Alexandre Soljenitsyne
Alexandre Soljenitsyne

La lutte serait-elle finie, pour que ce grand lutteur que fut Alexandre Soljenitsyne rentre enfin chez lui, en ce mois de mai ? Il avait été chassé, rappelons-le, en février 1974, et l'affaire était alors si importante que le Politburo s'était spécialement réuni, le 7 janvier précédent, pour arrêter son plan de bataille contre le célèbre dissident. L'Archipel du Goulag venait de paraître à l'étranger, à Paris, aux éditions russes orthodoxes YMCA, fondées par Berdiaev, et dirigées par Nikita Struve. La gérontocratie soviétique était placée en position intenable: totalitaire, le régime ne pouvait tolérer un tel défi sans perdre la face à l'intérieur et à l'extérieur. Mais affaibli, "stagnant", il était à présnt incapable de liquider à la manière stalinienne. Il fallait faire quelque chose: fusiller? Impensable. Déporter? Impossible, trop encombrant. Inviter à partir à l'Ouest, comme le faisait le KGB avec des centaines de dissidents? Ce même KGB savait qu'Alexandre Soljenitsyne ne partirait jamais de son plein gré. Il fallait donc le proscrire, il partit dans un avion spécial, et fut livré à l'Allemagne fédérale qui, sur les instances d'Heinrich Böll, avait accepté le proscrit. Cette mesure était au fond étonnante. Il y avait longtemps que le régime n'y recourait plus: il avait pratiqué la chose en 1922 à l'encontre de plusieurs dizaines d'intellectuels, dont Nicolas Berdiaev, le dernier proscrit avait été Trotski en 27, mais le coup de pistolet de Cayoacan avait rappelé à tous que les proscrits étaient tenus à l'oeil... Et voilà l'auteur de L'Archipel proscrit comme un Hugo. Il ne s'installa pas sur une île symbolique, mais tout d'abord à Zürich il s'y sentit trop étroitement surveillé par le KGB, et accepta l'offre des Etats-Unis de l'accueillir. Depuis lors Alexandre Soljenitsyne vit dans une grande propriété dans l'Etat du Vermont, à Cavendish, un bout de forêt, un étang, des bouleaux, une grande demeure et une bibliothèque voisine, reliée par un couloir souterrain: chapelle orthodoxe au rez-de-jardin, deux bureaux immenses au-dessus, où sur de longues tables s'entassent des notes par millers: autant d'atomes qui se rangeront dans les galaxies romanesques de La roue rouge...

De cette retraite où il travaille quinze à seize heures par jour, Alexandre Soljenitsyne est peu sorti, mais il est sorti tout de même: pour des tournées en Europe, et surtout en France, le pays qui a le mieux accueilli son oeuvre et surtout cette révolution de pensée que le goulag a infligée à l'intelligentsia progressiste: le "Dante des temps nouveaux" comme a dit Philippe Sollers, aucun Américain n'en a dit autant... Il s'en alla aussi prêcher la bonne parole devant les syndicats américains, devant les étudiants de Harvard, il reçut à Londres le prix Templeton, l'automne dernier il s'en fut en Vendée, à l'invitation de Philippe de Villiers, commémorer l'insurrection vendéenne. A chaque sortie de son monastère familial, Alexandre Soljenitsyne a enthousiasmé et irrité: il n'est pas comme les autres, il refuse les opinions courantes, le consensus de bon aloi, les banalités médiatiques. Il l'a dit: il déteste se répéter, il n'a donc rien pour être un politique, et pourtant il est constammemt soupçonné de vouloir tyranniser l'opinion. S'il avait voulu jouer un rôle politique dans son pays, il fallait rentrer en 89, "l'année Soljenitsyne", comme avait proclamé l'éditeur de la revue Novy Mir, Zalyguine. Mais La roue rouge n'était pas achevée, et son achèvement passait avant toute autre chose, l'auteur vieillissant sachant qu'à partir d'un certain âge l'esprit n'est plus capable de contenir une aussi grande humanité.

