Jonathan Littell
Jonathan Littell

Déjà distingué par le Grand prix du roman de l'Académie française, l'américain Jonathan Littell obtient également, conformément au programme éditorialo-médiatique établi pour l'année 2006, le Prix Goncourt pour Les Bienveillantes, caricature de roman médiatisée avec succès par les éditions Gallimard.

L'intime confession de l'officier nazi Max Aue a devancé dès le premier tour par 7 voix contre 3 les trois autres titres en compétition, dont le Marilyn, dernières séances du psychanalyste Michel Schneider (Grasset) qui a été très utile à l'inénarrable Sar Académie Goncourt pour maintenir un semblant de suspense dans le Landerneau germanopratin.

Sorti en librairie le 21 août dernier, Les Bienveillantes de Jonathan Littell a été l'occasion pour la "critique littéraire unanime" d'épuiser le catalogue des superlatifs de la langue française en matière d'éloges. Hormis quelques bémols toujours bienvenus pour développer une polémique de plateaux télé — Jonathan Littell est-il antisémite ? — le livre lancé par le service marketing des éditions Gallimard a déclenché un véritable raz de marée d'articles mimétiques tous plus louangeurs et enthousiastes les uns que les autres. Surtout, c'est là l'essentiel, grâce à cette intense couverture médiatique le titre a d'ores et déjà pulvérisé tous les records de vente en librairie pour un premier roman. Près de 250.000 exemplaires ont été vendus avant même de commencer à truster les grandes récompenses de la patrie des Arts et Lettres. Certains, sans nul doute des éditeurs jaloux, disent que le livre de Jonathan Littell a asséché le marché et écrasé les quelque 475 autres romans de la saison littéraire du poids très lourd de ses 900 pages bien tassées que personne ne lit.

L'amateur de littérature qui n'aura pas encore succombé à l'injonction d'achat ne peut pas en revanche ne pas connaître le contenu du roman. Jonathan Littell y transcrit à la première personne de son lecteur ("Je suis un homme comme vous. Allons, puisque je dis que je suis un homme comme vous!") la confession de l'officier SS Max Aue, un intellectuel raffiné qui extermine sans états d'âme les Juifs et autres ennemis du régime nazi pendant la Seconde Guerre mondiale. Le titre Les Bienveillantes est emprunté aux Grecs anciens qui appelaient ainsi les Érinyes, déesses de la vengeance, pour ne pas les offenser. Fasciné par les horreurs de la guerre et de l'holocauste, Jonathan Littell indique avoir voulu "comprendre ce qui amène les gens à devenir des bourreaux" et se mettre jusqu'au bout dans la peau et le regard du SS dont il relate les mémoires. Pendant quatre ans, de 2001 à 2005, l'auteur a aussi, dit-il, effectué un énorme travail de documentation sur la Seconde Guerre mondiale, fouillant les archives et allant même jusqu'à visiter les grands lieux du Front de l'Est pour repérer entre autres les charniers d'Ukraine ou de Pologne qu'il décrit avec force détails dans son docu-fiction. 900 pages de "Nuit et bouillasse", comme le titrait avec justesse Libération, l'un des très rares journaux avec Marianne et Les Inrockuptibles à avoir gardé un minimum de distance critique devant le roman. Déchaînés jusqu'à l'indécence la plupart des autres journalistes littéraires "autorisés" ont eux qualifié le livre de "nouveau Guerre et paix" (Le Nouvel Observateur), d'"évènement du siècle" (Jorge Semprun, membre du jury Goncourt), de "livre le plus impressionnant jamais écrit sur le nazisme" (Le Monde), d'"éblouissant" (L'Express), de "passionnant" (Le Figaro), d'"impressionnant hommage à la langue française" (Renaud Donnedieu de Vabres, ministre de la Culture), sans oublier les innombrables qualificatifs de "Chef d'oeuvre", "Ovni littéraire" et autres "Hors norme" distribués un peu partout. Le jeune et brillant Jonathan Littell (il parle 5 langues) est comparé entre autres à Shakespeare, Dante, Tolstoï, Dostoïevski, Grossman, Visconti, Malaparte, etc.

