Ridley Scott
Ridley Scott

En temps de grande lutte, nous sommes rentrés en temps de grande lutte, voilà ce que semble être venu nous rappeler parmi d'autres le dernier film de Ridley Scott, Kingdom of heaven, avec ses approximations historiques, ses apparentes naïvetés de film d'action grand public, son intrigue romancé (mais le mot romance vient de romans, terme de vieil occitan qui désigne justement un texte non-latin, en langue vulgaire, non-clérical, un roman donc, ça tombe bien), mais surtout sa surprenante grandeur d'angle, son authentique souffle épique. Et peut-être même, en de nouveaux temps héroïques.

Le souffle, c'est le montage, le rythme impitoyable des coupes (autant dire, des césures). D'emblée The Kingdom of Heaven de Ridley Scott vous embarque dans le destin d'une aventure tour-à-tour sombre et lumineuse, profondément ambigüe, mais surtout irréversible, tragique, condamnée d'avance, celle-là même du royaume latin médiéval de Jérusalem. Sa cadence, tout en laissant leur place aux lenteurs, aux hésitations (surtout sans doute dans la version en V.O), ne vous lâche pas d'une semelle, vous projette, vous précipite d'emblée dans la dimension horrible de l'aveuglement et de la grandeur. Vous n'y échappez plus. Vous, hypocrite spectateur, êtes la Croisade, vous êtes l'Occident, projeté sur ces terres où vous n'avez strictement rien à faire, où vous êtes tout ce qu'il y a de plus illégitime, de plus interlope. Vous y êtes, et en même temps avec les yeux, le regard médusé de l'homme moderne, du petit européen sécuritarisé et nanotechnique moyen du XXIe siècle, vous comprenez en un instant toute la magnitude du risque, la fragilité, la folle démesure de l'entreprise. Vous êtes piégé par les jeux de la caméra — entre zoom et contre-plongée, tantôt picturale, frisant le pittoresque, tantôt tournoyante, emportée, d'une efficacité qui coupe le souffle — projeté dans l'écran, dans une illusion verticale, implacablement paranoïaque, insupportablement violente et majestueuse. Et il n'y a nulle part de sortie. Par exemple, vous êtes un dénommé Orlando Bloom, c'est-à-dire n'importe qui (ou presque, la musculation en plus), un forgeron, vous êtes pauvre parmi les pauvres, insigne parmi les insignes, mais vous n'avez pu vous empêcher de commettre le sacrilège de tuer un prêtre par esprit de vengeance. Vous êtes en fuite, hors-la-loi, poursuivi par les sbires de l'évêque, vous allez devoir apprendre à vous battre en un temps record, vous allez commettre l'irréparable plus qu'à votre tour, vous allez devoir vous rendre compte que vous n'êtes pas celui que vous croyiez être, que vous n'avez plus votre place dans la banalité, que vous êtes le fils illégitime d'un père légendaire, baron d'outremer revenu vous chercher pour vous transmettre son titre, son épée, ses terres, lequel vous adoubera avant de mourir. Sans l'avoir du tout choisi, vous allez vous trouver projeté dans la pire des guerres, confronté aux guerriers les plus redoutables, les mieux équipés, les plus nombreux, les plus légitimement fiers et convaincus d'avoir raison de l'époque, et tout cela pour défendre une cause devenue au mieux miteuse, sinon déjà la plus indéfendable, la plus compromise, la plus sacrilège de toutes. Vous allez vous trouver face à Saladin en personne, vous allez devoir organiser la défense de la Jérusalem chrétienne, latine, minée de l'intérieure par le miroitement du lucre, la corruption, le fanatisme et la rapine. Tout cela pour des mensonges, pour du vent de sable, pour du mirage, du rien, pour un rêve dévoyé, manipulé, devenu cauchemar, qui s'est perdu trop vite en chemin, s'est très tôt retourné en massacres, en cruauté innommable, en soif de sang inextinguible, en rapacité sans bornes. Et qui, en se pervertissant, se transmuant en son contraire difforme a pourtant manqué de peu de finir en beauté nouvelle, en utopie lumineuse, en inouïe. Et tout d'abord, de par les portes entrebaillées de l'hétérodoxie, en sagesse lumineuse du compromis.