Partout, dans toutes ses interventions politiques, Alexandre Soljenitsyne prêche contre la violence révolutionnaire. Il a été marqué à tout jamais par l'univers du goulag, moins par la déchéance qu'il y a trouvée (cela, c'est le coeur de l'oeuvre de son grand "rival", Varlaam Chalamov), mais au contraire par la vie, le courage, la sainteté qu'il y a découverts. Son oeuvre peut se lire comme un grand et paradoxal éloge de la prison. Comme l'apôtre Paul il bénit la prison le compagnon de châlit du petit maçon Ivan Denissovitch le dit à Ivan: elle débroussaille l'âme. Et pour Alexandre Soljenitsyne l'âme est embroussaillée, les épreuves la débroussaillent. Ce qui dans L'Archipel donne une splendide encyclopédie de la condition concentrationnaire, et un cycle salvateur de l'âme humaine (au livre V), dans ses interventions publiques devient une thèse qui prend l'Occident à rebrousse-poil. Par exemple le pélerinage en Vendée. Inutile de dire que la politique intérieure française ne l'intéressait nullement, et qu'il en ignore les arcanes et les contradictions. Ce qui l'intéressait, il l'a dit, c'était d'aller en Vendée: "Il y a deux tiers de siècle, l'enfant que j'étais lisait déjà avec admiration dans les livres les récits évoquant le soulèvement de la Vendée, si courageux et si désespéré, mais jamais je n'aurais pu imaginer, fût-ce en rêve, que sur mes vieux jours, j'aurais l'honneur de participer à l'inauguration du monument en l'honneur des héros et des victimes de ce soulèvement." La Vendée fait partie de l'imaginaire russe: elle est la lutte contre la Révolution. Marina Tsvétaeva se voulait elle-même une "Vendéenne", elle alla dans un petit village de Vendée, avec son jeune fils, passer plusieurs vacances d'été.

Pour Alexandre Soljenitsyne il s'agit moins du romantisme de la résistance désespérée, comme pour Tsvétaeva, que d'un phénomène plus vaste: la résistance paysanne à la destruction de sa propre civilisation. Cela correspond à une certaine conception organisciste de la vie, et de sa répartition sur terre: les nations y ont leur place, et il est vain et dangereux de vouloir les niveler, toutes les grandes activités humaines fondamentales y ont également leur place, et abolir la paysannerie est également dangereux. Naturellement Soljenitsyne songe au véritable génocide paysan qui fut commis en URSS, et qui d'ailleurs atteignit son apogée en Ukraine, en 1932 (ce qu'il est moins enclin à reconnaître). Mais surtout il s'agit de lutter contre la maladie mortelle de l'utopisme humaniste, appelée progrès, en quoi il voit la source de tous les malheurs. "Jamais à aucun pays, je ne pourrais souhaiter de 'grande révolution'. Si la révolution du XXIIIe siècle n'a pas entraîné la ruine de la France, c'est uniquement parce qu'a eu lieu Thermidor... Toute révolution déchaîne les instincts de la plus élémentaire barbarie."

Alexandre Soljenitsyne croit, sans connaître Thomas d'Aquin, en l'homme naturel. C'est précisément l'illusion que l'on pouvait régénérer, et modifier l'homme naturel qu'il combat. L'homme naturel, l'homme qui naturellement obéit aux vertus cardinales, même s'il ignore les vertus théologales, c'est l'homme tel qu'Alexandre Soljenitsyne le veut et le voit. La soudaine disparition de cet homme-là dans l'homme russe est au fond le grand sujet de La Roue rouge. Mais avant d'évoquer cet "immense récit en segment de temps", c'est à dire cette épopée historique qui procède par coupes profondes et gigantesquement fouillées dans des segments très réduits de l'histoire russe qui ont amené la chute de l'Ancien régime, résumons les prémices de cette oeuvre, telles que nous les trouvions dans les livres précédents. Tout le monde le sait, Alexandre Soljenitsyne a fait une entrée fracassante sur la scène de l'histoire avec un récit d'une centaine de pages qui décrit Une journée d'Ivan Denissovitch, c'est à dire la journée type d'un zek, ou bagnard soviétique. La sensation fut extrême parce que, depuis 1935, l'URSS cachait ses camps de concentration (auparavant elle les montrait avec fierté, on y pratiquait la "refonte" de l'homme, elle n'avait pas à en rougir), parce qu'avec la publication de ce texte, décision prise par Khrouchtchev lui-même, c'était un tabou énorme qui tombait: oui, le communisme était bien lié à un immense système de contrainte et d'asservissement. Notons enfin qu'il n'y aurait jamais eu un tel retentissement si Une journée avait paru contre la volonté des maîtres du Kremlin. Le seing du pouvoir avait à la fois valeur d'estampille d'authenticité (ce n'était pas du tout le premier témoignage, mais c'était le premier qui ne fût pas "antisoviétique"), et il symbolisait aussi un tournant de plus dans la politique de Khrouchtchev. Récemment ont été publiés en Russie des carnets intimes du poète russe juif David Samoïlov consacrés à ses impressions et réflexions à la lecture de Soljenitsyne. Samoïlov note qu'Alexandre Soljenitsyne a été au fond le meilleur "khrouchtchévien", et peut-être même meilleur que Khrouchtchev lui-même. L'hymne au travail que l'on trouve dans la Journée a semblé sacrilège à beaucoup parce que ce travail avait lieu au camp de travaux forcés mais Soljenitsyne s'en est longuement expliqué dans L'Archipel du Goulag, et a maintenu sa thèse: oui, seule la création libère l'homme, et partout l'homme peut créer. D'Ivan Denissovitch on passe très logiquement aux autres oeuvres d'Alexandre Soljenitsyne: car si le petit maçon côtoie le baptiste Aliocha, qui lui enseigne à débroussailler son âme, il côtoie aussi des intellectuels qui reçoivent des paquets de l'extérieur, et monnayent auprès des gardiens une certaine indulgence. Le premier cercle décrit plus en détail le rapport de l'intellectuel avec le système de la tyrannie. Et il apparaît que si la prison libère, si les "nouveaux décembristes" de la prison-laboratoire flottent dans une arche de liberté intérieure parce qu'ils ont tout perdu, tous ne sont pas capables d'en tirer profit. Le débat de fond porte sur la tentation spéciale que le pouvoir exerce toujours sur l'intellectuel, dès lors qu'il lui offre le moyen de se livrer à ses recherches. Rares sont ceux qui y renoncent. L'alliance entre pouvoir fort et intelligence fonctionne aussi bien dans la "grande zone" (dans le monde "libre") que dans la petite zone (le vrai camp). Dira-t-on qu'Alexandre Soljenitsyne a cédé à une sorte d'anti-intellectualisme, ou qu'au contraire il a lucidement repéré une faiblesse de l'intelligentsia, que l'on a pu voir fonctionner aussi bien, quoique différemment, dans les années trente en Europe occidentale, séduite par le culte de l'énergie, de la régénération?

