Hawad / Touaregs
Hawad / Touaregs

"Tant que notre peuple se fera massacrer, notre résistance ne cessera de puiser encore une force et un souffle nouveaux pour nourrir une résistance solide comme la pierre. Quel avenir pour nous, sauf continuer à résister en mourant ou en vivant pour perpétuer notre nation ? De chaque côté nous encerclent la mort et la haine, tout un ordre qui ne veut que l'épuisement et l'effacement de notre peuple. Il n'existe personne ni aucun pays qui nous hissera au-dessus de tous les faits qui étranglent notre vie... Pour abriter notre nation déchirée, nous en sommes au début, au commencement de la libération de notre pays. Partout où il y a un Touareg, pour moi, ce n'est qu'un fragment du coeur de la nation touarègue éventrée. Et rien ne pourra la recoudre que le sang et les balles de ses enfants, ceux qui usent de l'esprit de la résistance, une résistance qui ne se soumet pas, une résistance comme celle de nos ancêtres. Il faut que la France, qui a tailladé notre nation et notre pays, sache que ni l'argent ni le feu ne nous feront jamais accepter d'être dirigés par ses nouveaux serviteurs. Moi aujourd'hui, j'ai 95 ans et suis le voisin des cieux. Par les cieux je jure que moi et tous les Touaregs sommes décidés à naviguer dans les maux de notre nation, à naviguer jusqu'à parvenir à tenir de nos bras le gouvernail de nos destinées et de notre pays. Touaregs, nageons, nageons jusqu'à atteindre notre jour et si nous périssons dans l'océan de la libération de notre nation, alors nôtre résistance sera une leçon pour les mondes qui viendront."

Ces paroles ont été prononcées par un vieux chef touareg, en exil depuis 64 ans: Mohamed Ali ag Ataher des Kel Intessar, au moment même où Edgard Pisani, médiateur français, intervenait pour faire signer un pacte de paix entre la rébellion touarègue et le gouvernement malien. Malgré un long chapelet de pactes, d'accords, de compromis, de renouvellement de pacte, de traités, de trêves et de cessez-le feu, la situation stagne, aussi bien du côté malien, où les accords paraphés en novembre 1992 n'ont jamais été appliqués, que du côté nigérien, où depuis quatre ans la France et alternativement l'Algérie se sont agitées en vain pour établir un statu quo entre gouvernement et fronts armés, jusqu'à la toute dernière mouture d'accord qui vient d'être signée à Ouagadougou le 9 octobre dernier. Plus que jamais, les pactes apparaissent comme des coquilles vides, sans application concrète. Certains d'ailleurs sont comparés à des emplâtres sur une jambe de bois, ne contenant aucune proposition novatrice, capable de changer la situation. C'est le cas de l'accord de Ouagadougou du 9 octobre 1994, qui remet à plus tard toutes les mesures vitales concernant l'avenir économique, social, culturel de la région: ses résolutions se limitent en effet à un nouveau découpage administratif qui faisait déjà partie depuis belle lurette du plan national d'aménagement du territoire nigérien; d'autre part, il stipule une trêve de trois mois et légitime une politique sécuritaire "pour éradiquer l'insécurité résiduelle" et "mettre fin à l'action de tous groupes et bandes armés". Qui seront les bandits?

S'agira-t-il des militaires et des miliciens qui continuent de harceler et de massacrer les civils en toute impunité ? ou bien des signataires du pacte qui traînent leur bedaine emballée de boubous brodés dans les hôtels de luxe de Bamako ou de Ouagadougou ? ou encore les combattants touaregs de base qui n'ont certes pas pris le fusil pour gagner un poste de préfet ou de ministre mais pour lutter contre l'injustice faite à leur peuple? Les solutions négociées envisagées reposent en fait sur une politique concertée du quiproquo: d'une part, les autorités gouvernementales ne traitent qu'avec des Touaregs de leur convenance, prêts à toutes les compromissions pour satisfaire leurs ambitions personnelles, jouant le rôle d'épouvantails qui s'avèrent incapables de représenter leur société comme de lui faire accepter et donc respecter les vains engagements pris auprès du gouvernement. D'autre part, le pouvoir tient un langage contradictoire : d'un côté il accepte les accords et de l'autre il se soustrait à ses obligations en se déclarant incapable d'appliquer les résolutions auxquelles il s'est engagé, soit par manque de moyens, soit par absence d'autorité sur sa propre armée. Pendant que l'encre sèche le sang coule. Chaque jour des civils touaregs sont victimes des représailles de l'armée et de l'agression des milices — songhay au Mali et arabe au Niger — armées par les gouvernements, ou encore meurent à petit feu dans les camps de fortune installés sur les frontières de l'Algérie, de la Mauritanie, de la Libye, du Burkina Faso, sans avoir seulement obtenu le statut de réfugiés politiques, pas plus qu'une aide véritable. Vers quel fond de l'abîme à la rwandaise nous entraîne ce jeu de masques macabre: la France soutient les gouvernements en place tout en modelant de pseudo-chefs rebelles, "comestibles" et consentants, pour en faire de bons relais de l'ordre établi; le Niger, l'Algérie, la Libye arment des milices arabes contre les Touaregs en tentant de transformer le problème politique en "rivalité ethnique" le Mali, dans le même but, encadre et finance des milices songhay pour tuer, piller et terroriser les civils touaregs jusqu'à les contraindre à quitter leur pays; dernier avatar de la négation de notre existence en tant que peuple, le Mali et le Niger nous présentent comme des hordes tribales dispersées et apatrides pour légitimer leurs frontières et aussi, dans une vision raciste et discriminatoire, nous divisent en "communauté des Touaregs à peau noire", à intégrer, et "blancs" exogènes, intrinsèquement mauvais, à chasser ou à éliminer.