Et puis vous allez devoir aimer aussi — une femme ni d'occident, ni d'orient, magique, hardie, insaisissable, assez belle, avisée, accomplie pour briser vos meilleurs souvenirs, vos rêves les plus tenaces, votre goût du desespoir, votre rejet de la vie, soeur du roi, future reine malheureuse, une femme noble, ardente, la mieux éduquée du monde, à laquelle vous allez vous trouver inextricablement lié dans et à travers tout, dans l'union et la désunion, dans la trahison et la sourde fidélité. Et ce sera peut-être là votre plus grande, votre seule chance d'échapper au destin funeste, de sortie de l'enfer terrestre. Face à tout cela vous n'aurez que votre naïveté, votre désarmante candeur, votre jeunesse, votre force, votre adresse, une intelligence peu instruite qui ne s'ouvre à la réalité que peu à peu. Et un courage hors du commun qui vous surviendra en un clin d'oeil vous ne saurez jamais trop d'où ni comment. Et surtout, vos doutes, votre désillusion, votre conviction grandissante que Dieu s'est détourné de vous ou qu'Il est en fait devenu lui-même contradictoire ou superflu. A moins que le Dieu vrai ne soit pas celui-là que l'on croit, d'un côté comme de l'autre.

Puis vous allez perdre, vous allez nécessairement tout perdre, malgré ce courage, cet héroïsme, cette abnégation exemplaires, votre adresse et votre force, vous allez finir par devoir renoncer à tout, à toute cette splendeur, ce à quoi, sans ce destin, vous n'auriez même pas eu l'idée d'aspirer, à tout sauf le Royaume des Cieux, lequel réside finalement seulement peut-être dans l'esprit et le coeur, qui ne se trouve en tout cas nullement là où l'on fait mine de le croire, où l'on donne à croire à longeur de prêche et de prône et de fulmination sur les reliques qu'il réside, selon le mensonge manipulateur des mollahs et des prêtres. Vous allez tout perdre — vos terres, le royaume, la ville, les Lieux Saints, le voeu de servir le peuple sans défense et la fierté de vaincre. Tout, en somme, sauf cette souveraineté indépassable d'amour, que vous ne gagnerez qu'en perdant tout, en traversant des fleuves de larmes, de feu et de sang, dans l'ultime dépouillement, l'ultime reniement... ce que viendra signifier de façon étonnamment érudite et adaptée au contexte historique tout à fait à la fin de ce surprenant film quelques bribes d'une canso véritable de trobador... Chansoneta farai vencut....

Pour être romancé, c'est romancé, bien sûr. Mais pas si faux historiquement — à quelques condensations et transpositions, justement romanesques, près — que ses détracteurs, et notamment parmi eux certains historiens de la période, lesquels néanmoins ne sont pas tous d'accord pour lancer un tel anathème ou fatwa scientifique, voudraient bien le laisser entendre. Il faut donc rendre justice à ce film de Ridley Scott, qui n'est, à première vue, nous l'avons dit, qu'une autre superproduction à grand spectacle et à gros budget, un peplum moyenâgeux à cascades indigne de l'attention de la critique. Ce que l'on peut, ce que l'on doit surtout retenir, c'est comment le cinéaste, tout en activant tous les leviers de la romance historique hollywoodienne, normalement manichéenne à souhait et avec happy end programmé d'avance, altère subtilement le biais du récit de la grande lutte qu'il met en scène, détourne la portée de l'intrigue, pour nous en proposer une toute autre lecture. Et comment, ce faisant, il fait lui aussi à sa façon et à son niveau d'intervention oeuvre d'interprète et d'historien, au présent comme au passé.

Car il en faut, du doigté et de l'imagination dans les transpositions, les condensations, les suggestions et les subtiles traductions pour créer ne serait-ce que quelques ponts symboliques, pour opérer de façon au moins analogiquement efficace le saut significatif entre un nouveau Moyen Age planétaire que nous sommes entrain d'expérimenter catastrophiquement et de vivre de plus en plus, et l'autre, celui que reconstruisent depuis deux siècles avec infiniment de précautions, d'infinis labeurs de recherche, d'érudition, mais aussi de remise en question, de rupture et de polémique souvent inexpiables, les historiens médiévistes professionnels. Il faut surtout, de la part de Ridley Scott, une grande audace opératoire, un grand courage dans la stratégie médiatique et artistique, une véritable grandeur de conception, pour oser ainsi dévoiler en un saisissant raccourci cette scène dramatique comme étant celle de la plus actuelle réalité du monde. D'en faire le lieu du dévoilement de son sens, de sa possible fatalité.