En fait il s'agit chez lui autant d'un tempérament que d'une exploration sociale et historique. C'est un tempérament de révolté, de cabochard, qu'il a très bien montré dans son héros Oleg, du Pavillon des cancéreux. Oleg l'ancien zek a appris l'absolue autonomie de la personne, et s'insurge à présent contre la tyrannie du pouvoir médical autant qu'il le faisait contre la tyrannie politique. Et lorsque dans la première fameuse émission de Pivot avec Soljenitsyne, Jean Daniel demanda tragiquement à Soljenitsyne de le rassurer en confirmant qu'il n'était pas pour le colonialisme, il fut rassuré au-delà de ce qu'il espérait: les colonisateurs c'est vous! déclara le maître en bondissant de malice dans son siège. Car impérialiste il ne le sera jamais! Depuis toujours sa thèse est qu'il faut que la Russie libère les peuples de son empire, et se voue à son redressement moral et physique à elle. Appel au renoncement définitif à la violence, à l'empire. Ce qui ne l'empêche pas de souhaiter une nouvelle union entre les trois peuples slaves de l'ancien empire, Biélorussie, Ukraine et Russie, mais volontaire, à tout jamais affranchie de la contrainte. Dans Le pavillon des cancéreux il fait une description respectueuse et admirative de la civilisation ouzbek. Dans L'archipel les plus grands hommages sont pour ses amis estoniens, qui lui ont fait découvrir la vraie indépendance de l'esprit. Mais là encore il tombe sous le coup du soupçon: tant de respect ne signifie-t-il pas qu'il est partisan d'un apartheid culturel à l'échelon mondial? C'est surtout aux Etats-Unis que le soupçon s'est amplifié: le pays du melting pot et de l'universalisme, du juridisme et de la liberté individuelle a la plus grande peine à admettre un témoin de stature mondiale, mais qui ne rend pas hommage à l'universalisme. Les réflexions que note le poète Samoïlov vont dans le même sens: "Alexandre Soljenitsyne, écrit-il, est un chrétien, mais non universaliste, et qui ne pratique pas l'amour il ignore l'apôtre qui annonce qu'il n'y a plus ni Grec ni Juif." Il y a du vrai dans cette réflexion de Samoïlov, mais pratiquement il n'est pas un grand écrivain russe chez qui on ne puisse trouver la même déviation, ou du moins tentation d'un certain culte de la Russie.

