Touaregs
Touaregs

Ce livre de Hawad et Hélène Claudot, s'il consacre une grande partie aux voix solitaires des Touaregs, des Femmes et des poètes de cette société brisée, pose d'une façon dramatiquement claire le problème des génocides non homologués. Que personne ne se méprenne sur mon intention, certes la Shoah est unique, mais l'embouteillage que produit cette incontestable unicité empêche le concert des nations civilisées (sic !) de faire une analyse en profondeur par-delà la médiation pécamineuse du Zaïre, du Rwanda, sur des problèmes comme ceux du Tibet, du Kurdistan, et donc du pays Touareg. Une fois de plus l'antisémitisme fondamental des Européens légitime leur soutien inconditionnel à Israël dans un glissement qui n'est pas simplement sémantique, mais qui est une sorte d'auto-pardon de l'holocauste, à peu de frais et sur le dos des Palestiniens, qui ne sont tout de même pas responsables de ce que l'Europe a fait à ses propres Juifs. Par un curieux mécanisme de compensation, les Européens et ici surtout les Français colonialistes s'amnistient eux-mêmes de ce qu'ils n'ont pas enfoui dans l'oubli de leur mémoire collective: le Général de Saint-Arnaud, vainqueur de l'Emir Abdelkader appliquait les ordres: "Nous ne laisserons dans ce pays ni un homme, ni un arbre debout... Quant à leurs femmes, nous les enverrons dans les bordels de nos colonies d'Amérique". Belle aporie de l'Histoire, lorsque l'on se rappelle que c'est précisément à ce moment-là que se déroule le génocide des Indiens d'Amérique du Nord, plus particulièrement celui des Iroquois.

Bien entendu, génocide non homologué, en dépit de démarches constantes des rares survivants sur ce continent. Hélène Claudot rappelle très opportunément que "dans le Rapport politique du Cercle d'Agadez de septembre 1916, on peut lire également que "Les Touaregs n'ont pas plus de raison d'exister que n'en avaient jadis les Peaux-Rouges. Malheureusement, le climat du désert et l'être fantastique qu'est le chameau nous créent des obstacles que n'ont pas connus les Américains". Hélène Claudot rappelle ensuite que les malheureux Touaregs victimes du découpage arbitraire colonial se retrouvent aujourd'hui confrontés à six ou sept Etats nationaux, dont certains se disent progressistes voire socialistes. L'analogie avec les Kurdes est stupéfiante. Les Touaregs se trouvent confrontés à une idéologie nationaliste et raciste reprenant tous les poncifs servant à stigmatiser le Juif errant apatride transnational, prédateur, voleur, génétiquement taré, et sans doute agent des puissances étrangères. Si cette énormité peut fonctionner à l'égard des populations africaines victimes de la crise économique et de la faillite des dictatures militaires, il n'est pas moins surprenant qu'elle s'appuie à d'autres niveaux sur des arguments que les Français pendant la période coloniale, ou que de grands historiens — Spencer annonçant Fukuyama et Huntington -, utilisèrent dans une perspective évolutionniste, légitimant la violence de l'Etat rationnel face au nomade féodal, esclavagiste. Pouvons-nous oublier que ce discours a toujours été celui des Jacobins contre les Bretons et aujourd'hui contre les Basques, que Jules Ferry a voulu scolariser les Kabyles, que l'Algérie indépendante démocratique et populaire a voulu sédentariser ses nomades, alors que Sitting Bull disait à ses assassins "nos enfants ne travailleront jamais". Nous avons là une véritable doctrine de la violence légitime et monopoliste, par un abus de langage, amalgamant la modernité à la démocratie et à la sédentarité, face à tous ceux qui ne veulent pas intérioriser ce que Deleuze et Guattari appelaient la norme Pharaon, c'est-à-dire tous les Pouvoirs qui ne veulent pas que l'Homme sache qu'il est l'Exil.

Cet ouvrage comporte aussi de précieuses indications historiques et économiques sur les différentes révoltes touarègues qui devraient éclairer ceux qui ne sont pas au courant, et qui ne protestent pas, selon la tragique anecdote de Brecht: "Il n'y avait plus personne pour protester quand ils sont venus m'arrêter". Ce qui ne gâche rien non plus, c'est l'importance accordée au Poème dans cette société et Hélène Claudot a toujours donné la parole aux plus humbles parmi les Touaregs, bien sûr sans oublier Hawad qui nous donne un beau texte que je comparerai au Discours Sauvage de mon ami J. M. Briceno Guerrero, mais oe qui me paraît le plus fondamental dans cette dernière production d'Hélène Claudot et Hawad, c'est la leçon éthique qu'ils nous donnent à partir de la question que je formulerai de la façon drastique suivante: "mais, Bon Dieu, quel prix paye le reste du Monde pour que nous soyons démocrates".