Jeux Olympiques Pékin
Jeux Olympiques Pékin

Comme on pouvait le pressentir dès l'irruption des événements de Birmanie il y a à peine six mois, la crise qui se noue actuellement de façon de plus en plus ample autour des Jeux Olympiques et de la répression chinoise des justes revendications du peuple tibétain met en scène de façon haute en couleur — et qui risque à tout moment de se transformer en festival mondial des minorités et des forces contestataires du système-monde actuel — les enjeux de l'époque qui s'ouvre. Si on voulait être un peu lapidaire, on pourrait ramasser cela dans une formule quelque peu postmoderne: si la lutte entre le capitalisme et le communisme fait figure de principale contradiction du XXe siècle, la contradiction du XXIe siècle apparaît déjà très clairement — l'affaire du Tibet vient encore nous le confirmer — comme étant celle entre le capitalisme et la démocratie.

Mais, on le sait, il y a démocratie et démocratie. C'est ce qui explique, bien entendu, tous les grenouillages, les valses hésitations et les retournements de veste dont nous sommes quotidiennement les témoins plus ou moins amusés. Alors que les manipulateurs de démocratie bien connus, tels Reporters Sans Frontières (et derrière cette ONG, le National Endowment for Democracy, ou NED, un faux-nez pour l'interventionnisme et l'ingénierie de régime change de la Soft Power US), avec leurs moyens et leur savoir-faire médiatique impressionnants, s'engouffrent déjà en coin dans la brèche, et, à propos des Droits de l'Homme, dès avant l'ouverture des Jeux Olympiques, des sommets himalayens d'hypocrisie sont largement atteints par des leaders politiques occidentaux comme George Bush, Gordon Brown et Nicolas Sarkozy, la question de l'existence d'un véritable mouvement de soulèvement populaire sur place, et qui aurait échappé au contrôle aussi bien des autorités de Pékin que de celui du gouvernement tibétain en exil (y compris du Dalaï-Lama), ne cesse de se poser, mais essentiellement en creux.

C'est bien entendu ce que craint en premier le pouvoir chinois qui continue, désormais à l'échelle de la planète, de traiter le mouvement tibétain de "séparatiste". Et dans le silence feutré des hautes tours, les "investisseurs" et les dirigeants des fonds de pension et des grandes entreprises du monde ne sont sans doute pas loin de partager secrètement leurs angoisses. Le fait même que survive si bien la Chine communiste, toujours plus ou moins stalinienne, avec ses taux de croissance et d'investissement étranger exponentiels, montre bien aux yeux du monde que le capitalisme, que les capitalistes en tout cas, ne vouent pas forcément à la démocratie un amour exclusif et même, comme jadis, qu'on y préfère nettement, à certains moments cycliques du moins, les régimes autoritaires, c'est-à-dire en l'occurrence (et c'est cela qui est vraiment novateur), cette trouvaille en oxymore et en or d'un "Capitalisme communiste" que nous devons à la verve intacte d'un Richard Nixon sur la fin de ses jours ! Il n'y a qu'un régime effectivement encore stalinien et à relents toujours nettement paranoïaques, holistes et totalitaires qui puisse encore aujourd'hui organiser dans l'intérêt prioritaire des "investisseurs" sa société entière en nouvel "atelier du monde", c'est-à-dire en discipline d'usine interminable, en bagne de travail forcé à une échelle inimaginable (cela s'appelle chez eux, le laoghai, les bagnes de "rééducation par le travail"), garantissant des taux de profit inversement proportionnels à des salaires si bas qu'ils sont ce que le monde d'aujourd'hui connaît de plus près de l'esclavage antique. Qui a dit que le capitalisme n'aimait pas l'esclavage ?!.

En outre, les économies occidentales et asiatiques — et avant tout le système financier international — lesquels, très largement à cause de l'échec de la politique de fuite en avant aventuriste de l'administration Bush et de ses conseillers néo-conservateurs va-t-en guerre, non seulement s'essoufflent, mais sont en passe de mettre genoux à terre — ont un tel besoin de placement sûrs (avec taux de profit, de préférence, de plus de 15%, s'il vous plaît), qu'à priori il n'y a aucune raison pour eux d'aller chercher noise à un pays méga-émergeant comme la Chine (d'autant plus que celle-ci à l'amabilité de mettre à leur disposition une réserve pour ainsi dire inépuisable de main-d'oeuvre docile, disciplinée et sans autre horizon envisageable, à défaut de liberté d'expression et d'information). Donc, au diable les paradoxes idéologiques et humanitaires postmodernes, il faudrait être fou et suicidaire pour déranger inconsidérément un aussi bon, et sans nul doute aussi providentiel, arrangement !

