Taslima Nasreen
Taslima Nasreen

Le dernier paragraphe du livre qui, curieusement, vient à la suite d'un glossaire, résume bien le sujet de ce document sur le Bengale de l'Est qu'est le "roman" Lajja (La Honte), de Taslima Nasreen: "Lors de la partition du sous continent indien, en 1947, le Bengale a été également divisé, et sa partie orientale, à majorité musulmane, rattachée au Pakistan sous le nom de Pakistan de l'Est. Dès 1952, le problème du bengali, langue nationale (contre l'ourdou que voulait imposer le gouvernement central) a provoqué des troubles qui ont rapidement mené à une demande d'autonomie. Après des émeutes particulièrement violentes en 1969, le Bangladesh a finalement obtenu son indépendance le 26 mars 1971. Il lui a fallu cependant poursuivre le combat pendant neuf mois avant d'être totalement libre de l'occupation pakistanaise le 16 décembre 1971, désormais célébré comme le jour de la Victoire. En 1978, la Constitution, fondée jusqu'alors sur le principe de la laïcité, a été modifiée pour faire de l'Islam la religion d'Etat". En réalité, l'histoire de ce pays tourmenté est plus compliquée: les Anglais divisaient déjà en 1905 administrativement le Bengale en celui de l'Ouest et celui de l'Est, provoquant des émeutes et des départs en masse. Quelques onze millions d'hindous avaient émigrés vers l'Inde au moment de la partition, c'est-à dire de la naissance de l'Inde et du Pakistan, de 1947 à 1948. Des réfugiés musulmans fuyaient en même temps vers le Pakistan. Cependant, les nouveaux-venus, fussent-ils coreligionnaires, restaient à jamais des étrangers. La libération du Bangladesh en 1971 diminua pour un temps l'exode perpétré.

Taslima Nasreen fait un vrai inventaire de l'évolution de la lutte pour la souveraineté et la libération de son peuple, de l'histoire juridique, des droits des hommes et des femmes, des chasses à l'homme, des "purifications" ethniques ou religieuses qu'elles qu'elles soient, du pillage légalisé, des malheurs subis par la population civile. Rien ne lui échappe. Elle arrive à se glisser dans la peau de l'autre: l'autre sexuel et l'autre communautaire. Le personnage principal du récit est, en effet, un jeune hindou, Suranjon. L'histoire est banale et typique: dans la foulée des exactions contre les hindous au Bangladesh après l'événement d'Ayodhya (Inde), quand la mosquée dite Babri Masjid fut détruite par des extrémistes hindous, des flots d'hindous fuient du Bangladesh vers le Bengale de l'Ouest. La famille Datta résiste au départ tant qu'elle le peut, puis s'y plie: la fille , Maya, aura été enlevée et probablement violée puis tuée, la maison est saccagée, la mère épuisée par le chagrin et le père brisé par la maladie. Le fils Suranjon, lui, est rongé par son échec personnel et rompu par l'évidence du massacre des siens auquel il avait longtemps refusé de croire puisqu'il avait été anti-communautariste et laïc comme toute sa famille. Ils décident de partir lorsqu'ils ont déjà tout perdu. Ce "tout" semble être symbolisé ou résumé par la jeune fille et sa virginité perdue. Il y a une tournure curieuse dans le dernier chapitre. Suranjon fait un cauchemar. Il est emporté par une onde gigantesque, symbolisant sans doute le pays natal suicidaire et peut-être incestueux d'après l'inconscient hindou, d'où le sort le bras sauveur de son père auquel il s'accroche. Sur quoi il se réveille, et se réveille sans doute à la raison (masculine et paternelle) qui lui vaudra la vie sauve (le départ pour l'Inde), mais qui le condamne à la honte comme condition.

