Alexandre Soljenitsyne
Alexandre Soljenitsyne

Quel étrange spectacle que ces émissions bi-mensuelles d'Alexandre Soljenitsyne à la télévision russe. En fin de soirée, quand la lumière des longs jours moscovites commence à baisser et que la poussière des chantiers retombe, l'écrivain déverse un flot de banalités, de platitudes et d'exclamations: "C'est un cauchemar!" "C'est terrible!" "Scandaleux!", avec sa brusque et vigoureuse voix de fausset. Il agite ses bras avec des soubresauts désordonnés, il les tend vers la caméra de télévision, il les lève au plafond, ou même se couvre la face devant tant d'horreurs. Il condamne tout ce qui est à portée de main. Et à sa manière, Alexandre Soljenitsyne a absolument raison, comme n'importe quel vieux retraité assis sur un banc dans la cour avant d'aller se coucher, déchargeant l'irritation accumulée pendant toute une vie, a raison de se plaindre que la vie n'a pas su l'écouter. On est entouré de nombreux scandales. Ce n'est une nouvelle pour personne.

Alexandre Soljenitsyne se met en colère deux fois par mois pendant quinze minutes le lundi vers 21 h 45. C'est un bon créneau horaire: la dure journée est achevée. Les Mercedes ont brûlé les feux rouge en emportant les "nouveaux russes" dans les boites de nuit. Les mendiants professionnels ont décollé leurs plaies artificielles, enlevé leurs jambes gangrenées et caché leurs gains du jour. Les sans-abris préparent leurs lits sous de gros tuyaux de chauffage dans les sous-sol. Les enfants sont allés se coucher, les jeunes flirtent au téléphone avec leurs copines, les parents ont déjà dîné, fermé et tiré les sept verrous de leur porte blindée. Il est temps de se détendre.

Qu'est-ce qu'il y a sur les autres chaînes ? Un vidéo-clip, une nouvelle émission de variété, une émission de variété rétro, un film, l'émission Reporter qui propose "le récit d'un témoin de l'éruption du célèbre volcan Krakatoa en Indonésie". Le monstre n'est-il pas entré en éruption en 1883; cela peut-il être ? La terrifiante vague de lave a rayé de l'océan des îles voisines, avec pour conséquence de la poussière qui pendant des décennies produit de fantastiques couchés de soleil cramoisis qui inspirent les poètes. "C'était suffocant, les couchés de soleil étaient diaboliques, insupportables, cramoisis. Nous nous les sommes rappelés jusqu'au la fin de nos jours;", écrivit Akhmatova. Peut-être veulent-ils parler de l'éruption de 1952 ? Ce serait plus récent, et une info peut-être plus importante que ce que le lauréat du prix Nobel a hâte de nous raconter: il se répand en injures à propos des injustices de l'organisation syndicale en URSS dans les années vingt.

"Un scandale", stigmatise l'écrivain à l'écran. Les femmes de ménage balayant les halls d'hôtels s'arrêtent un moment pour écouter, appuyées sur leurs balais. Elles tombent volontiers d'accord. "C'est vrai, un scandale! Me voici, avec trois boulots, aussi; et le prix du pain qui a encore augmenté. Ce Luzkov (le maire de Moscou, Ndlr) devrait être mis en prison avec tous les autres. C'est cette mafia démocratique!". L'écrivain ne les entend pas, pas plus qu'elles ne le comprennent.

On dit que les sourds vivent plus longtemps. Alexandre Soljenitsyne paraît étonnamment jeune. Frais, en bonne santé, peu ridé, il a les yeux vifs. Il a l'air plus enjoué que la plupart de gens de cinquante ans. En le regardant, on ne dirait vraiment pas que cet homme a passé de longues années dans les camps, qu'il a souffert de la faim et du froid, qu'il a été très gravement malade (selon lui, de cancer) et qu'il a été persécuté pendant des années. Il est également vrai que le destin lui a été particulièrement favorable, lui offrant la gloire mondiale, la richesse, vingt ans de paix dans le Vermont, une femme fidèle et bien-aimée et des fils talentueux et en bonne santé. Toute l'apparence extérieure de l'écrivain constitue une merveilleuse publicité pour exil volontaire à la campagne. Légumes et air frais. Une partie de volley avec les enfants et un travail modéré. Pas de voisins interlopes. Et une haute clôture.

