Raymond Depardon
Raymond Depardon

Dans Errance, Raymond Depardon signe du regard sa quête du lieu et du moi acceptables. L'errance n'est ni le voyage ni la promenade mais cette expérience du monde qui renvoie à une question essentielle : qu'est-ce que je fais là ? Pourquoi ici plutôt qu'ailleurs ? Comment vivre le plus longtemps possible dans le présent, c'est-à-dire être heureux ? Comment se regarder, s'accepter ? Qu'est-ce que je suis, qu'est-ce que je vaux, quel est mon regard ?

Cette quête d'un endroit pour vivre, d'une terre permise se décline en une recherche insatiable d'une meilleure lumière. En quoi la curiosité du photographe conduit à la même insatisfaction que celle du paysan face au réel, — réel toujours éphémère qui jamais ne peut nous rassurer. La création passe ainsi nécessairement par cette résistance du réel, cette résistance au réel. Dans la photographie, en effet, ce n'est pas tant le photographe qui commande que l'autre, — le sujet, la lumière, le moment, le réel en somme.

Mais comment photographier la mobilité de l'errance ? Comment la matérialiser, lui donner forme ? Raymond Depardon voit l'errance comme un couloir, ou une route, ou un rail, comme dans un cauchemar ou dans un rêve heureux. Un couloir avec trop de ciel et trop de sol, rendant bien la position sans la déformer. Depardon photographie avec un niveau à bulles tel un maçon. Cette verticalité du plan permet de mieux rendre compte de la force de l'errance que ne pourraient le faire les images en largeur, trop proches du journalisme, de l'icône ou de la fenêtre. Des coins de route, "des choses comme ça" qu'on n'a pas l'habitude de voir en photos, tout le contraire d'une icône, d'un Fragornard, d'une photo "impeccable que l'on peut regarder à l'envers, que l'on peut mettre à l'épreuve du reflet dans un miroir, que l'on vend".

On trouve, dans Errance, de Raymond Depardon, cette poésie de la quotidienneté, de "l'anti-moment exceptionnel"; le regard sur les choses se veut le plus naturel possible, le plus banal, loin de l'instant décisif ou du moment exceptionnel. Instantanés volés, "saisis comme ça, vides". Couloir qui part de Berlin, de la France, qui "s'arrête sur une chaise, une table, une voiture", qui ne va nulle part, qui ne débouche sur rien. Regard de l'entre-deux, de la zone intermédiaire, comme un travelling avec lequel on ne peut pas tricher: "C'est ce qu'on est, c'est la vie".

Ce regard n'a de cesse d'introduire le hors-champ dans la photographie. L'errance, en effet, contient toute la problématique du cadre, essentielle dans l'esthétique de la photographie: "Se photographie-t-on en photographiant les gens ou est-ce qu'au contraire on est complètement "fenêtre", en photographiant les autres, en les regardant, en étant voyeur ?" L'errant est à la fois miroir et fenêtre, "Mirror" et "Window", pour reprendre une notion développée dans les années soixante par John Szarkowski: le côté window se retrouve dans la verticalité du miroir, tandis que le côté mirror réside dans le fait que le photographe, par l'utilisation du grand angle et la matérialisation du sol dans l'image, indique sa place.

L'entre-deux de l'errance se retrouve également dans la difficulté qu'il y a à discriminer, dans la photographie, la fiction et le réel, la fiction et le documentaire. "Le photographe est un photographe de fiction, même s'il est dans le réel". La fiction est présente dans la volonté de mise en scène et de calcul: Raymond Depardon donne à regarder, n'amène rien, n'informe pas, ne signe même pas les lieux des photos comme si le sujet était absent. En même temps, il y a une improvisation qui est celle du documentaire: les personnages sont bien réels et le photographe est un "opérateur, un occidental, un errant, un voyageur".

Ces "zones intermédiaires" que l'errant habite et que le photographe tente de saisir sur le vif représentent un espace situé entre deux mondes, marge, frontière, seuil, no man's land. L'errant est ainsi celui qui, à un moment donné, est "sans attache particulière", se déplace d'un lieu à l'autre, "déambulant en apparence, sans véritable but", étranger en tout pays. Mais l'errant ne se réduit pas au voyageur en quête d'exotisme, ni au gueux qui, de ville en ville, amuse la foule: il est notre voisin, notre compagnon; l'entre-deux de l'errance que nous décrit Depardon dans ses clichés, entre la ville et la campagne, entre la banlieue et le centre ville, ces zones qui se ressemblent partout s'étendent de plus en plus: la globalisation tend à uniformiser les lieux et à effacer la singularité.

Mais loin de déboucher sur un constat pessimiste, l'idée forte de Raymond Depardon est que l'errant est quelqu'un qui passe, qui ne s'approprie pas, qui ne vole pas: "Dans l'errance, il y a quelque chose qui est contre la trahison, ce n'est pas un regard dominant, ni un regard observant ou participant... L'errant est quelqu'un qui partage, qui vient d'ailleurs, qui ne reste pas longtemps, et qui ne tient pas à coloniser. C'est l'anti-colonisateur ". L'errant est dans sa propre pensée, dans sa propre quête. En ce sens, l'errance n'est pas la fuite: "l'errant est quelqu'un qui se sent bien sur terre; il y est chez lui"», il se trouve bien partout, en citoyen du monde. L'errance épouse la beauté et le mystère infini du monde, — poésie cendrée du désert, frontières incertaines entre le rêve et la réalité, majesté du pas et du sillon aux multiples rhizomes.

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Ramond Depardon, Errance (Éditions du Seuil).