Rétrospectivement on peut porter un jugement sur cette première partie de l'oeuvre du lutteur Soljenitsyne. Le diagnostic de maladie mortelle qu'il portait sur son pays était juste le colosse s'est écroulé conformément aux prédictions de cet homme presque seul, et contrairement aux pronostics des armées de soviétologues et autres spécialistes du droit soviétique, de la Constitution soviétique, de l'économie quinquennale soviétique. (N'insistons pas trop, par miséricorde, mais le jeu des citations serait ici des plus cruels). Mais c'est plutôt son diagnostic sur l'Occident qui péchait: un Occident moins fragile quand même que ne le pensait Alexandre Soljenitsyne. Le réveil religieux a bien eu lieu, mais pas exactement comme il le voulait: l'église russe est au bord du schisme, partagée entre les oeucuménistes et les nationalistes à un point que l'on n'imagine pas ici. La "crise du sens" est devenue la préoccupation de l'écrivain, qui déclare rentrer surtout pour tenter de mener une campagne de redressement moral en son pays. Comme Gogol, il pense qu'il faut connaître la Russie, l'immense Russie, et donc y faire des voyages pélerinages. Voilà à quoi il s'occupera, nous dit-il, dès son retour.

Alexandre Soljenitsyne a lui-même découpé son oeuvre en deux: une première masse, celle qui a trait à la lutte contre le goulag, la violence, l'homme concentrationnaire ce qui unifie ce premier massif d'écriture, c'est la joie qui le charpente, une joie beethovénienne, un rythme et une marche ascendants, vers une catharsis dont il nous donne des symboles différents d'un texte à l'autre, mais dont la lumière toujours finit par inonder le lecteur, sous le sarcasme, et sous la dénonciation. Le deuxième massif obéit à une autre loi, un autre rythme. Ce massif de La Roue rouge est aujourd'hui achevé, et entièrement publié en russe à Paris, (mais la traduction française, elle, n'en est qu'à mi-chemin des plus de six mille pages de cet énorme patchwork d'écriture).

La méthode de l'écrivain perceptiblement évolue d'un seul "noeud" à l'autre, mais les grandes lignes restent les mêmes: accumulation extensive du matériau historique (presse, documents officiels, minutes du Parlement, mémoires des acteurs, comptes-rendus des diplomates étrangers). Ensuite, dans l'océan des fiches à l'écriture microscopique (que j'ai eu le privilège de regarder chez lui à Cavendish), le maître bat les cartes, recompose les journées révolutionnaires minute par minute, rue par rue pour ce qui est des événements de février 17 (c'est à dire mars, si l'on transpose les dates d'alors, quand la Russie avait encore le calendrier julien, en retard de treize jours sur le calendrier grégorien). Il y inclut, mais de moins en moins, des flash-back sur les biographies des protagonistes, des chapitres collages apportant des échantillons en vrac d'affiches, d'articles, instantanés de la rue, violences, faits divers, il se rappelle de temps à autre qu'il a inventé aussi des personnages fictifs, ceux de son premier "noeud", Août 14, le colonel Vorotyntsev, sa soeur, sa femme, sa maîtresse, la très monarchiste Olda, la famille Tomtchak, qui nous ramène dans sa propre famille, dans le midi de la Russie, du côté du Don, ou encore le jeune révolutionnaire Sacha Lajénitsyne, qui peut apparaître comme un alter ego à certains moments. Mais tant le lecteur que l'auteur ont peu ou prou oublié ces compagnons, qui sont loin de jouer le rôle de Rastignac chez Balzac, ou de Jerphanion et Jallez chez Jules Romains. Car une passion a grandi et tout dévoré: l'histoire! Tout savoir! Tout mettre à nu! L'histoire au laser de l'historien!