Cependant, cependant... derrière les chiffres des cours de la bourse, les taux de croissance d'économies en compétition, les capitaux en quête de placement rentable, il y a les hommes, les hommes en lutte pour le pouvoir, pour la redistribution des rapports de force de l'hégémonie planétaire, qui n'a pas vraiment changé depuis la deuxième guerre mondiale. Comme la Chine et son appareil central bureaucratique sont déjà infiniment plus riches que jadis, sur l'échiquier mondial des intérêts et des enjeux qui comptent et dans de nombreux domaines le pouvoir chinois commence à se manifester de façon conséquente: il crée des fonds souverains pour racheter des entreprises occidentales (et même américaines !) stratégiques, s'immisce en Afrique à la recherche d'accès indépendants à l'énergie et aux matières premières, refuse de recracher le morceau au Darfour, vote de façon indisciplinée au Conseil de Sécurité de l'ONU... et maintenant, grâce aux Jeux Olympiques, tel Hitler à Munich, ce régime-là — qui, au bas mot et entre nous soit dit, exécute entre deux et trois mille condamnés de droit commun par an (chiffres d'Amnesty International), et est en train de rayer démographiquement et culturellement de la carte un pays aussi précieux pour le patrimoine mondial que le Tibet et de réécrire son histoire — espère pouvoir sereinement célébrer la légitimation de sa nouvelle puissance devant les yeux du monde entier.

Ce serait donc tout de même peut-être une bonne idée, et surtout le moment entre tous opportun de lui rappeler, à la Chine, un peu ses propres contradictions internes, et qu'il n'est qu'un colosse aux pieds d'argile, et cela au moment même où ses dirigeants infatués tendent la main vers la consécration suprême... Sans aller vraiment, bien entendu, jusqu'à déstabiliser un régime aussi utile et risquer de tuer la grosse poule aux oeufs d'or, Dieu nous en garde ! Mais leur faire goûter à cette occasion un peu à ce dont sont capables aujourd'hui nos spécialistes de la manipulation démocratique et de l'agit-prop nouveau genre de la Soft Power, c'est vraiment une perspective par trop grisante, et qui permettrait sans doute de leur faire retenir la leçon pour l'avenir. On va leur montrer — le Dalaï-Lama aidant, même à son corps défendant — que la nouvelle internationalisation de la Chine peut avoir de sacrés retours de flamme !

Ainsi l'on sent que les gouvernements occidentaux et les groupes d'intérêt qui les soutiennent (c'est un euphémisme volontaire), ne savent plus tout à fait sur quel pied danser — ainsi en va-t-il du moment où nous sommes. Pékin ou pas Pékin, boycott des Jeux Olympiques, ou seulement de la cérémonie d'ouverture ? Trop encourager la démocratisation et les Droits de l'Homme en Chine, trop s'associer aux mouvements pro-tibétains, ce serait peut-être mettre le doigt dans l'engrenage, favoriser les véritables mouvements de revendication démocratique et minoritaire au moment même où la crise et la déstabilisation se profilent dans bien des pays, et peut-être prendre le risque de perdre le contrôle de la situation (comme au Pakistan, il y a seulement quelques mois, où la manipulation de la démocratie a sérieusement risqué de se retourner en démocratisation véritable, au grand dam des intérêts occidentaux !). Il faut donc y aller délicatement; des mouvements de protestation et de démocratisation, de la cause tibétaine et du Dalaï-Lama, de l'indignation même, faire un usage prudent, si on ne veut pas subir nous aussi le redoutable retour de flamme olympique et son effet papillon ! Sinon la procession triomphale et faussement internationaliste autour d'une planète de plus en plus en crise des porteurs de la torche olympique risque de vraiment mettre le feu aux poudres !

Par contre, le socialiste français de gauche Jean-Luc Mélenchon, quant à lui, n'éprouvait nullement encore ce genre d'états d'âme coupablement libéraux, il y a deux ou trois semaines. Dans un interview avec Ali Baddou sur les Matins de France-Culture (25. 03), il se disait totalement opposé à toute idée de boycott, arguant que la Chine était un pays ami et de surcroît laïque comme la France (sic), que le Tibet avait été chinois pendant l'immense majorité de son histoire (mais sans spécifier sous quelles conditions). En outre, disait-il, il n'éprouvait pas de sympathie particulière pour les exilés tibétains et le régime du Dalaï-Lama, qu'il qualifia de théocratique et féodal, alors que la Chine était un pays progressiste. C'est vrai qu'il n'aurait guère eu le temps de lire le dernier livre de Raphaël Liogier sur le leader tibétain gyrovague, A la rencontre du Dalaï-Lama, mythe, vie et pensée d'un contemporain insolite, publié tout récemment, pour peu qu'il veuille s'y intéresser et s'informer, mais c'est sans doute dommage, car il y aurait appris parmi bien d'autres choses que le vieux moine espiègle se dit prêt à supprimer le système féodal des monastères, à démissionner plutôt que de se réincarner, voire à faire élire son successeur par une assemblée constituante de moines, à l'image de la papauté de Rome, c'est-à-dire à transformer le mode de désignation des futurs Dalaï-Lama en "réincarnation élective": "le XIVe Dalaï-Lama est sans doute aussi le plus révolutionnaire de sa lignée: démocrate, moderniste, humaniste, [...] l'homme fait tout à la fois trembler les apparatchiks chinois et fantasmer les Occidentaux."