Son modus operandi: n'admettre aucun étranger. De toute façon il a fini par éconduire les hôtes qu'il avait dans un premier temps invité à participer à son émission. Visiblement les opinions d'autrui l'irritent. Il trouve ce genre du monologue plus commode et convivial. L'émission est enregistrée, aucun coup de téléphone de téléspectateurs ne le menace,vous ne pouvez lui poser aucune question, il n'y a personne pour élever une objection, ses sujets sont éloignés de l'actualité ou sont abstraits, les exhortations sont si vagues ("Les gens doivent être honnêtes"), les menaces sont si floues ("Si nous ne restons pas ensemble nous périrons"), que les gens éteignent le son et regardent uniquement sa gesticulation, les mouvements lestes de son torse et les expressions de son visage comme si "la conscience de la Russie" donnait des leçons d'aérobic.

Selon une rumeur, non seulement Alexandre Soljenitsyne ne recevrait pas d'argent pour ses prestations mais il aurait payé d'avance une somme considérable pour le temps d'antenne des mois suivants. C'est ce qu'on dit, même si je n'ai pas pu le vérifier. Qui aurait pu me montrer le reçu ? J'ai plutôt pitié de lui: le vieux monsieur fait de son mieux, il prépare, il croit. Le vieil homme crie silencieusement, gesticule des bras dans tous les sens, s'arrache les cheveux et vole comme un esprit incorporel porté par un tourbillon d'électrons à travers l'éther indifférent pour venir se cogner contre mon écran de la télévision, suppliant qu'on le laisse sortir avec ses vieilles prophéties apocalyptiques mitées pendant que moi, cruellement, je regarde un épisode de la série Bellissima d'un seul oeil, l'autre lisant un résumé des évènements du jour, et un troisième (et bien oui, nous sommes en Russie) passant en revue un journal littéraire, gardant un quatrième sur la cuisinière pour m'assurer que la viande ne brûle pas.

Alexandre Soljenitsyne sait toujours exactement ce qu'il y a impérativement à faire et comment y parvenir. Il est réellement déçu par le fait que personne ne lui ait demandé conseil lorsque le monde a été créé. Il aurait mieux fait que le Seigneur pour calculer les orbites des électrons, il aurait introduit des corrections sensées dans la table d'élément chimiques, il aurait fait tourner la double hélice dans l'autre sens. Par souci de commodité son point de départ est que la Russie se trouve actuellement sans forme, vide, corrompue et immorale, sans oublier que le pays tout entier, sauf l'écrivain lui-même, a oublié la Langue russe.

Au début de son premier essai, Comment reconstruire la Russie, publié en Russie en 1990, Alexandre Soljenitsyne a proposé sa version de comment il fallait découper l'URSS. Ou plus précisément comment en découper des morceaux. A ce moment là les idées séparatistes gagnaient du terrain rapidement. Sous le slogan de "Démocratie" et sous prétexte de "Liberté", n'importe quel misanthrope ou raciste qui ne pouvait plus supporter ses voisins a exigé qu'ils se séparent de lui, ou mieux encore qu'ils soient expulsés. Alexandre Soljenitsyne a proposé une version Russo-centriste du séparatisme: maintenir ensemble la Russie, l'Ukraine, la Biélorussie et une partie du Kazakhstan (territoires historiquement russes) et expulser tous les autres, qu'ils le désirent ou non. La population russe des autres républiques devait être regroupée en Russie. En d'autre termes, sauvez les vôtres et laissez les autres se débrouiller entre eux. Et que la réalité — présente aussi bien que passée — s'adapte à cette situation cruelle.

En passant, notons ce curieux paradoxe: les gens qui déplorent la fin de l'URSS, et ils sont chaque jour un peu plus nombreux, n'accusent pas Boris Eltsine, qui a signé l'accord Belovejski en décembre 1991, mais Gorbatchev, qui a essayé de sauver cet empire à n'importe quel prix et a précisément perdu son âme à cette occasion. Je ne parle pas uniquement des chauffeurs de taxi qui, il fut un temps, rêvèrent de pendre Mikhaïl Gorbachev parce que le sucre sur lequel il comptaient pour faire de la gnôle avait disparu. Cette aberration de l'organe de la vue est également une caractéristique des démocrates les plus démocratiques. Je dois avouer que je n'y comprends rien.

