Silvio Berlusconi
Silvio Berlusconi

Il y a huit ans, au printemps 1994, à l'occasion de la victoire électorale du premier gouvernement de Silvio Berlusconi, la République des Lettres avait publié des entretiens avec trois grands écrivains italiens (Vincenzo Consolo, Eduardo Sanguineti, Luca Canali) pour tenter de faire le point sur la situation culturelle et politique en Italie. Nous voici de nouveau attelés à la même tâche, mais avec une différence fondamentale: le gouvernement Berlusconi de 1994 a été un épisode presque imprévu, de courte durée, qui n'a guère laissé de traces sur les structures et le tissu du pays. Cette fois-ci, le gouvernement élu en mai 2001 semble destiné à durer longtemps et à modifier profondément le paysage politico-culturel de l'Italie. En effet, après l'échec de sa première tentative de gouvernement, Silvio Berlusconi s'est appliqué à consolider sa présence et son pouvoir dans tous les domaines, notamment dans les secteurs de la culture, du spectacle, du cinéma, de l'information, ce qu'on appelle l'entertainment. Pourtant, les points centraux du débat sont restés les mêmes: la victoire "d'une culture commerciale, envahissante, persuasive et dépressive", représentée par une "petite bourgeoisie télématique, vidée de toute mémoire, de toute histoire, unifié par une langue néo-barbare" (Consolo), l'impasse de la gauche comme effet de la recherche "de la modernisation à tout prix, d'une dangereuse compétition avec les forces réactionnaires au niveau même du langage, de l'imaginaire et de la terminologie" (Sanguineti).

Du point de vue des écrivains et des hommes et femmes engagés à tous les niveaux dans la culture, le point fondamental est donc la nécessité de réfléchir et de réélaborer une langue, un imaginaire, une épistémologie politiques. Entre temps, il faut aussi tenir les yeux bien ouverts sur la réalité, car ce gouvernement de la droite italienne s'est employé dès le début à prendre possession et à démanteler systématiquement les structures et les institutions culturelles du pays.

Du point de vue de l'édition et du livre, les problèmes sont complexes, inséparables de cette politique menée par Silvio Berlusconi dans tous les secteurs. Première anomalie fondamentale: le chef du gouvernement est aussi propriétaire de plusieurs chaînes télévisées privées et responsable politique de la télévision publique. Il est également propriétaire de la plus grande maison d'édition italienne, Mondadori, qui elle-même n'est pas seulement une maison d'édition mais aussi un groupe éditorial, comprenant entre autres les éditions Einaudi, qui ont été longtemps l'étendard de la culture engagée. Cette anomalie a été soulignée par Giorgio Bocca, un des plus célèbres éditorialistes et essayistes italiens: dans un entretien (Il Corriere della Sera, 01 mars 2002), il a annoncé qu'il allait quitter Mondadori, qui pendant une dizaine d'années a été son éditeur, avec des titres à grand tirage. Bocca a avoué qu'il était "gêné" de publier pour une maison d'édition appartenant à Silvio Berlusconi, alors que celui-ci est la cible de ses articles polémiques parus dans les journaux. Bocca est aussi en train d'écrire un livre sur le gouvernement Berlusconi, qui paraîtra fin 2002 chez Feltrinelli. L'écrivain déclare être préoccupé par cette situation en impasse politico-culturelle, et rappelle qu'il a été "un des premiers à parler de régime, en raison de l'étroite imbrication entre media, édition et publicité".

Pour sa part, Vincenzo Consolo, qui est publié lui aussi chez Mondadori, a déclaré (Corriere della Sera, 03 mars 2002) en réponse à la prise de position de Bocca, qu'il pensait pour le moment rester chez son éditeur, mais qu'il espèrait encore en un "changement de propriétaire de la maison d'édition". Il rappelle aussi qu'il y a un procès en cours concernant la légitimité de la proprieté de la société Mondadori.

Giorgio Bocca et Vincenzo Consolo sont des auteurs célèbres, qui ne doivent pas faire un grand effort pour trouver un nouvel éditeur. Antonio Tabucchi est chouchouté par ses éditeurs à l'étranger. Ce n'est que justice, car sont des auteurs de valeur. Mais tous les autres? Tous les écrivains et les poètes qui n'arrivent pas à avoir du poids au niveau de la diffusion et des ventes, qui n'arrivent pas à faire entrendre leur voix dans le fracas des media?

Par un fait étrange, dans le nouveau Conseil d'Administration de la RAI, la télévision publique italienne, un des deux seuls représentants de la gauche est Carmine Donzelli, historien de formation, qui a longtemps collaboré avec Einaudi avant d'ouvrir sa propre petite maison d'édition, avec un catalogue de qualité, surtout dans le domaine des essais. Avec son nouveau mandat, il devra se détourner de l'univers feutré des essais pour le monde des apparitions et des apparences télévisées. Y aura-t-il là quelque chose à gagner pour la télévision ou quelque chose à perdre pour le monde des livres?

Dans tous les secteurs, la politique de la droite italienne semble décidée à freiner plus qu'à développer les langages et les projets de la culture. Même dans le secteur très délicat des Instituts Italiens de Culture à l'Etranger — desquels dépend l'image de l'Italie dans les autres pays — la politique actuelle semble viser à transformer les projets en initiatives outrées de commercialisation du Made in Italy et de la culture au sens le plus large et le plus populaire, sinon le plus populiste: la mode, la gastronomie, la musique et les traditions populaires. Signalons le cas du directeur de l'Institut Culturel Italien de Londres, Mario Fortunato, qui a suscité un appel en sa faveur signé par le gotha de la culture britannique: Salman Rushdie, Harold Pinter, Ken Loach, etc.

Mais les polémiques concernent quasiment tous les secteurs culturels: de la Biennale de Venise à la gestion de la télévision publique, des provocations de Vittorio Sgarbi à l'école Nationale du Cinéma, de l'Université aux politiques pour le théâtre.

Cette situation a contraint nombre d'intellectuels à sortir d'une certaine indifférence ou distraction sournoise qui les caractérisait ces dernières années. La récente mobilisation est dirigée contre les projets de la droite, mais aussi contre l'opposition de la gauche, considérée trop tiède. Depuis le "cri" de Nanni Moretti, les appels se multiplient, on a même inventé la protestation inédite des rondes de citoyens autour de bâtiments-symboles: le palais de la Télévision, le Palais de Justice, prochainement aussi le Ministère de l'Education Nationale.

Les polémiques s'intensifient et se multiplient chaque jour, la culture n'étant pas la seule question à la une, et pourtant un des fondements de la vie d'un pays. Lietta Tornabuoni, journaliste à La Repubblica, a récemment déclaré que "c'est la culture en tant que telle qui n'intéresse pas le gouvernement actuel, que ce soit la culture de droite, de gauche ou du centre".

Sans doute y a-t-il là une simplification polémique. Mais assurément il y a en Italie une bataille qui va au delà de la gauche et de la droite, et qui concerne les priorités, les conceptions de la vie civile et sociale et les échelles de valeurs. C'est une occasion précieuse pour les intellectuels, les écrivains, et tous les travailleurs de la culture et de la connaissance, de mettre à jour leurs idées, leurs propositions, leurs langages et leurs images du monde: un défi essentiel, qui nécessite un vrai regard visionnaire et un horizon plus large que le résultat d'une élection politique passée ou future.