Nous sommes au Moyen Orient, nous dit Ridley Scott, que nous le veuillions ou non, nous sommes embarqués, nous sommes la Croisade, nous sommes l'Occident face aux armées de Saladin, la horde des turcomanes déferle, nous sommes dans le choc des civilisations, Jérusalem peut être ébranlée, peut tomber d'un jour à l'autre... Mais est-ce là la seule, surtout la meilleure façon de raconter cette histoire? N'y a-t-il pas, nous suggère-t-il, une autre histoire, un récit différent, un tantinet plus complexe, un récit dans le récit? La vérité historique n'impose-t-elle pas en fait de raconter tout cela bien autrement? Pourquoi sommes-nous allés là-bas, pour sauver des lieux de pélerinage et des reliques — aujourd'hui ne dirait-on pas du patrimoine culturel, des valeurs humanitaires, un mode de vie démocratique? — ou pour s'emparer de terres, se remplir la tête de titres et les coffres d'or, s'assurer le contrôle des routes et des ports du commerce le plus lucratif de l'époque, celui qui faisait aboutir la Route de la Soie sur l'interface littorale de la Syrie et du Liban, pour ensuite transborder vers les ports de toute la Méditerrannée? Et puis qui a constamment trahi les alliances locales, pourtant indispensables pour la survie du royaume, qui a poussé à la guerre à tout prix par soif de lucre, de rapine? Qui a attaqué Damas, pourtant modéré et à l'époque le plus sûr soutien de l'implant latin contre la montée des périls? Qui s'est rendu de façon si répétée coupable d'atrocités et de crimes de guerre (ou contre l'humanité) que même la conscience de cette époque, pourtant foncièrement guerrière et peu encline à donner dans la dentelle, réprouvait? Renaud de Châtillon, insolent et opportuniste cadet de l'Ile de France, parjure, massacreur et violeur d'arabes, n'a-t-il pas pleinement mérité son sort aux mains de Saladin, ainsi que le raconte Guillaume de Tyr, un chroniqueur contemporain des événements, bien avant Ridley Scott ? Pourquoi lui-même et Guy de Lusignan (oui, ces personnages louches du film ont réellement existé) ont-ils rejeté le conseil pourtant bien mûri et refléchi de Raymond III de Tripoli de faire la paix avec Saladin avant que n'intervienne l'irréparable (mais cela, ce n'est pas dans le film)? Un seul et même fil sombre et lamentable relierait-il l'histoire des menées de l'Occident hors de son aire et de sa tanière depuis la Bataille de Hattîn jusqu'à Black Hawk Down ?

L'introduction auprès du grand public (ou plutôt la réintroduction, l'ensemble de ces faits est connu et plus ou moins admis des historiens depuis longtemps, et remonte aux chroniqueurs médiévaux de différents bords), de ces éléments de complexification dans l'histoire noire du royaume latin et de la chute de Jérusalem n'a certes pas valu à Ridley Scott que des amitiés du côté des historiens, c'est le moins que l'on puisse dire. Tout se passe comme si le discours cinématographique sur les Croisades devait à nouveau se cantonner dans le piétisme des stéréotypes de l'époque de la propagande confessionnelle la plus caricaturale, faute de quoi il se verrait vouer aux gémonies de la critique. Ainsi le "spécialiste des Croisades mondialement connu" (Daily Telegraph), détenteur de la chaire Dixie d'histoire écclesiastique de l'université de Cambridge, J. Riley-Scott (Ce n'est pas un canular), délaissant les arguments subtils et à fleurets mouchetés de l'académie, n'a pas trouvé mieux dans un interview téléphonique accordé au journal conservateur londonien que d'accuser à brûle-pourpoint Ridley Scott d'avoir "perverti l'histoire des croisades afin de brosser des arabes un portrait favorable", qualifiant la trame narrative de son film de "foutaises", de "ridicule", de "totalement fictive", et estimant tout droit qu'il représentait "un danger pour les relations occidentalo-arabes". Devant l'idée d'une possible "fraternisation" de chrétiens, de juifs et d'arabes à l'époque du royaume latin, il ne trouve meilleur commentaire que de réitérer: "tout cela, c'est de la foutaise d'un bout à l'autre". Ensuite, pour préciser sa pensée, il ajoute clairement: "C'est la version de l'histoire d'Oussama Ben Laden. Cela va faire le jeu des islamistes".

Un autre professeur d'histoire, de l'université de Londres cette fois-ci, J. Philips a, quant à lui, estimé qu'en soulignant la grandeur, l'humanité et le comportement magnanime de Saladin dans le cours des événements, Ridley Scott n'a fait qu'emboîter le pas à un autre (troisième, donc!) Scott, Walter de son prénom, dont on se souviendra que, déjà en 1825, dans les pages de son roman historique Le Talisman, il s'était fait l'apologète de cette doctrine pernicieuse. Pire encore, renchérit notre docte professeur, Ridley Scott ne fait qu'apporter de l'eau aux moulins asséchés de Saddam Hussein et de Hafez Assad, dictateurs notoires dont on sait qu'ils avaient chacun fait ériger en leur pays et en leur temps portraits et statues aux dimensions colossales du dit général vainqueur des croisés, dont on sait en outre qu'il était en réalité kurde, et cela afin de "promouvoir la fierté des arabes".