Alexandre Soljenitsyne: "Dans quelle direction nous mènerait cet amalgame d'éléments disparates? A ce que les Russes finiront par perdre leur inimitable expression faciale?" Les idées de Soljenitsyne, d'après Vladimir Loukine, l'ancien ambassadeur Russe aux Etats Unis, ont fait impression sur Boris Eltsine (Loukine était l'intermédiaire pour leurs contacts). Bien sûr, pas toutes ses idées. La Démocratie et le parlementarisme, Eltsine les a compris à sa manière inimitable: il a envoyé les tanks contre le parlement. Sa principale idée a été: "Foutez les tous dehors!"

Sous Gorbachev, la métaphore d'un divorce amiable était populaire parmi les démocrates lorsque la sécession de l'une ou l'autre des Républiques venait en discussion. Mais un tel divorce n'est réalisable que si chacun des époux a quelque part où aller et un moyen de transport. Le lecteur est-il capable d'apprécier la signification réelle de cette métaphore dans le contexte russe ? Dans les familles russes, par opposition aux familles américaines, trois générations vivent souvent dans un petit appartement et il n'est pas inhabituel, durant un divorce, de voir la femme jeter son mari et sa vieille mère dans la rue: mais de quoi la vieille dame est elle coupable ? C'est précisément ce type de divorce, pour poursuivre la métaphore, qu'Alexandre Soljenitsyne a proposé et continue à proposer. Si dans Comment reconstruire la Russie il prenait uniquement en considération le processus de divorce, dans La Question russe il poursuit plus avant et déplore que des enfants aient été conçus ensemble.

La Question russe est un brûlot qui déforme l'histoire et se montre délibérément tendancieux, écrit pour démontrer que les tsars russes se sont mal conduits pendant les trois derniers siècles de leur règne. Il ne se sont pas impliqués dans les affaires intérieures du pays, dans la moralité et le bien être de leurs sujets. A la place ils ont mené des guerres inutiles, se saisissant de territoires de façon immorale. Ils se saisirent de trop de territoires et voici aujourd'hui cet empire et toutes les souffrances qui en résultent. Soljenitsyne admet parfois que les Romanovs se sont saisis de bons éléments: "la guerre polonaise conduite par Alexis était à la fois nécessaire et juste puisqu'il a récupéré des terres russes historiquement usurpées par les polonais". On pourrait se demander quelles sont ces terres historiquement russes ! Celles qui ont été gagnées par la guerre il y a longtemps ? Où mettre les limites ? Alexandre Soljenitsyne sait parfaitement bien que le peuple russe est un melting-pot de différentes tribus et que cette mixture provient en partie de guerres, de séparations et d'appropriations. Il écrit: "Une multitude de tribus mélangées dans l'ethnie russe", et cela est vrai, mais il oublie de mentionner que l'ethnicité en question est elle-même un mélange extrêmement hétérogène. Il évite ce problème complexe et délicat.

Quoi qu'il en soit, partant des premières années de la dynastie des Romanov, tout lui paraît clair. Le Tsar Alexis Michailovitch a fait la guerre "brutalement et de manière criminelle" au moment de la Réforme (le Schisme). Pierre le Grand était un "esprit médiocre, sinon inculte": il a ouvert une fenêtre sur l'Europe, a poussé jusqu'à la Baltique et la Mer Noire, a construit Saint-Petersbourg (une "idée démente"), et n'a pas établi d'ordre à sa succession. Anna Ioanovna a mené des "guerres stupides et les a perdues"; son chef militaire, Munnich, "avec un manque outrageant de qualités prit d'assaut Ochakov (1737) depuis l'emplacement le moins avantageux, négligeant une approche facile". Même si chez l'Impératrice Elisabeth "un véritable sentiment russe vivait", elle "jeta la Russie d'une manière impardonnable dans les querelles européennes et des alliances douteuses, qui nous sont si étrangères". Pierre III était "un moins que rien, un homme d'esprit étroit et hésitant dont le développement s'est arrêté au niveau de l'enfance" Assez. La suite brode à l'infini sur de semblables thèmes. Nous ne n'y attarderons pas.