Cette passion historienne, le lecteur qui s'engagera dans la longue lecture deLa Roue rouge ne pourra pas ne pas la sentir, et fortement, en dépit des longueurs, du didactisme, et d'une certaine lourdeur erratique. Prenons le deuxième tome de Mars 17 qui fait presque mille pages, Mars 17 comportant au total quatre tomes, et n'étant qu'un des quatre "noeuds" rédigés (d'autres étaient prévus par l'auteur, mais ne seront pas rédigés, un résumé de cent pages est fourni à la fin du dernier tome de l'édition russe)... Mille pages donc pour trois journées: mardi 13, mercredi 14, jeudi 15 mars. La scène se passe essentiellement à Saint-Pétersbourg, où la révolution a envahi les rues, sème la terreur chez les possédants et les officiers, souvent massacrés au hasard, a transformé le Palais de Tauride où siège la 4e Douma, qui a si longtemps croisé le fer avec le tsar et ses ministres, en une écurie d'Augias, en un pandémonium, un palais des courants d'air, où l'on amène des centaines de gens arrêtés, où vont et viennent soldats hirsutes, jeunes Walkyries révolutionnaires, parlementaires ballottés passant de l'enthousiasme à la frousse la plus primitive: toute l'immense machinerie historienne d'Alexandre Soljenitsyne, avec les pillages, les balles perdues dans les ténèbres, les palais surpeuplés où les latrines débordent, les boulangeries prises d'assaut, les casernes abandonnées, les officiers égorgés. Un comité de la Douma siège en permanence sous la pression de la populace comme la Convention sous la pression de la Commune et de la "faction des violents" ("ses meneurs insolents crurent pouvoir traiter la Convention comme des enfants traitent un vieillard radoteur", écrivit Michelet), les comités s'autoproclament, le Soviet canalise quelque peu la populace déchaînée et dirige les activistes sortis de la clandestinité, le président de la Douma, le fat Rodzianko, un géant, croit son heure venue, mais se pétrifie à vue d'oeil à force de répéter les mêmes slogans. C'est surtout un trio étrange qui émerge: l'âme du nouveau Soviet qui terrorise la ville, Himmer, un nain, mais à la volonté de fer, et puis le leader bourgeois, calculateur, froid, "une tige vert pâle", mais un monstre de patience, Milioukov, le vrai chef du gouvernement derrière le prince Lvov placé là en potiche, et le général Rouzski, le commandement du front nord, qui a, par hasard, la responsabilité du train impérial qui erre entre Moghiliov et Pskov, se heurtant partout à la rébellion des cheminots, à la couardise des états-majors, à l'irrésolution même du tsar (encore plus irrésolu du fait qu'il est séparé d'Alix, l'impératrice, retenue à Tsarskoe Selo). Là où, trois jours avant, il y avait encore la coque splendide d'un empire séculaire, l'apathie et la peur ont tout rongé en quelques minutes, et les serviteurs les plus fidèles, abasourdis, vieillissent d'un an par minute... C'est la liesse à Rostov-sur-Don lorsque la nouvelle de la révolution attendue parvient, un "moment brûlant" de joie, mais dans la capitale, c'est plutôt la bacchanale lugubre, et Alexandre Soljenitsyne nous montre que Février 17 ne fut pas la révolution de velours que l'on a voulu faire croire. Sur ce point il a raison, et d'ailleurs Gorki lui-même lui donne raison, qui vit tout de suite le danger mortel du déchaînement de l'élémentaire chez le peuple russe, qu'il jugeait "asiatique". Un autre personnage historique du roman, Nicolas Maklakov, ministre de l'Intérieur du tsar en 1915, honni par la bonne société libérale, et dont le frère, Basile, avocat et leader des Cadets, était au contraire le chouchou des libéraux, voit, lui aussi, monter dans la Russie ce qu'il appelle "la haine diviseuse", et a renoncé à obtenir du tsar une politique cohérente.

Ce qu'Alexandre Soljenitsyne scrute de son regard inquisiteur, c'est avant tout la cohérence des hommes, l'homogénéité entre paroles et actes, l'intégrité, la tempérance, le courage. Son procédé favori du discours indirect progressif nous fait pénétrer en chaque protagoniste pour la vérification et, pour ainsi dire, le poinçonnage de l'homme. Bref il y a en lui un moraliste qui juge les hommes au trébuchet ce de qu'eux-mêmes ont voulu faire. L'ennemi idéologique peut lui être profondément sympathique. On peut remarquer une sympathie pour Lénine, dont l'absolue dévotion à sa cause appelle un certain respect, mais cela est encore plus vrai pour le bolchevik Chliapnikov, venu à la foi bolchevique d'une famille de vieux croyants, et qui a investi dans son action clandestine un zèle quasiment religieux. Le diagnostic que nous apporte l'historien romancier, c'est que très peu d'hommes en de tels moments savent ce qu'ils veulent. Des imposteurs, des "agités" prennent, l'instant d'un moment historique, le dessus, et semblent avec des riens détruire du séculaire, et édifier des châteaux de cartes. Ainsi le député de Perm, un "progressiste" antisocialiste, qui s'autoproclame commissaire aux voies de communication, et qui parvient, comme un acrobate, à s'élever au-dessus du chaos des chemins de fer secoués par les grèves, envahis par des hordes primitives de soldats qui fuient le front et refusent de rentrer dans leurs casernes. "Dans un pays privé de personnalités par une clique dirigeante complètement falote, Alexandre Boublikov était un caractère extraordinairement fort et entier. C'est ainsi qu'il avait repéré, s'était choisi et adjugé une place: diriger le ministère des voies de communication." De ce point stratégique qui sans lui aurait somnolé, il "innocule la révolution" à tout le pays, en lançant ses télégrammes incendiaires au long des lignes ferrées, imaginant une Russie modernisée à toute allure, et lancée dès demain dans un "féerique capitalisme". Boublikov est un des nombreux pantins infatués de soi qui trouvent satisfaction dans une action essentiellement destructrice, bulle qui éclatera aussi vite qu'elle est apparue à la surface de la société.