Il n'y a guère lieu donc de s'étonner si les critiques lui ont plus ou moins emboîté le pas. Robert Irwin du TLS va jusqu'à reconnaître que c'est le premier film sur les croisades de l'histoire du cinéma a ne pas être ridicule et à être "visuellement réussi". Il loue en outre ses décors somptueux, avec leur "mélange du féodal et de l'exotique", évoquant pour lui tantôt les palais de l'Alhambra, tantôt les tableaux orientalistes de Jean-Léon Gérôme, ce qui correspondrait assez bien selon lui à la vie de cour du royaume à son apogée fébrile. Mais en 10.000 signes, pas un mot sur la trame centrale du film, ni sur les déprédations de Renaud de Châtillon (sauf pour les louer comme exploits de baroudeur), ni sur le fanatisme belliciste attribué aux templiers, ni sur les alliances royaume chrétien / états musulmans et leur fatal retournement. Le critique conseille ouvertement de regarder uniquement le film pour sa beauté visuelle, mais nullement pour son contenu, et même de ne pas écouter du tout la bande son. Ainsi, damnant avec une faible louange et minorisant le contenu historique et narratif du film, Irwin, en utilisant certes des méthodes plus subtiles que les gardiens de la foi universitaires, vise à obtenir le même résultat: ridiculiser ou faire passer sous silence son principal et éventuellement imparable argument. Quant aux seconds, les palladins de l'objectivité et de la vérité historique dont ils se veulent les sévères détenteurs — mais peut-être aussi les censeurs — ils se sont plutôt avancés en terrain découvert cette fois-ci. En tout cas, si l'objectif des Docteurs Scott et Phillips avait été de nous montrer en direct comment les impératifs d'objectivité et de rigueur conjecturale dans la modélisation historique pouvaient à l'occasion être écrasés sur ceux d'une idéologie politique aux applications immédiates, voire carrément aux ordres — guerre d'Irak oblige! — ils n'auraient pas pu mieux nous en faire la leçon. Ils nous comblent en annexe d'une éclatante démonstration — d'ailleurs, ils semblent ne plus se soucier du tout de s'en cacher — de comment à l'heure actuelle le reflux des approches sociales et matérielles de l'histoire médiévale a tendance à céder à nouveau petit à petit des places aux historiographies plus traditionnelles: histoire du pouvoir, miroirs des princes, vies de saints, défense et illustration des propogateurs la foi...

Donc, même s'il a parfois suivi d'un peu trop près certaines suggestions romanesques de son célèbre homonyme du XIXe siècle — mais finalement, de l'avis même d'Irwin, cela se réduirait à une seule scène, celui où Balian/Bloom, émergeant à peine d'un naufrage, doit se battre — même en se trompant parfois de détail historique, Ridley Scott ne s'est pas trompé de combat. Preuve en est qu'il se trouve désormais livré aux passes d'armes et aux redoutables escadres en bataille rangée d'essaims d'historiens médiévistes... Le public en saurait quelque chose si les critiques faisaient leur travail et en parlaient honnêtement, alors qu'ils semblent s'être donnés le mot pour le passer sous silence. Mais veut-on qu'il le sache, ce bon public, ou y trouve-t-on quelque chose essentiellement de trop scandaleux et de trop inconvenant ? Ridley Scott serait-il d'intelligence avec l'ennemi? Mais outre le fait que ce film contient certainement parmi les plus impressionnantes et les plus convaincantes scènes de bataille de l'histoire du cinéma — de quoi vraiment se faire une meilleure idée de ce qu'avaient pu être les arts du combat et la redoutable guerre de cavalerie à l'époque féodale — et qu'y joue certainement une des plus belles actrices à avoir fait pâlir d'enthousiasme et d'envie les salles depuis longtemps (Eva Green, en Sybille de Jérusalem), le dit public — même grand — aura tout à gagner à se précipiter pour le voir avant qu'on le fasse disparaître discrètement des écrans. Il y gagnerait de reconnaître peut-être quelque chose de lui-même, quelque chose de déchirant et d'inespéré, comme un dévoilement du moment fatidique où nous sommes.

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Ridley Scott, Kingdom of heaven, avec Jeremy Irons, Orlando Bloom, Eva Green, Liam Neeson.