Silvio Berlusconi
Silvio Berlusconi

Les Italiens sont tombés dans le piège. Une avalanche de votes a consacré la naissance de la Seconde République d'Italie, résolument réactionnaire, régressive et intolérante. Les cinq ministres néo-fascistes embarqués dans l'équipe du gouvernement conduite par M. Silvio Berlusconi, ne sont que l'horreur la plus évidente d'une formation politique qui a tout d'une "foire des horreurs". A un programme politique fondé, on peut poser des questions fondées, on peut s'interroger sur les conditions de faisabilité. A un slogan pour la vente d'un produit, on ne peut réagir que d'une seule façon: acheter, ou ne pas acheter. La majorité des Italiens ont acheté, tout en forçant le reste du pays à devenir consommateur malgré lui. L'envahissement du langage télévisé cache la présence et la voix des langages et des consciences "diverses". Où sont maintenant, en Italie, les voix de l'opposition, les voix des intellectuels et de tous ceux qui s'opposent aux programmes politiques, mais aussi à l'homologation pseudo-culturelle des nouveaux leaders du pays? Dans les interventions et les déclarations récentes des intellectuels et des forces de gauche, on perçoit résolument la nécessité de renouvellement et de réélaboration d'une langue, d'un imaginaire, d'une épistémologie politique. Au-delà de la langue plus directement politique, il y a une "métalangue politique", une langue intellectuelle et même littéraire qui a formé, servi et parfois âprement critiqué les théories et les actions de la gauche. C'est dans le sillage de cette métalangue que nous avons posé quelques questions à trois écrivains représentatifs de manières différentes d'approcher les mêmes problèmes graves et urgents de l'Italie, mais aussi de n'importe quel Etat démocratique. Ces écrivains n'offrent pas des solutions, mais aident à reformuler les problèmes avec toutes les nuances nécessaires.

Vincenzo Consolo. Ecrivain, essayiste. Son roman le plus important est Il sorriso dell'ignoto marinaio, 1976 (Le sourire du marin inconnu), réflexion allégorique sur le rôle des intellectuels face aux grands événements historiques. Sicilien d'origine, il vit depuis longtemps à Milan.

Les intellectuels et les écrivains de gauche s'interrogent aujourd'hui sur les métamorphoses des codes du langage de la communication sociale. On sait très bien que chaque interrogation se fonde avant tout sur une "réélaboration de la mémoire". Quelle est l'histoire récente de la communication sociale et littéraire dans notre pays? Y a-t-il une spécificité linguistique italienne?

Vincenzo Consolo: La réponse à des questions de cette importance devrait être un essai écrit à trois mains par un linguiste, un homme politique et un écrivain comme Pier Paolo Pasolini. Il fut le premier à écrire un essai fondamental sur le sujet: il s'agit de Nouvelles questions linguistiques, paru en 1964 et suivi d'un débat passionné. On ne doit pas oublier que Pier Paolo Pasolini avait commencé à écrire à partir d'un substrat dialectal, son Frioul latin et paysan, et qu'il avait ensuite expérimenté dans ses romans, d'une façon différente de Carlo Emilio Gadda, un langage bariolé d'amalgames, d'emprunts et de digressions dialectales. Dans Nouvelles questions linguistiques, il avait commencé par commenter la thèse selon laquelle en Italie n'existait pas une véritable langue italienne nationale, mais plutôt une "koiné moyenne" formée par le dualisme d'italien littéraire et d'italien technique. Ce langage était utilisé par la petite et moyenne bourgeoisie, une classe qui ne s'était jamais identifiée avec sa nation. Pasolini soutenait que c'était dans les années soixante, les années du "miracle économique", marquées par le triomphe du régime démocrate-chrétien, qu'avait émergé la nouvelle langue nationale. Pasolini écrivait: "Donc, en quelque sorte, avec quelque hésitation, et non sans une certaine émotion, je me sens autorisé à annoncer que l'italien en tant que langue nationale est né." Il écrivait que l'ancien axe linguistique centre-mériodional, d'origine latine, s'était transformé en un nouvel axe centre-septentrional la nouvelle langue nationale était la langue de la bourgeoisie d'entreprise, la langue technologique du nord industriel du pays. Cette langue, transférée dans l'usage politique, devenait cet incroyable langage d'Aldo Moro et de ses compagnons de parti: un langage hermétique, évasif, incommunicable, qui serait bientôt devenu la langue "aphasique" du pouvoir politique en Italie.