Puis vient la Grande Catherine, mais ici l'histoire et la politique deviennent si complexes qu'Alexandre Soljenitsyne ralenti tout de même le rythme de ses déformations et restreint un peu ses jugements définitifs, nous offrant un essai sur la diplomatie européenne et les campagnes militaires, essai si touffu que si le lecteur n'est pas spécialiste de l'histoire du XIXe siècle, il ne peut pas suivre les machinations simultanées de la Pologne, de la Turquie, de l'Angleterre, de la France, de l'Autriche, de la Grèce, de la Prusse, de la Suède et du Danemark. N'oublions pas non plus la Moldavie, la Valachie, quelque partie de la Boukovine du Nord, de la Biélorussie de l'Ouest, Zabrze, Volynia, Podolia, la Hollande, l'Espagne, la Sicile. Mentionnons quatre guerres Russo-Turques durant le XVIIIe siècle et quatre autres durant le XIXème, la division de la Pologne, le Congrès de Reichenbach, le Traité de Kuchuk-Kainarji; la victoire près de Foscani (Roumanie), la paix honteuse avec la Prusse, Fréderic, le Khan Krym-Girei; Grâce! Le texte devient si incroyablement dense qu'on ne peut que le comparer au poème écrit par le poète fou, dans l'Aleph de Borges, qui veut traiter de tout dans le monde et simultanément. Et il y a encore beaucoup d'autres tsars: Paul, deux Nicolas, trois Alexandre; Cela seulement pour la Russie. Combien se succéderont sur une période de deux cent vingt ans dans cette Europe disparate sans cesse en bataille et sans cesses redessinant ses frontières ! Soljenitsyne s'est trop bien préparé pour son examen d'histoire. Réveillez-le au milieu de la nuit et il dira: "Un exemple a été, pour utiliser l'expression de Kluchevsky, 'le traité absurde', avec l'Autriche en 1782: former une non-existante Dacie à partir de la Moldavie, de la Valachie et de la Bessarabie, placer la Serbie et la Bosnie dans le giron de Vienne et donner la Morée, la Crète et Chypre à Venise". Donc la Dacie est-elle fondée ou non ? Et à qui appartenait la Morée auparavant ? Et où ? Est-ce que Venise a dominé Chypre ? et en ce cas, combien de temps et, plus important, qu'est-ce que ça peut bien me faire?

La Question Russe est un essai. C'est une encyclopédie émaillée de sarcasmes, de jurons, d'invectives acerbes, l'auteur tout à la fois malmène les personnages régnants et fait leur éloge avec condescendance. Alexandre Soljenitsyne s'inquiète d'abord avec arrogance: "Même s'il avait pris la Pologne, Frédéric aurait-il jamais osé envahir les espaces immenses de la Russie?" (Pourquoi pas ? D'autres ont osé: Genghis Khan, Charles XII, Napoléon, Hitler; la Russie avait de son côté osé et envahi d'autres pays également. C'est ainsi que l'Histoire est allé sans demander la permission de Soljenitsyne).

De mon point de vue, quelles que soient les insanités des tzars, en comparaison avec Alexandre Soljenitsyne, ils paraissent au moins posséder un certain sens romantique et un style; de notre écrivain nous n'apercevons que le calcul rigide d'un paysan malin, celui qui ne donnerait même pas un morceau de pain à un mendiant sous prétexte qu'il a besoin de toutes ses croûtes pour nourrir ses cochons. Même l'impérialisme soviétique, dans sa version post-staliniste, semble plus doux, plus humain, et plus démocratique que la version Soljenitsyne. Voici son approche du problème tchétchène (avant le début de la guerre): "n'était-il pas également de notre devoir d'organiser l'évacuation des Russes de Tchétchènie, où ils sont tournés en ridicule, et où le pillage, la violence, et la mort les menacent à tout moment?" Comme si les Russes ne volaient pas les Russes, ou les Tchétchènes d'autres Tchétchènes lorsque ce sont des voleurs; comme si les Russes ne pouvaient pas vivre paisiblement côte à côte avec les Tchétchènes en Tchétchènie et en Russie lorsqu'ils sont des gens normaux ! Et ô combien cynique est l'argument de l'écrivain: "Et nous ? Nous avons pendant toutes ces années donné l'hospitalité en Russie à 40 mille Turcs meshkhetes, dont on a brûlé les maïs en asie centrale et qui ont été jeté dehors par les Georgiens; aux Arméniens fuyant l'Azerbaïdjan; aux Tchétchènes, bien sûr, même s'ils ont déclaré leur indépendance par rapport à nous; et même aux Tadjiks qui ont un pays à eux (etc)". Et bien, c'est cohérent pour une fois: Alexandre Soljenitsyne ne veut pas d'étrangers à la télévision, dans sa retraite du Vermont, ou dans notre pays. Et nous, peuple affreusement hospitalier que nous sommes, nous en voulons. Donc, pourrait-on demander, peut-être ne sommes-nous pas aussi mauvais qu'il plaît à l'écrivain de nous décrire. "Nous devons construire une Russie morale, ou pas de Russie du tout". Mais notre moralité n'est-elle pas là justement ? "Nous devons préserver et nourrir toutes les bonnes graines qui miraculeusement n'ont pas été piétiné en Russie". Peut-être notre hospitalité, que Soljenitsyne condamne, est-elle de ces graines ? J'aime l'idée que notre peuple stupide, malgré tous ses vices, a plus d'humanité que ce conseiller fumeux.