Mais qui donc tire les fils de ce puzzle incroyable où les protagonistes passent leur temps à se mesurer du regard, à se terrasser intérieurement l'un l'autre? Est-ce l'amour-propre, la couardise, l'ambition? "Chacun est enfermé dans son caractère", écrit Soljenitsyne. Moraliste classique, Soljenitsyne l'est certainement, mais les "caractères" qu'il épie et traque de minute en minute sous son projecteur, sont d'habiles cabotins, ils donnent le change, le camouflage est général, mais les journées de grand chambardement sont un moment privilégié pour les débusquer. On est la somme de ses actes, Alexandre Soljenitsyne n'est pas loin d'un certain existentialisme moralisateur. N'oublions pas que son école d'humanité, de morale, de psychologie et de philosophie a été le camp: le camp où aucune façade ne tient plus d'une minute, le camp où il faut juger l'homme qu'on a en face de soi dans l'éclair du premier regard. On est la somme de ses actes, mais il y a peu d'hommes qui agissent vraiment: la révolution se fait plutôt par refus de l'action, par peur, par lâcheté, par suivisme. Puis, un beau jour, de façon inattendue, il ne reste plus qu'à constater que "toute la force s'était transportée chez eux".

La Roue rouge ne serait qu'un puzzle de couardise et de déliquescence sociale s'il n'y avait un ordre secret des chevaliers de l'action. Goutchkov, l'"Octobriste" (fondateur d'un parti de monarchistes constitutionnalistes qui s'appuie sur la Constitution accordée en octobre 1905, puis devenu le plus notoire des opposants officiels au régime de Nicolas II), est un de ces hommes d'action qu'aime le chroniqueur de La Roue rouge. En compagnie du jeune prince Viazemski, il sillonne les rues de la capitale afin de rallier les soldats à la révolution mais dans l'ordre, en dehors des braillards et des pillards. Dans la nuit une balle perdue blesse le jeune prince, il faut se faire ouvrir un appartement. Le jeune homme raffole du danger, il a aidé Goutchkov dans sa tentative ratée de putsch contre le camarilla du tsar en 1915, il sait se décider vite, il est comme mû par une perpétuelle "intranquillité intérieure". Sa mort ouvre une des rares échappées vers l'imaginaire qu'il y ait dans ces mille pages serrées de chronique il se remémore un petit âne tirant une charrette basse où son père le promenait enfant dans leur parc. "Un vieux moujik fauchait l'herbe et mon père lui demanda s'il connaissait cet animal: 'Pour sûr que je le connais, c'est un lion, Notre-Seigneur en a chevauché un.'" Cette scène d'enfance, cet humour du vieux moujik, ce lion habillé en âne, c'est un des minimes symboles placés sur l'aride parcours de ce grand récit: c'est la dérision de toute action noble dans ce morne paysage de la lâcheté, c'est la force du faible, du solitaire, c'est la sainteté du sacrifice. "Pour sûr que le connais, c'est un lion."

Goutchkov, dans les dernières pages, reçoit l'acte d'abdication du tsar, d'un tsar qui ne récalcitre même pas, qui est absent, parce qu'il se cache pour prier, et qui ne sait pas encore jusqu'où son martyre ira. Mais ce n'est pas cette abdication qui arrêtera le processus de vertigineuse décomposition de l'énergie russe. Cette abdication est plutôt l'abdication de toute la Russie, et celle aussi du romancier historien: abdiquant son pouvoir de romancier omniscient. "Nous ne savions pas déchiffrer le visage du Sauveur, pense le tsar dans sa déréliction, mais Lui nous comprenait immédiatement, jusqu'au dernier rouage, dans tout ce que nous avions fait, pensé, omis." Nul doute que Soljenitsyne n'ait voulu être initialement romancier Sauveur et Omniscient, qui voit et sonde les reins et les coeurs. Mais les "noeuds" passant, l'historien qu'il est s'enfonçant dans les milliers et milliers de documents rassemblés à Cavendish, la claivoyance se retire insensiblement de lui, il ne discerne plus ni l'emplacement exact du fatidique déraillement où l'histoire russe a quitté ses voies propres (d'où les énormes flash-back qu'il a imposés à son récit: et si c'était encore plus loin dans le passé?), ni cet ordre secret de valeureux chevaliers de l'action qui, au début de cette anabase lui semblaient incarner le réservoir de force que la Russie, un jour, trouverait à sa disposition...

