot n'est pas un père mais un frère, un frère en liberté et en vagabondage".

C'est Karl Lowith qui disait de l'oeuvre de Nietzsche qu'elle est un "système de contradictions", c'est à dire une systémisation de contradictions, de paradoxes (celui ducomédien par exemple). Avec Diderot, on assiste àl'émergence d'une théâtralité platonicienne qui s'insinue dans la métaphysique du moment (Berkeley, Locke, Kant) et dont le soubassement est une véritable dynamique de contradiction qui tient plus du socialisme libertaire que du conformisme libéral et bourgeois bien qu'il soit amené "à être révolutionnaire au plan individuel et conservateur au plan collectif". La lumière du philosophe est donc une séduction qui repose sur des contradictions et qui empêche toute définition du philosophe, si ce n'est un stoïcisme libertin et humaniste car, et cela est certain, il est un homme des Lumières, c'est à dire d'un siècle qui répond de loin à la révolutionopérée par la Renaissance au niveau iconographique: le XVIIIe siècle ne pense pas tant la rapport entre Dieu et l'Homme (quoiqu'il soit souvent présent) que le rapport entre l'homme et son son savoir, rapport qui nous réapparaît comme urgent à penser dans notre siècle où les formes de communication deviennent plus importantes que leur contenu. Mais écoutons plutôt ce comédien de la philosophie: "L'homme est le terme unique d'où il faut partir et auquel tout ramener (...).Abstraction faite de mon existence et du bonheur de mes semblables, que m'importe le reste de la nature".

La seule critique que l'on pourrait émettre à l'auteur est d'avoir été, justement, séduit par l'objet de son étude, par cette chandelle allumée dans une obscure forêt, au lieu de prendre du recul afin de synthétiser son étude de conceptualiser cette "allure de la philosophie", ce "bricolage de sagesse" typiquement diderotienne. Mais, face à Diderot, comment rester de marbre? Diderot ou La Philosophie de la Séduction est un livre agréable à lire et rafraîchissant dans notre quotidien qui se noie à perte de vue sous des mots comme"fracture sociale", "citoyenneté", "démocratie", "violence", "acquis sociaux", "intégrisme", etc..., et qui oublie bien souvent que "philosopher, c'est satisfaire un désir". Et, pour reprendre cette allure philosophique, si, en effet, le philosophe est "le spectateur de la vérité" (Platon), il n'en est pas moins vrai aussi que "la bêtise reste le théâtre de la philosophie" (Foucault).

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Eric-Emmanuel Schmitt, Diderot ou La Philosophie de la séduction (Éditions Albin Michel).