Ernst Jünger
Ernst Jünger

Reprenons un instant la presse allemande de l'époque du centenaire d'Ernst Jünger, c'était à la fin du mois de mars 1995 : "...umstrittenste deutsche Autor der Gegenwart " umstritten, "controversé", le plus controversé, c'est un des mots qui revient le plus. Ernst Jünger s'étale à la une des gazettes et autres tabloïds qui soulignent presque tous l'atmosphère plombée qui règne autour de celui qu'on appelle aussi le "patriarche des lettres allemandes" : ainsi pour Focus, Der Spiegel ou Die Welt, la Süddeutsche Zeitung ou encore le Kölner Stadt-Anzeiger, l'actualité de l'oeuvre d'Ernst Jünger semble encore inséparable d'un contexte historique et politique dans lequel l'Allemagne tente toujours d'assumer ses heures sombres. L'Allemagne... on devrait dire, l'Europe. Il faut croire que Jünger et sa production littéraire sont associés à tout cela: "Schrecken, Schmerz und Abenteuer", l'effroi, la douleur et l'aventure, comme titrait le Kölner Stadt-Anzeiger. Ernst Jünger, l'aventurier ardent des célébrations sanglantes de 14-18, le vieil esthète à l'aristocratisme froid ou le fin chasseur de coléoptères, l'éclaireur du "nationalisme" des années noires qui contribua à saper les fondements de la république de Weimar, l'arpenteur des paradis intérieurs du LSD, l'explorateur infatigable des contrées lointaines et des éternités, sans oublier pour finir le prophète du titanisme ravageur et nihiliste de la technique occidentale... Les zones de brume qui surplombent sa vie n'ont d'égales que les eaux troubles dans lesquelles la critique le rejette. Mais la violence des commentateurs allemands contraste avec les panégyriques de certains français. Connaît-on en effet oeuvre et trajectoire plus complexe et disputée que celle-ci : "chantre de la barbarie" pour les uns, "héros" de la première guerre ou "résistant" de la seconde pour les autres... L'intérêt porté à l'oeuvre d'Ernst Jünger est inséparable de ces classifications politiques souvent simplistes et mal ajustées dans lesquelles on l'enferme. "C'est ce qui en fait la richesse" écrit Jean-Michel Palmier dans Ernst Jünger, Rêveries sur un chasseur de Cicindèles, un face à face intérieur, un violent livre intimiste où il expose et s'expose à Jünger. Palmier est un des plus grand spécialiste de la culture allemande, de Weimar notamment. Mais pour l'auteur des Falaises de Marbre il déroge aux règles de la recherche universitaire, et renonce également au genre très en vogue des biographies intellectuelles et historiques, préférant signer une sorte d'auto-biographie de son Jünger et de ce qu'il qualifie d'emblée de "dangereuse rencontre".