Cependant, l'analyse de Pasolini, extrêmement lucide, se passait de rechercher plus loin les racines de la nouvelle langue nationale italienne. Selon mon opinion, ces racines étaient à rechercher dans le dannunzianisme (style créé par Gabriele D'Annunzio), pénétré dans la langue de la petite bourgeoisie de cadres bureaucratiques de l'Italie pré-fasciste. Cette langue fut ensuite effacée par l'action de déstructuration opérée par les futuristes de Marinetti enfin, le dannunzianisme était devenu en politique le langage soutenu-impératif, axiomatique-terroriste du fascisme de Mussolini.

Entre-temps, pendant la période de formation de la nouvelle langue nationale, que se passait-il chez les gauchistes ? Ont-ils réussi à créer une langue d'opposition, "prolétaire" ou illuministe, résolument réaliste et communicative? La réponse n'est pas facile. Toutefois, on peut voir comment d'un côté la gauche a développé une langue philosophique pour la théorie et l'action politique, qui était utilisée surtout dans les revues et dans les milieux intellectuels d'un autre côté, dans les zones ouvrières et industrielles est née une langue techno-politique, une argot "politico-syndical" parallèle à la langue technologique et d'entreprise de la bourgeoisie. La koiné linguistique de la gauche, hermétique et aphasique comme l'autre, aurait ensuite été transférée dans les petites revues des groupes extra-parlementaires et dans le langage du terrorisme des années soixante-dix. Il est important par exemple de noter qu'un mouvement littéraire avant-gardiste comme le Groupe 63, qui théorisait la destruction des structures syntaxiques et communicatives, et donc proche en cela du futurisme, a créé des journaux de lutte politique avec l'aide de groupes subversifs. Entre-temps se formait, avec une virulence inconnue dans d'autres pays européens, la révolution dévastatrice des media, le pouvoir nivelant de la télévision.

Dans les années quatre-vingts, les années de l'"andreottisme" et du "craxisme" effrénés, de la croissance de la criminalité organisée, des tueries à but politique, du clientélisme, de la corruption, de la transformation de l'ancienne classe ouvrière en petite bourgeoisie de masse, commençaient à émerger deux phénomènes à la fois linguistiques et politiques: d'un côté la Ligue du Nord, un mouvement revanchard, de type vendéen, qui revendique comme langue le dialecte politique de la plaine du Pô. La Ligue du Nord réclame la rupture de l'unité du pays, et utilise pour son combat politique un langage agressif, terroriste, phallique et scatologique. De l'autre côté, la naissance dans les chaînes télévisées gérées par Berlusconi d'une culture commerciale, envahissante, persuasive et dépressive, qui alterne les messages sournois de la publicité avec le terrorisme visuel et verbal des animateurs de programmes. Sur la base de cette culture et de cette langue a surgi, avec une soudaineté presque miraculeuse, le mouvement politique de Forza Italia, qui a ensuite incorporé le néo-fascisme resurgissant et la Ligue du Nord. La petite bourgeoisie post-industrielle télématique, vidée de toute mémoire, de toute histoire, unifiée par une langue néo-barbare, a pris aujourd'hui le pouvoir: qu'est-ce que cela, sinon encore une fois le fascisme?

Eduardo Sanguineti. Ecrivain et poète, a été dans les années soixante parmi les fondateurs du mouvement littéraire d'avant-garde Groupe 63, aujourd'hui professeur de littérature et grand connaisseur de Dante Alighieri. Il est né et vit à Gênes.

On a l'impression que, au-delà des contingences politiques, le danger est dans la tentative d'effacer et de vider les fondations mêmes de la conscience moderne et démocratique, les principes de base de Liberté, Egalité, Fraternité.