Le point de vue de la France s'est exprimé très tôt. Ainsi, après le massacre de centaines de civils touaregs à Tchintabaraden et à Gao en 1990, qui oubliera que le bouillant Bernard Kouchner n'ait rien trouvé de mieux à dire aux Gouvernements du Mali et du Niger qu'il n'était pas venu pour les montrer du doigt ? En effet, les affaires intérieures ne finissent que là ou les intérêts politiques internationaux commencent. En dépit de l'humanisme sentimental déployé devant les caméras par les hommes politiques occidentaux, les droits de l'homme et le droit à l'auto-détermination des peuples sont toujours très sélectifs. Comment mieux comprendre l'indifférence qui occulte aujourd'hui le génocide du peuple touareg qu'en se rapportant à ce geste récent des Etats Unis: le don gracieux de deux avions de guerre aux militaires maliens pour protéger les dix éléphants qui de temps en temps transhument dans le Gourma touareg (dépêche AFP du 26 août 1994). C'est probablement pour que ces heureux pachidermes bénéficient d'un espace plus vaste que le pays a été vidé de tous ses habitants touaregs et maures en ces jours de septembre et octobre où des centaines de civils ont à nouveau été abattus par l'armée et la milice Ganda Koy.

Vous les Touaregs, nous dit-on, ce qui est bien pour vous et raisonnable, c'est la décentralisation et non l'autonomie et surtout ne revendiquez pas l'indépendance, car aucun Etat n'accepterait qu'on touche à son intégralité territorriale. Réjouissons-nous donc, l'Etat a l'intention de nous appliquer son éducastration nationale pour faire de nous des êtres civilisés, évolués, sédentarisés. Nous deviendrons des citoyens épanouis comme nos frères algériens, rwandais égyptiens et autres libériens. Le gouvernement nigérien a prévu "une meilleure animation au service du développement" qui sera chargée d' "élever notre civisme" (Le Républicain, Niamey, du jeudi 21 avril 94). Même les tifinagh, notre écriture, que nous utilisons depuis des millénaires et que nous composons aujourd'hui sur ordinateur, feront l'objet d'un projet de "développement", après avoir été frappés d'interdiction.

Etrange époque où le pharaon, qui a poussé sa propre pyramide au bord du gouffre, ne donne pas seulement à ses ouailles des coups de bâton mais les assortit aussi de morale. Je confirme que depuis très longtemps nous sommes autonomes face à notre misère et, au fond de nous, nous savons que seule l'indépendance avec un espace affranchi de tous ces cloisonnements internes, de toute cette crispation centralisée, de tout ce mimétisme aveugle et mutilant du père colonial, de toute cette idéologie sécuritaire et fascisante, de toute cette "politique du ventre", nous permettra de survivre et d'endosser notre rôle de pont mobile entre le nord et le sud du Sahara. Nous ne rêvons pas seulement de pain et de nivaquine, encore moins d'être l'appât des agences de tourisme, des experts et des organismes humanitaires gouvernementaux ou non, en quête de fonds internationaux. Nous rêvons et exigeons notre identité de pleins acteurs, non seulement sur la scène du Sahara mais aussi sur la scène internationale. Nous ne voulons pas rompre avec les habitants du Sahel mais avec l'ordre des Etats actuels qui se mettent tête première dans l'anomie et nous disons à la France et autres maîtres du XXe siècle que notre cause pour nous est quelque chose d'essentiel, toute une conception du problème de notre peuple et de nos voisins, à saisir dans son intégralité et non à traiter comme un vulgaire travail de patchwork.

Mais pour voir et entendre les maux des faibles, les forts ont trop de graisse dans les prunelles et les oreilles. Je crains que le vieil exilé de Tombouctou n'ait raison: "nous, qui n'avons pas de voix, il nous reste seulement l'endurance, car nous ne possédons que la résistance". La résistance jusqu'à réunir toutes les rotules de notre société pour un Etat qui, dans l'ordre actuel de ce monde malade, saurait peut être l'abriter, ou pour une Afrique sans cloisons, une Afrique des échanges entre les peuples qui s'entrecroisent, s'épousent, se fondent, se recomposent — et non une Afrique des Etats stériles qui paralysent les flux des hommes, des cultures, des langues, des idées, des modèles de société et des utopies, bref, qui entravent la marche du monde.