"Pourquoi suis-je donc si "controversé" ? s'interroge Ernst Jünger dans le quatrième volume de l'édition allemande de son journal, Soixante dix s'efface. "Ce titre m'appartient, poursuit-il. La politique ne donne que le motif, mon comportement à l'égard de la mort la raison profonde. Cela produit une stimulation pour quelques uns, la colère pour beaucoup." Ce passage du journal des vieux jours s'inscrit à la date du 12 août 1988. La longévité, ultime pied de nez à ses détracteurs, et la trajectoire d'Ernst Jünger y sont bien sûr pour l'essentiel : mais la vie de cet homme c'est peut-être, d'abord et avant tout, un siècle de l'histoire de l'Allemagne et l'actualité d'une nation qui quand elle ne parvient pas à se pencher sur son passé, affirme au contraire trop bruyamment qu'elle s'en affranchit. Ernst Jünger vivant maintient le fil de cette succession historique dont il a fallu souvent, envers et contre tout, inventer la discontinuité pour affronter une histoire dont beaucoup se demandent encore avec raison si elle est vraiment surmontable. Et Klaus Podak, éditorialiste de la Süddeutsche Zeitung, de souligner justement qu'Ernst Jünger aura vécu, et survécu, à quatre époques — ce sont presque des ères — de l'histoire allemande et européenne : l'Empire, la République de Weimar, l'Allemagne nazie, la République fédérale. Lapsus ou dissimulation, une cinquième période fait défaut dans l'énumération, un blanc, contrepoint des années noires : l'Allemagne unifiée. Aucun de ceux qui ont ainsi traversé le siècle, poursuit en substance Klaus Podak, n'a échappé aux erreurs et aux errements, il mentionne alors — il y aurait beaucoup à dire ! — Thomas Mann, Ernst Bloch, en précisant qu'il puise volontairement dans des exemples très différents. Sans entrer dans le fond de cette convocation de Mann ou Bloch au tribunal d'une histoire sans justice, à laquelle Ernst Jünger appartiendrait aussi finalement, il y a là une rhétorique classique qui consiste à mesurer les trajectoires, les positions sociales, les stratégies politiques dans l'histoire, à une même théorie générale de la contingence des engagements. Tirant un trait sur les logiques violemment accusatoires et exclusives on passerait à une grande réconciliation consensuelle. L'affaire Heidegger aura eu sur ce point la vertu minimale de montrer les limites de ce type d'approches. Dans toutes ces dimensions la "controverse Jünger" est à la fois le coeur et le prétexte du débat, paradoxe qui probablement est la pierre de touche de la controverse elle-même. Ainsi pour ses défenseurs comme pour ses détracteurs, l'auto-analyse critique ou déculpabilisante de la trajectoire d'Ernst Jünger joue, répète de manière compulsive, cette scène indépassable d'une actualité allemande qui n'est rien sans son rapport à l'histoire. "Scène" est bien le mot puisque c'est le même metteur en scène allemand, Johann Kresnik, qui adapta au théâtre un Jünger très décrié et qui aujourd'hui suscite des polémiques avec une pièce sur Leni Riefenstahl, la célèbre cinéaste qui réalisa les films de propagande du congrès nazi de 1934 et des Jeux olympiques de 1936... Il y va d'une hantise où le nom de Jünger provoque, évoque, convoque toujours plus d'un nom, plus d'un fantôme, plus d'un monstre. Il y a un cadavre dans le placard. Il est vivant.

N'est-ce pas aussi un allemand, Friedrich Hegel, qui écrivait que "les pages heureuses de l'histoire des civilisations sont des pages blanches" ? Le problème n'est-il pas aujourd'hui qu'une page malheureuse a bien été écrite, mais qu'elle est restée illisible... une page non pas blanche mais indécryptable ? Danaïde ! Elle s'efface à mesure qu'elle s'écrit. L'ardeur aventurière au combat, le nationalisme du soldat ou le refus de Weimar: on projette tout cela sur Ernst Jünger comme autant de "peurs de nous-mêmes" lit-on encore dans la presse allemande. Peur du passé de l'Allemagne, et anxiété dans le rapport à ce passé, à quoi répond un Jünger et son oeuvre qui toujours auront bravé la peur. Et si ce vieux livre, terrifiant en sa familiarité avec la terreur, Les orages d'aciers, n'était pas devenu illisible non par sa désuétude, mais par l'avenir qui s'y annonce, par sa puissance de préfiguration ? Comme témoin, Ernst Jünger est l'histoire faite corps d'une histoire pour laquelle il n'y a plus de témoins, d'une histoire qui a détruit à la fois les corps et l'incorporation de l'histoire dont témoigne tout témoin. "Partout on est le dernier" murmurait-il au cours d'une émission de télévision diffusée par Arte au moment de son centenaire, alors qu'il contemplait le buffet où trônent les innombrables photographies des amis disparus, de Martin Heidegger à son fils Ernstel, tombé sur les falaises de marbre...

Le dernier. La pointe avancée, la mémoire ultime et trop humaine de la folie du siècle. Ernst Jünger témoin et survivant, monstrueux de par sa qualité même de témoin: un prédateur. Sur-vivant: au-delà de la ligne, au-delà de la vie. Ernst Jünger témoin et survivant, qui semble aujourd'hui survivre au témoignage de la survie même. Et de sa folie propre.