La honte se lit dans les deux sens ici: c'est la honte du pays (le Bangladesh) qui a trahi une partie de ses habitants (les hindous, la minorité) et celle de ces mêmes habitants (les hindous) qui, à leur tour, trahissent leur pays en le quittant, puisqu'ils les y oblige. Ainsi Taslima Nasreen s'inscrit dans la longue liste des écrivains, surtout de la période post-coloniale ou post-libération, qui traitent d'une certaine honte existentielle et presque fondatrice, ou au moins refondatrice. Salman Rushdie, auquel Taslima Nasreen a été, à tort le plus souvent, assimilée, avait lui aussi publié un roman intitulé La Honte (Sharam), également un récit documentaire sur le Pakistan, mais qui réfléchissait aussi à un autre niveau, la vergogne de la trahison en traduction ou en translation. Les livres de Salman Rushdie sont, cependant, écrits depuis le recul, depuis l'extérieur, depuis la langue anglaise et neutre, et peuvent porter sur l'écriture, alors que celui de Taslima Nasreen répond à une urgence politique absolue, et est écrit à vif, à partir du massacre. Il n'y avait visiblement pas de temps pour les transpositions métaphoriques, pour les paraphrases, les détours. L'auteur n'emploie que la voie la plus directe pour dire sans ambiguïtés ce qu'elle doit dire, parfois sur un ton didactique, mais toujours documentaire de manière exemplaire. Nasreen ne s'adresse pas, comme Rushdie, au lecteur de langue anglaise ou qu'il soit dans le monde; elle écrit en bengali, et donc pour ceux qui subissent ou ceux qui accomplissent les atrocités. Elle veut rendre compréhensible la peur de l'autre et établir la légitimité de la peur de chacun. Elle a cette rare vertu qui est une distance critique à l'égard de sa propre appartenance, attitude dénoncée comme trahison, mais qui, en fait, représente la plus haute honnêteté. Elle sait qu'il n'y aura un espoir de paix que lorsque chacun commencera à dénoncer ses propres crimes. Elle est traître à sa nation, sa religion, son sexe, puisqu'elle assume le point de vue de l'autre, de l'hindou. et puisqu'elle sait que, malheureusement, le fait d'avoir été victime n'empêche personne de devenir bourreau.

Taslima Nasreen est une sorcière. Elle n'est pas vue d'un bon oeil, sauf exception, même par les élites intellectuelles de son pays qui n'ont pas son courage. Elle en restera forcément le bouc émissaire, quelle que soit la qualité de son écriture. Celle-ci est d'ailleurs difficile à évaluer, surtout à partir d'une traduction maladroite comme celle qui nous est présentée, et hors contexte: en dehors du contexte littéraire de la langue bengali et de l'oeuvre de l'auteur elle-même, ainsi qu'en dehors du contexte social. Ce qui est certain, c'est que sa méthode documentaire est courageuse (elle ose mélanger les genres), nette, très conséquente et professionnelle. Il lui tient à coeur de témoigner, et elle le fait de manière exhaustive, répétitive même. La répétition a cet effet de stupéfier. Comment tant de malheur est-il possible ? Des pages entières en italiques portent sans doute la seule mémoire écrite des quartiers rasés, des maisons détruites, des familles décimées, des noms des femmes violées, des biens pillés, des temples saccagés. Dates, lieux, tout y est. Témoignages recueillis et directs, Taslima Nasreen fait le travail de toute une ONG et l'offre à ses lecteurs pour soutenir la résistance. Elle est une résistantc elle même, très esseulée, puisque femme en pays patriarcal. Son jugement est sûr, indépendant et progressiste, elle n'a aucune hésitation moralisante, elle ne fait pas de concessions sentimentales. Interminable flot de misères humaines et en cela universelles.

Car le livre est également prémonitoire: si on n'arrête pas la bête (du communautarisme, mais pour d'autres cela pourrait être le nationalisme, le fascisme, le fondamentalisme et le fanatisme religieux, la discrimination, etc.) dès le début, il est certain qu'elle se déchaînera et rien ne pourra plus l'arrêter. Elle parle d'au moins deux générations de résistants, mais à vrai dire du renouvellement de la nécessité de résister dans chacune. Ainsi, durant la lutte pour la libération du Pakistan, le Bengale oriental avait vu naître un véritable patriotisme transreligieux de tous les Bengalais de l'Est. Sa première constitution était laïque, mais elle fut bientôt bafouée par la proclamation de l'Islam comme religion d'état, et par le maintien de la loi (existant du temps du Pakistan) sur les biens ennemis sous un autre nom (celui de la loi de 1974 sur les biens assignés des personnes ne résidant pas sur le territoire national), qui légitimait le pillage des biens des hindous ayant fuit en Inde, ou sur le point de le faire contraints par le "nettoyage" religieux. La guerre des religions passe aussi par les langues, et de manière grotesque. Ainsi en Inde même, le hindi et le ourdou se font ils la guerre comme le serbocroate aujourd'hui se déchire, et dans les exemples de Taslima Nasreen, le bengali lui-même est parcouru par la langue fourchue: dira-t-on "jaloupaani" pour de l'eau, devient une question de vie et de mort, car le premier terme est ressenti comme hindou, le second comme musulman, quoique leur origine soit la même, et qu'ils soient interchangeables en territoire neutre.

Ce travail sur la langue, Taslima Nasreen ne l'a pas fait en cette occasion d'urgence, mais elle a voulu le signaler, comme elle a signalé tous les autres symptômes du communautarisme et de l'intégrisme.