Écrire, Mai 68
Écrire, Mai 68

Écrire, Mai 68: d'abord une couverture. Lettres cinabre sur fond noir, comme de juste. Liste blanche des contributeurs, disposée en deux colonnes, fer à droite, fer à gauche. Énumération sans autre hiérarchie que l'ordre alphabétique, égalité libertaire, anarchie maîtrisée d'une répartition sans parti pris. H bifrons de l'Histoire ? Drapeau janusien, rétrospectif et prospectif ? À la conjonction, une hampe invisible, brandie par un pavé rouge en guise de poing.

Écrire, Mai 68: un titre percutant aussi, elliptique, foyer d'interrogation. Tout est dans la virgule: non pas la chronique ou la fiction des "Événements", vécus ou fantasmés, mais, telle une énigme qui s'imposerait avec la simplicité de l'évidence, la juxtaposition d'un verbe et d'un moment, unis l'espace d'une respiration, séparés pourtant liés par un même souffle.

Qu'est-ce que Mai 68 a changé dans la littérature ? Telle est la question soulevée par ce recueil. Parmi la multitude des ouvrages de circonstance publiés en ce quarantième anniversaire, c'est bien le seul à la poser, ce qui est déjà beaucoup. Intuition lumineuse et originale d'un projet qui ne pose pas le débat en termes de nostalgie, de manifeste ou de contestation, mais le déplace délibérément sur le terrain ouvert d'une rencontre, où se croisent politique, écriture et sociologie. Les quelque trente écrivains ici rassemblés, qu'ils fussent témoins, acteurs ou héritiers, répondent tour à tour, directement ou non, chacun selon son style et son tempérament, livrant leurs éclairages respectifs, le plus souvent convergents, sous forme d'entretien, de correspondance, de billet d'humeur, d'analyse de fond ou de texte de création.

Afin d'éviter à notre lecteur le fastidieux d'un catalogue inutilement exhaustif, voici quelques-uns des sujets abordés: la France de l'après-guerre, dont Pierre Bergounioux brosse un tableau savoureusement décalé; les revues d'avant-garde, au premier rang desquelles l'iconoclaste TXT (Christian Prigent); l'occupation de l'Hôtel de Massa et l'entreprise de rénovation des Lettres (Michel Butor, Jean-Claude Montel); la mise en relation des manifestations parisiennes avec leurs homologues ailleurs dans le monde, en particulier à Prague (Jean-Pierre Faye); la comparaison, non moins féconde, jusque dans la dimension polémique, de la situation hexagonale d'hier et d'aujourd'hui (Hubert Lucot, Bernard Noël, Jacques Serena, Jude Stéfan, Raoul Vaneigem), etc. Mai 68 était-il le fait de visionnaires ? Les instantanés en prose de Paul-Louis Rossi et les réflexions de Marie Étienne sur la photographie semblent aller dans ce sens, de même que les retours impressionnistes de Ronald Klapka et de Jean-Luc Parant, qui disent l'importance et la fonction des regards, des optiques et des perspectives. Le spicilège comporte en outre des extraits de trois ouvrages antérieurement parus: Écrit en 68 de Dominique Noguez (1999), Un vrai roman de Philippe Sollers (2007) et Les Années d'Annie Ernaux (2008).

Mais on retiendra surtout que parmi ses inédits littéraires, presque tous (à l'exception de ceux de Jean-Paul Michel et d'Enrique Vila-Matas) ressortissent au genre poétique (Emmanuel Adely, Henri Deluy, Joseph-Julien Guglielmi, Jacques Jouet, Leslie Kaplan, Pierre Le Pillouër, Jean-Jacques Viton). Poésie en vers libres, cela va sans dire. La coïncidence ne doit rien au hasard: ce qui se joue là, c'est bel et bien une affinité de nature, un apparentement créateur, voire une consubstantialité. Raison pour laquelle, dans son excellent essai "Écrire et Mai 68 ?", qui est le seul à prendre à bras le corps la problématique d'ensemble, et de quelle manière ! Jean-Claude Pinson résume: "[...] les deux choses sont indissociables: elles sont un autre nom pour l'inséparable vieux couple que forment, entre divorce et remariage, Poésie et Politique."

La formule est pour ainsi dire confirmée par les deux études universitaires qui encadrent le volume: à l'ouverture, Dominique Viart fait le point sur "Les héritages littéraires de Mai 68"; à la clôture, Boris Gobille expose les tenants sociologiques des rapports entre "Politique et écriture en mai-juin 1968". Complémentaires dans leurs méthodes et leurs objets, l'un portant sur la diachronie, l'autre sur la synchronie, ces articles sont promis à faire référence et à nourrir le débat sur les liens intrinsèques qu'entretient toute écriture novatrice avec le principe même de contestation.

De la poiesis et de l'inspiration comme énergies tournées vers la transgression, donc. Ce qui explique sans doute l'absence d'esthétique propre à l'élan des événements relatés: on n'enfreint pas toujours les codes et les règles, y compris des Belles Lettres, pour les remplacer par d'autres. En cela, Mai 68 ne fut décidément pas une révolution.

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• Collectif, Écrire, Mai 68, Argol éditions.

Diverses manifestations sont organisées autour de cet ouvrage:

• Mardi 13 mai, à 18h, au Théâtre de l'Odéon - Petit Odéon: lectures et rencontre avec Emmanuel Adely, Jean-Pierre Faye et Jacques Serena.

• Dimanche 18 mai, au Théâtre du Pavé et au cinéma Le Cratère (Toulouse): rencontre avec Jean-Claude Pinson; lectures par des acteurs et projection de documentaires.

• Jeudi 22 mai, à 19h, à la librairie MK2 livres Grande Bibliothèque: lectures par Pierre Bergounioux, Leslie Kaplan, Dominique Noguez, Emmanuel Adely, Jean-Pierre Faye, Henri Deluy, Hubert Lucot, Dominique Viart; rencontres suivies de la projection du film Coup par coup de Marin Karmitz et d'un débat en présence du réalisateur.

• Mercredi 28 mai, à 19h30, Société des Gens de Lettres, à l'Hôtel de Massa: rencontre et échanges animés par Boris Gobille (présence des contributeurs du livre à confirmer)

• Samedi 31 mai, aux Halles de Schaerbeek (Bruxelles): présentation du livre et lecture par six de ses auteurs (liste non communiquée).

• Lundi 30 juin, au CNL, 53, rue de Verneuil: rencontre et débat avec les auteurs du livre.