Ce sont les histrions, les cabotins qui triomphent, et un de ceux qu'il décrit avec brio et hargne est Kérenski. Kérenski est l'acrobate qui monte au-dessus du précipice, qui se hisse toujours plus haut, grâce à sa position, mortelle pour tout autre, entre le Soviet et le Gouvernement provisoire. Il fait penser à un autre acrobate, le juif Bafrov qui, dans le premier "noeud", s'infiltre dans la Tchéka pour assassiner Stolypine: kamikaze sincère lui au moins, et explicitement comparé à l'acrobate qui grimpe vertigineusement pour aller faire un saut de la mort dans le chapiteau. Kérenski, "inépuisable élan", hâve, brûlant, inspiré, semble embrasser toute l'inépuisable révolution, toujours en équilibre au-dessus du gouffre, et toujours bondissant au bon moment... Mais Alexandre Soljenitsyne le compare plutôt à un ténor d'opéra et lui fait chanter de vrais arias politiques devant la cohue qui a envahi scène et coulisses...

L'ascension folle de Kérenski est comme contrebalancée par la sage "grimpette" de Lénine, seul et oublié à Zürich, qui monte, en apprenant cette révolution qui ne lui obéit pas, au-dessus de la ville, au monument à la gloire de Souvorov, regarde la grande cité vénale où se concluent les marchés, s'échangent les devises et les biens, "tout Zürich sous sa coupole d'air que n'avaient jamais déchirée les cris de la foule en révolution." Cette "grimpette" représente le chemin qui l'attend, menant de l'illégalité à la légalité. Lénine est d'ailleurs presqu'absent de La Roue rouge, parce que ce sont les histrions qui occupent la scène et c'est eux qui se chargent de tout détruire pour lui. Dans Lénine à Zürich, où les chapitres léniniens du roman étaient cousus ensemble, on voyait mal cette perspective si importante dans La roue rouge: Lénine rapetissé, réduit à se morfondre, mais qui, bien sûr, arrivera dans le sillage de Février. Ce sera le dernier noeud du roman, Avril 1917. Ce n'est pas lui le vrai meneur, son obstination sera récompensée plus tard, il ne croit pas à la révolution qui vient d'éclater, et dont la nouvelle lui arrive dans cette Suisse qui l'irrite tant.

Même les personnages fictifs inventés par l'auteur semblent entraînés dans le désarroi général, qui est aussi celui de l'auteur. La soeur du colonel Vorotyntsev, gagnée par l'enthousiasme de beaucoup, entre dans une église et voit devant elle s'ouvrir "l'incroyable, l'impossible, un avenir dont on n'eût osé rêver, irréalisable! Il fallait faire quelque chose! Faire quelque chose en signe de gratitude! Mais quoi, nul ne le savait." Son frère, le bouillant colonel, est réduit à l'inaction, "incapable d'inventer quoi que ce soit". Dans le train de Moscou à Kiev qui le ramène au front, il prend conscience de cette incroyable "éclipse de conscience". Encore une brève trouée vers l'imaginaire, grâce à l'espace russe, aperçu pendant cet interminable parcours: "La Russie s'étendait, sourde, ignorante de toute révolution." Et le preux, face à cet espace sourd et muet, ne sait quel chemin emprunter.

Alexandre Soljenitsyne nous traîne et entraîne avec sa violence de témoin biblique à travers l'aride amas des événements dans la rue, des va-et-vient dérisoires du train du tsar que cheminots et soldats révoltés bloquent à une centaine de kilomètres de la capitale, des atermoiements de l'état-major, des incertitudes de la tsarine, elle aussi prisonnière à Tsarskoe Selo, et qui a perdu son assurance habituelle (au passage l'écrivain n'est pas tendre pour le grand-duc Cyrille, cousin du tsar, et qui plus tard s'intitulera chef de la maison Romanov, un des premiers à passer à la révolution, et à renier son souverain, entraînant tout l'Equipage de la Garde). Sait-il lui-même ce qu'il veut nous démontrer par ces centaines de scènes de rue, au travers de ces milliers de petites vilenies qui font presque, feront bientôt un fleuve de boue, de sang, de violence comme l'histoire n'en avait encore jamais connu? L'impuissance fatale, diabolique même, qu'il implante au coeur de ses héros est le moteur même du roman, un anti-moteur, et peut-être un anti-roman: les événements s'accumulent mais il n'y a pas d'action. Les égorgements se multiplient dams les scènes de rue nocturnes, mais rien ni personne ne réagit, et le romancier résiste à tout pathos sanguinolent, comme il y en eut tant sur le marché du roman historique... Ces milliers de pages, ce grand désert d'action, aboutissent à un questionnement lancinant: "Il avait beau tendre toute son énergie, il n'avait pas la force de renverser la situation! Pourquoi en était-il ainsi?"