Eduardo Sanguineti: Oui, c'est exactement ça. Le fondement de toutes les cultures réactionnaires s'est toujours présenté comme une critique des acquis de la Révolution française. C'est pour ça qu'aujourd'hui cette mémoire devient importante: non pas en tant que vide célébration formelle, mais en tant que mémoire idéologique du tournant de la conception moderne de l'Etat.

Peut-on reconnaître une spécificité italienne dans la formation des théories et des pratiques politiques de la gauche?

Eduardo Sanguineti: En Italie le langage de la gauche a été fortement marqué par la pensée de Gramsci. Puis, l'action politique de Berlinguer, le "déchirement" de Berlinguer par rapport à l'URSS, a été un fort élément de renouvellement pour la gauche européenne tout entière, renouvellement qui a agi même au niveau du langage. En plus, on ne doit pas oublier que, à la différence des autres pays européens, l'Italie de l'après-guerre présentait encore des caractères fortement ruraux qui accompagnaient le début de l'industrialisation, ce qui a marqué d'une façon particulière les points de repère et la terminologie de la gauche italienne. C'est évident qu'aujourd'hui la situation est profondément modifiée, et cette exigence d'un renouvellement des codes de communication et de persuasion est normal. Mais je crois que la gauche ne doit pas cultiver l'illusion de pouvoir sortir de ses problèmes à travers le simple effacement de sa tradition culturelle: ce serait une grande erreur, qui aboutirait à une perte de consensus encore plus grande. En effet, la gauche a cherché souvent la modernisation à tout prix, s'engageant dans une dangereuse compétition avec les forces réactionnaires au niveau même du langage, de l'imaginaire et de la terminologie. On a l'impression que la gauche a voulu se débarrasser trop rapidement de son histoire.

Luca Canali. Ecrivain, poète, a publié en 1979 un roman, Autobiografia di un baro (Autobiographie d'un tricheur), qui se passe dans le milieu de la gauche d'après-guerre et qui a suscité un certain débat. Il vit à Rome, où il a été professeur de littérature latine.

La nouvelle formation du gouvernement, industriel-leguite, est en train de déplacer l'axe central du pays de Rome à Milan. Est-ce un virage historique?

Luca Canali: On peut très bien utiliser la métaphore historique d'un parallèle avec la chute de la Rome antique: une fois épuisée son ère de puissance, Rome s'écroule sous le poids de la décadence et de la corruption. L'Empire romain est remplacé alors par les royaumes romano-barbares, formés d'éléments de la tradition romaine et d'innovations introduites par les rois barbares. A la puissance de Rome succèdent les années obscures du Haut Moyen Age. En réalité, dans ce parallèle on aperçoit une différence fondamentale: au temps de la chute de Rome il y avait l'espoir représenté par le christianisme encore jeune et fécond. La force spirituelle d'aujourd'hui est réduite à une religiosité formaliste et épuisée, qui cherche sa délivrance dans le volontariat humanitaire. D'un autre côté, on voit le triomphe de l'individualisme je-m'en-foutiste, consumériste et hédoniste, qui conçoit comme unique forme de solidarité la charité télévisuelle introduite dans certains programmes "sociaux".

Dans tout ça qu'en est-il des forces intellectuelles et sociales de la gauche?

Luca Canali: Selon moi, la gauche n'oppose que des solutions périmées: la "démocratie néo-libérale", ou alors un maximalisme tout à fait nostalgique, ou encore une sorte d'effronterie pseudo-expérimentale de certains programmes télévisés. Les intellectuels sont confus. La littérature et la poésie se fatiguent à trouver de nouveaux langages. Jusqu'à il y a dix ans, il existait une production littéraire nourrie par les oeuvres d'écrivains comme Alberto Moravia, Leonardo Sciascia, Carlo Emilio Gadda, Pier Paolo Pasolini, Italo Calvino, Piovene, Pratolini, et Caproni, Giudici et Raboni pour la poésie. Maintenant, on a l'impression d'une stagnation générale, contre laquelle luttent quelques écrivains isolés, comme Vincenzo Consolo, Antonio Tabucchi, Alberto Arbasino. Après eux on voit s'avancer, sauf quelques exceptions solitaires, des bataillons d'"écrivains gris" qui bougent plus selon les indications des éditeurs qu'à parti d'un projet général ou collectif.