Les Bienveillantes a été porté sur le front éditorial français par l'agent littéraire anglais Andrew Nurnberg qui l'a reçu de son ami Robert Littell, célèbre écrivain juif américain père de Jonathan Littell. Selon la légende, Nurnberg aurait envoyé le manuscrit à quatre éditeurs parisiens (Grasset, Calmann-Lévy, Lattès et Gallimard) sous un pseudonyme — Jean Petit — car le jeune homme ne voulait pas que son roman soit accepté seulement grâce à la notoriété de son père. Gallimard qui connaît sans doute le nom véritable de l'auteur et flaire le possible Goncourt étant donné le thème médiatiquement porteur du roman, prend ce manuscrit qui comptait alors 1.500 pages écrites en mauvais français. Gallimard verse un à-valoir de 30.000 euros, somme très inhabituelle pour un premier roman, et confie le texte à un éditeur maison, Richard Millet, chargé de le corriger. Celui-ci coupe et réécrit tout dans un français un peu plus correct, accentuant avec l'auteur le style vaguement lyrique de sa sombre "vision" qui ne parvient malheureusement pas à s'élever à hauteur de littérature. Ensuite, programmé par la puissante maison de la rue Sébastien Bottin pour devenir le livre de l'année, le roman préfabriqué est présenté dès le mois de juin à un certain nombre de journalistes littéraires parisiens, non à titre de "premier roman" comme les autres mais exceptionnellement avec déjà le statut d'"oeuvre littéraire", selon les termes mêmes du dossier de presse. Les signatures des médias — faut-il donner les noms ? — qui sont également auteurs Gallimard et donc toutes prêtes à assurer servilement la promotion auprès du grand public sont mises au courant du futur évènement littéraire de la rentrée. Mission parfaitement remplie par ces derniers.

Tiré d'abord à 12.000 exemplaires Les Bienveillantes de Jonathan Littell sort en librairie le 21 août. Le buzz parisien et la campagne de médiatisation sont immédiatement lancés. Dès septembre le livre est propulsé en tête des meilleures ventes grâce à une intense couverture de presse qui use de tous les superlatifs tandis que l'auteur joue l'anti-vedette, refusant notamment toute interview télévisée et prenant ses distances avec la cuisine des prix littéraires français. Une polémique sur la nature antisémite ou pas du récit, lancée par Claude Lanzmann, directeur de la revue Les Temps modernes et auteur du célèbre film Shoah, surgit opportunément pour générer de nouveaux articles dans les gazettes. La pression augmente encore avec des papiers publiés dans la presse anglo-saxonne (New York Times, Publishers Weekly,..) et des ventes record de droits lors de la Foire du livre de Francfort (400.000 euros pour le futur éditeur allemand, 1 million de dollars pour les Etats-Unis,..).

Acheté, pour de biens troubles raisons, comme les nombreux jeux vidéo actuels mettant crûment en scène bourreaux et victimes, mal lu, voire non lu par la plupart des lecteurs qui se sont laissés prendre au piège de la publicité, Les Bienveillantes de Jonathan Littell devient néanmoins un immense succès de librairie et figure bientôt sur les sélections des six plus grands prix littéraires français. Le 26 octobre Jonathan Littell remporte le Grand Prix du Roman de l'Académie Française décerné à la majorité absolue et fait coup double le 06 novembre en remportant au premier tour par 7 voix contre 3 le Prix Goncourt 2006. C'était bien le moins attendu par la République bananière des lettres qui était prête à lyncher les membres de l'Académie Goncourt en cas de vote indépendant non conforme aux souhaits commerciaux de Gallimard. Contrairement aux usages de l'édition française, avec ce livre vendu par un agent rompu aux méthodes d'affaires anglo-saxonnes, la maison n'a en effet pas pu s'octroyer les droits internationaux, se coupant ainsi d'une énorme source de revenus. Compte-tenu des sommes engagées pour le lancement, il lui fallait donc absolument obtenir le Prix Goncourt pour rentabiliser son investissement.