Les grandes épopées de jadis sont très souvent nées de la défaite, elles chantent l'espoir malgré tout, et leur chant à lui tout seul équilibre la déroute. Mais pas dans La Roue rouge. Ici il s'agit d'une anti-épopée, d'une lente et vertigineuse abdication. La mort du capitaine Fergen, un brave entre les braves, désarmé et embroché par une populace bestiale, symbolise tragiquement cette déroute de l'histoire, transposée en une sorte de déroute de l'écriture: "La lumière des lanternes du portail parvenait jusqu'ici. Dans toutes les directions, une foule noire et grise, hérissée contre lui, manifestant une haine égale, Mais il ne dit rien, et ne vit plus rien: une sensation de piqûre le traversa de part en part, comme dans les poumons lors d'un refroidissement, puis un coup sur la tête l'assomma."

Nous aussi assommés, avançant à tâtons, pour ainsi dire, dans ce dédale d'écriture où l'humain fuit par toutes les pores de l'histoire, nous sentons peu à peu naître une question, lancinante, elle aussi: Pourquoi une telle déréliction, pourquoi un romancier si puissant s'est-il lui-même condamné à une telle aridité? Est-ce une pénitence, une contrition, une punition auto-imposée? Serait-ce la croix de la Russie ainsi prise sur les épaules de l'écriture? Sacrifice de l'écriture face à une danse inconsistante de mannequins de moins en moins vivants? Il y a dans les six mille pages de La Roue rouge, qui dévalent vers toujours moins de vie, une grandeur suicidaire effrayante. La passion "agrippeuse" de cet historien oublie les forces sociales, abolit les rapports économiques, non qu'il ne les connaisse pas! Il en a fait de très belles analyses dans d'autres "noeuds", mais parce qu'ici il est tout à sa passion de Juge, il pense que tout s'est joué dans le psychique des acteurs, et, scrutant ces acteurs comme un juge scrute l'inculpé, le voici à mi-course, à mi-audience, juge épuisé, juge écoeuré par le matériau humain qu'il a convoqué et rassemblé dans ses puissantes mains, pétri, émietté, recomposé, et auquel il a ajouté le labeur et l'amertume de ses propres années d'exil, ce long exil qui va s'achever. Voici donc sa chronique arrivée à l'heure blême de l'abdication, "à l'heure brève où même la révolution n'en pouvait plus." Le jour ne point pas encore. Ce Samson est presque exsangue, et nous avec, pauvres lecteurs, pauvres traducteurs... Michelet, dans son Histoire de la Révolution française, sonde le "profond volcan de fureur" d'où éclatent les éruptions de l'histoire. Alexandre Soljenitsyne n'a pas moins besogné que Michelet pour écrire son histoire de la révolution russe, mais contrairement à Michelet, il n'est pas ou plus guidé par la foi en un peuple, en une nation, par un débat manichéen entre Danton et Robespierre, Montagne et Gironde, deux hypostases de l'action humaine. Ici tout fuit, tout échappe. Le duel de la Convention et de la Commune est grandiose chez Michelet, celui de la Douma et du Soviet est misérable chez Soljenitsyne. Il n'y a pas, presque pas, de grandes lueurs poétiques, non plus que de grands destins. Au mieux la délivrance par la mort du valeureux capitaine Fergen, transpercé par les baïonnettes de la populace. Comme un tocsin aveugle, tombe du clocher de l'histoire un de ces proverbes dont il aime à ponctuer de loin en loin la narration, un dicton qui hulule dans la nuit: "Dis-moi oui, dis-moi non, dis-moi oui ou non!" Mais elle se tait, l'histoire, la Russie, La roue rouge, elle ne dit ni oui, ni non... Et là se cache la douleur poignante de ce fleuve d'écriture si aride, si ascétique, si violent aussi dans sa sécheresse: le tocsin sonne, mais les hommes ne l'entendent pas, c'est le "tocsin muet".