Comme quoi, même (et hélas, peut-être surtout) quand on est de gauche en France, il ne faut jamais manquer l'occasion d'être en retard d'une guerre ! En effet, si ce Dalaï-Lama là fait trembler les apparatchiks, c'est bien parce qu'ils savent qu'il est bien trop malin et intellectuellement remuant pour se contenter d'un simple rôle de figuration de pouvoir spirituel traditionnel docilement sous tutelle. Il risque non seulement de revendiquer l'application des anciens Traités dits "de chapelain protégé" qui accordaient déjà une large autonomie culturelle, spirituelle et politique au Tibet, mais de vouloir y introduire la démocratie en même temps que la liberté religieuse, touchant ainsi à l'édifice vermoulu du centralisme bureaucratique de l'intérieur.

C'est donc bien à une affaire de lutte de Titans que nous avons affaire, aussi bien à l'extérieur, sur le plan des rapports de force mondiaux, qu'à l'intérieur, entre un régime tyrannique et bureaucratique qui veut se faire passer pour progressiste et un supposé exilé d'ancien régime (les stéréotypes politiques, à droite comme à gauche, ont on le voit toujours la vie aussi dure !) qui est en passe, sans renoncer à l'essentiel de ses valeurs millénaires, de se muer qu'il le veuille ou non en force subversive et démocratique. On voit toute la complexité explosive de l'équation politique en chiasme. Mais c'est bien caractéristique, encore une fois, me semble-t-il, du vertige de ce moment charnière totalement inédit et imprévisible où nous nous trouvons.

D'autant plus que ni le pouvoir chinois, ni les organisateurs des Jeux Olympiques n'ont l'air de s'être rendu compte de l'immense travail d'implantation et de dissémination du Bouddhisme, notamment tibétain, en Occident depuis une cinquantaine d'années (notamment depuis l'exil forcé des bonzes du Tibet), encore moins de l'importante influence intellectuelle, artistique et spirituelle, voire du prestige esthétique incontestable dont il jouit dans de larges secteurs de l'intelligentsia de plusieurs de nos pays. Quand on sait que le Bouddhisme a profondément influencé et même acculturé de nombreux écrivains, poètes, artistes, cinéastes et penseurs dissidents et contestataires — il suffit ici d'évoquer un immense poète comme Alain Ginsberg, ou des écrivains de première force comme Aldous Huxley, William Burroughs ou Lawrence Durrell — et qu'il est en même temps devenu non seulement un phénomène d'engouement spiritualiste beaucoup plus large (typiquement du genre individuo-globaliste, dirait Raphaël Liogier, un produit phare du supermarché spiritualiste New Age), mais également numériquement la quatrième religion d'un pays comme la France, on se rend compte que les autorités chinoises ont sans doute largement sous-estimé son pouvoir de réaction mondiale face à des situations comme celles de la Birmanie et du Tibet. En plus, elles ont aussi ignoré ou sous-estimé encore un autre fait apparemment paradoxal, mais non moins essentiel: pour d'importants segments de la jeunesse occidentale, et notamment de celle qui est la plus proche de la contestation et de la contre-culture, le Bouddhisme, à cause d'une apparente (ou supposée) moindre contradiction avec la science moderne — moindre dualisme corps-esprit, moindre opposition recherche individuelle / salut collectif — que ne le seraient (encore supposément) les différents courants du Judéo-Christianisme, paraît à tort ou à raison à bien des occidentaux sécularisés et en manque de repères métaphysiques comme plus progressiste, plus libérateur et mieux adapté aux enjeux planétaires que le vieux laïcisme militant ou la religiosité, il faut le reconnaître, un peu exsangue de leurs pères. Ce n'est pas là non plus, me semble-t-il, le moindre des paradoxes postmodernes que fait affleurer de façon si inattendue en feux d'artifice à la chinoise la promenade d'une torche qui, décidemment, ne se transmet pas aussi facilement qu'on livre une usine ou qu'on récupère une marchandise sous-traitée.