Etty Hillesum
Etty Hillesum

"Les livres nous aident à perdre notre temps d'une manière intelligente" déclare, dans Le Roman de l'adolescent myope, Mircea Eliade. Juillet 2006, sur les bords de la mer Egée, en Turquie: les yeux rivés, amoureux du papier, sur le journal d'Etty Hillesum, Une vie bouleversée, suivi des Lettres de Westerbork.

Grande lectrice de la Bible, des Evangiles et de Rilke, Etty Hillesum, née en Zélande (Pays-Bas) le 15 janvier 1914, morte à Auschwitz le 30 novembre 1943, à vingt-neuf ans, tint de 1941 à 1943, à Amsterdam, dans ces années d'horreur qu'elle dit les plus belles de sa vie, un journal bouleversant d'humanité et de sagesse.

Cette femme, que le grand public ne découvre qu'à la fin de 1981 et qui entre dans l'Histoire avec quarante ans de décalage, nous parle de cet infinite love, infinite patience, cher au grand maître indien Svâmi Prajnânpad : sans haine, sans colère, presque sans peur, Etty Hillesum nous fait partager, au fil des pages, son étonnant cheminement intérieur qui n'est qu'un "chant d'amour et d'acceptation, une lente et difficile montée vers la paix et la lumière" (André Comte-Sponville, De l'autre côté du désespoir).

Outre son altruisme absolu que traduisent les derniers mots de son journal ("On voudrait être un baume versé sur tant de plaies"), Etty Hillesum, dans "un monde saccagé", décrit, en se décrivant elle-même, les possibilités humaines de chacun. Sa sincérité et sa liberté dans les choses du sexe, ses états d'âme, sa sensibilité lyrique, l'évidence de plus en plus aveuglante d'une "vie bouleversée" autour d'elle, cette constante évolution vers une forme de vie tout entière opposée à la haine qui empoisonne amis et ennemis — tout cela elle le note, avec un talent littéraire indéniable. Elle nous parle aussi, à la façon de Simone Weil, de cette présence de Dieu, dépouillée de toute tradition, en sorte que son mysticisme, qui entend pénétrer "jusqu'à la réalité la plus nue des choses" et qui repose sur une "sincérité d'une pureté cristalline", constitue un sublime dialogue avec ce qu'il y a de plus profond en elle et que, pour plus de commodité, elle appelle "Dieu".

Etty Hillesum nous confie au jour le jour, dans une langue incomparable, ce que d'autres — les sages d'ici et d'ailleurs, d'hier et d'aujourd'hui — n'ont de cesse de nous répéter: ne pas pleurer, ne pas rire, ne pas blâmer, ne pas railler mais voir, comprendre et, si possible, combattre. Résister à la haine sans lui ressembler, épanouir, consumer l'ego dans un amour plus vaste. Devenir un avec tout, ébranler et faire tomber tous les murs qui divisent, voir la réalité comme elle est, l'accepter, voire l'aimer. La lucidité, disait Prajnânpad, est la seule chose qui sauve. On peut accepter aussi le pire: (...) la vie et belle et pleine de sens dans son absurdité, pour peu que l'on sache y ménager une place pour tout et la porter tout entière en soi dans on unité... Je suis surtout reconnaissante de n'éprouver ni rancoeur ni haine, mais de sentir en moi un grand acquiescement qui est bien autre chose que de la résignation... advienne que pourra, et tout sera bien" (Etty Hillesum, Une vie bouleversée).