Alexandre Soljenitsyne n'est pas entièrement seul, bien sûr. Il a son groupe de soutien, qui est composé largement — mettons le à son crédit — de personnes extrêmement louables. En règle générale, ce sont des citoyens d'un certain âge, conscients et dignes, qui se sentent concernés par les problèmes moraux et qui sont profondément troublés par la crise politique et culturelle que la Russie traverse aujourd'hui. A un moment ou à un autre tous ont pris à coeur cet impératif moral de Soljenitsyne: "Ne pas vivre dans le mensonge". Ils ont essayé de le suivre, avec une seule exception qui est le fait qu'ils mentent - intentionnellement et continuellement - dans les domaines concernant leur Prophète et Guide. Pour eux, chacune de ses pensés est une révélation, chacune de ses oeuvres de fiction un "tour de force".Il s'agit là en réalité d'une forme de fanatisme religieux. Une personne peut être raisonnable, généreuse, tolérante, et même disposer d'une certaine liberté intérieure, mais si elle est, disons, un croyant résolu, les actions du Christ dans la Bible et les incohérences textuelles des Evangiles ne sont pas ouvertes à la discussion.

Il est magnifique qu'Alexandre Soljenitsyne, mettant sa propre vie en danger ait reconstitué et interprété la tragédie russe du XXe siècle dans L'Archipel du Goulag; qu'il ait écrit un monument aux millions de personnes innocentes qui périrent dans les camps et, ce faisant, qu'il ait réveillé la conscience d'une génération entière. Mais cela signifie-t-il automatiquement que ses recettes maison pour sauver la Russie dans Comment reconstruire la Russie et La Question Russe sont également magnifiques ? Ces recettes peuvent, en substance, être résumées en une opération primaire: la destruction des démons par la conduite ailleurs du troupeau des non-Russes, des étrangers, des non orthodoxes. Un jour de la vie d'Ivan Denissovitch est une excellente histoire, mais s'ensuit-il que les grognements et les bribes de texte vains et pauvrement bricolés qui ont récemment été publiés comme deux nouvelles histoires par Alexandre Soljenitsyne sont des chef-d'oeuvres ? Les admirateurs de l'écrivain affirment que c'est le cas: "Oui! Oui! Oui! Chef d'oeuvres!" Cela fait de la peine de lire des articles de critiques littéraires respectés qui essaient de prouver que ce fouillis de mots publiés sous le nom de Soljenitsyne est absolument brillant et enfoncent le clou, même, en assurant que si vous ne percevez ni sens ni style c'est que vous êtes aveugle, sourd et que vous ne comprenez rien à la littérature. Ce n'est pas tellement le texte qui est loué, mais l'auteur, puisse son nom être glorifié dans les siècles, Amen !

Sic transit gloria mundi. Pour ceux qui se plaisent à observer le spectacle de la vie il ne s'agit là que d'une nouvelle pièce sur le thème de sic transit gloria mundi. Et plus le gloria est brillant, plus son transit est triste. Le plus triste et le plus instructif de tout cela est de s'apercevoir combien est court le moment qui sépare le sommet de la chute, comment certains auteurs vivent sur les ruines de leur ancienne stature mondiale, comment les rares derniers disciples qui jurèrent de dire la vérité, se mentent honteusement à eux-mêmes ainsi qu'à leur Guide. Cela ne fait que confirmer la vieille maxime selon laquelle l'amour est plus puissant que la vérité et la foi plus chérie que les faits. On ne peut rien faire sinon respecter la loyauté de ces personnes sectaires: comme beaucoup d'autres avant eux ils vont pieds nus le long des routes poussiéreuses, frappant le tambour et proclamant que la Vérité a été découverte, tandis que le flot de la vie dans sa bruyante complexité et sa cruelle ruse court déjà dans la direction inverse et noie leurs pauvres chants.