Reporters Sans Frontières
Reporters Sans Frontières

Une page se tourne... L'association Reporters sans Frontières et le magazine Transfert, soutenus par le Ministère Français des Affaires Etrangères, dressent un rapport objectif et sans concessions des "entraves à la circulation de l'information sur internet dans le monde" à travers ce petit livre indispensable.

Pays par pays, l'état de la libre circulation de l'information via la Toile, est passé au crible: censure radicale des Talibans en Afghanistan, utilisation systématique de proxy gouvernementaux contre les sites pornographiques ou démocratiques comme en Arabie Saoudite ou en Chine par exemple, problèmes juridiques et déontologiques aux Etats-Unis ou en France, etc. Ce rapport à l'avantage et la pertinence de montrer en quoi "Internet a fait exploser le cadre traditionnel des rapports de force entre les Etats et ceux qui produisent l'information". Rapports de force?

Le 15 décembre 2000, la Chambre des représentants américaine a voté une loi rendant obligatoire l'installation de logiciels de filtrage dans les écoles. Le jour même, Peacefire, l'un des plus virulents adversaires du filtrage d'Internet proposa un logiciel de contre-mesure. En Octobre 2000, un juge fédéral de San Martin dans la province de Buenos-Aires demande le blocage de l'accès au site d'enchères de Yahoo! pour les internautes argentins. Cette décision fait suite à la plainte d'un commerçant local, dont la boutique s'appelle Yahoo depuis 1990 et qui voulait récupérer les droits d'exploitation de cette marque. En appel, il avait prétexté une vente d'objets nazis!

En Mauritanie, les courriers électroniques sont surveillés et en Malaisie, l'Internal Security Act entrave la liberté d'informer, bref, la liste est longue. Mais, parce que cette interaction se situe au coeur du Politique, plus que jamais l'information et sa valeur, la liberté et ses limites, la citoyenneté et l'éducation sont remises en question, titillées, mises en abîmes par un élément qui, paradoxalement n'a rien d'humain: un écran, un clavier et une connexion.

Et c'est bien là la grande révolution de demain que l'on commence à vivre et qu'on essaye de faire disparaître à coup de publicité, de fringues et de dialectique (quand c'en est une) crypto-branchée, cynique et auto-suffisante. Avec Internet, toutes les notions humaines, tous les concepts sont mis en avant avec une efficacité extra-scolaire et infra-pédagogique! La philosophie a déserté depuis belle lurette les couloirs des universités et a laissé place à une reflexion politico-éthique télévisuelle (Alain Finkielkraut, André Comte-Sponville, Blandine Barret-Kriegel, Michel Onfray,...) mais c'est peut-être là, sur le Net, dans ses ramifications, ses réseaux, ses rhizomes, qu'elle se réalise, "guerilla sous-terraine" si chère à Gilles Deleuze.

Reporters sans frontières voit dans Internet un outil idéal pour déjouer la censure: "Lorsqu'il est lâché sur le Net, un texte devient quasiment insaisissable (...). Un message lancé sur un forum de discussion fait le tour du monde en moins de 48h, automatiquement dupliqué à plusieurs milliers d'exemplaires", etc. Ce n'est pas tant l'évidence qu'internet constitue un support libertaire et révolutionnaire, que le fait qu'avec lui la liberté est vraiment questionnée, dans ses limites et son absolu, et que le rôle de l'image se retrouve transpercé de contradictions au même titre que la sexualité. Pour la première fois, une grande page est en train de se tourner, calmement, inexorablement, heureusement.

Dans les années 80, le sociologue Lucien Sfez avait écrit que "la forme de la communication est devenue plus importante que le contenu de la communication". A présent, c'est le contenu qui déborde, envahit, dégueule sur la forme. Dire, dire, dire, dire, ad vitam eternam. Bien entendu la censure existe, les sites fachos continuent à prospérer sur la Toile et la pédophilie a trouvé un allié de poids, mais comment ne pas voir que cette libre circulation orgasmique nous force à réfléchir et à détourner notre regard de notre Play Station ?

On songe alors à Armand Gatti et à son théâtre utopiste qui disait "à qui cause-t-on? comment cause-t-on? d'où cause-t-on?" à l'époque où le théâtre de rue commençait à se consolider. On songe aussi à Herbert Marcuse qui expliquait que plus les individus sont en paix avec eux et plus l'Etat est en guerre contre lui-même. Ce n'est pas la peur d'une latence nazillarde et pédophile qui empêchera de tourner cette page philosophique.

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Reporters sans Frontières, Les ennemis d'Internet (Éditions 00h00.Com).