Cyniques grecs
Cyniques grecs

Pétomanes bien avant Gainsbourg, masturbateurs bien après Onan (Genèse, XXXVIII, 4-10), immenses provocateurs, les cyniques étaient de drôles de philosophes qui, dans la Grèce des Ve et IVe siècles avant notre ère, prenaient modèle sur le chien, lequel copule en public ! L'école cynique, qui se répandit dans tout le monde antique et dura près de dix siècles, eut pour fondateur Antisthène (445-365 av.J.-C.) et pour figure de proue Diogène de Sinope (413-327 av.J.-C). Avec leur manteau troué et leur besace, leur lanterne allumée en plein jour, leur mépris des honneurs et des richesses, leur dédain de toute convenance sociale, les cyniques se détachent ludiquement de toute entrave et poussent à l'extrême l'ironie.

L'objectif cynique est d'être à soi-même sa propre norme, de ne pas chercher ailleurs, dans une quelconque transcendance aliénante, le principe qui fonde l'agir. Pour être heureux, il convient, en effet, de se montrer apte à se suffire à soi-même, privilège de qui ne possède rien ou peu. Du coup, l'animal — le poisson masturbateur ! --, apte à l'autarcie, est la grande référence. Le cynique érige le modèle du philosophe vagabond qui, "dans la simplicité, voire le dénuement, met de la pensée dans sa vie et de sa vie dans sa pensée" (Michel Onfray, Cynismes). Il s'agit alors de confondre subtilement éthique et esthétique, morale et style, "de construire sa singularité comme une oeuvre d'art sans duplication" (ibid.).

La philosophie devient ainsi une ascèse du corps à finalité morale, une ascèse simple mais terriblement exigeante. Le résultat de cette ascèse est une liberté souveraine qui permet au sage de ne pas chercher ailleurs qu'en lui-même la norme de ses actions. Le cynisme conduit à une jouissance authentique de soi.

Le cynisme est à réinventer. Il reste quelque chose de cet esprit subversif chez nos meilleurs humoristes (les Pierre Dac, Pierre Desproges, Woody Allen,...) et chez quelques-uns de nos philosophes, grands ou petits (Nietzsche, Cioran, Michel Onfray,...). Si l'humour est la politesse du désespoir, le cynisme est un puissant antidote contre le conformisme, la bêtise, la médiocrité, la fadeur et la mollesse de nos sociétés uniformisées.