Alain Badiou

Alain Badiou

De quoi Sarkozy est-il le nom ? d'Alain Badiou, professeur émérite de philosophie à l'Ecole Normale Supérieure, est un livre d'intervention publié fin octobre 2007 dans l'excellente collection Circonstances d'un petit éditeur, les Nouvelles Éditions Lignes. Ce bref mais radical essai politico-philosophique d'un auteur, certes reconnu dans les universités du monde entier comme l'un des plus grand philosophes vivants mais dont l'oeuvre est généralement considérée comme difficile d'accès pour le grand public (rien à voir donc avec les médiatiques Bernard-Henri Lévy et autres André Glucksmann qui conseillent aujourd'hui l'Elysée), publié de surcroît sans promotion particulière, devrait comme bien d'autres livres dans ce cas de figure avoir déjà disparu des librairies. Sauf que non, de bouche à oreille en billets de blogs, de recensions militantes en conseils de lecture, l'analyse-décryptage d'Alain Badiou connaît un spectaculaire succès (près de 20.000 exemplaires vendus à ce jour). Comme La société du spectacle de Guy Debord (publié un an avant 1968), De quoi Sarkozy est-il le nom ? pose semble-t-il la bonne question du moment. Le petit livre aux concepts aussi radicaux que dérangeants circule beaucoup et rencontre petit à petit l'état d'esprit de ces millions de français pour qui l'élection de Nicolas Sarkozy constitue l'évènement le plus nauséeux et le plus déprimant de l'histoire de la France contemporaine.

Dans De quoi Sarkozy est-il le nom ? Alain Badiou formule que, face à l'utraviolence du monde et à la précarité sociale qui sonne à la porte, cette puissance en perte d'influence qu'est la France a de nouveau succombé à ses vieux démons, à savoir ni plus ni moins à son incurable "pétainisme transcendental", l'un des noms du sarkozysme. L'arrivée de Nicolas Sarkozy au pouvoir est une énième manifestation de la grande crainte des français possédants, privilégiés, petits bourgeois, esprits étroits, revanchards et autres "rats" demandeurs de protection. Pour le philosophe, "Il y a en France une tradition particulière qui est l'exact symétrique de la France universelle des Lumières et des droits de l'homme. Face à la Révolution de 1789, aux mouvements ouvriers du XIXe siècle, au Front populaire, à la Résistance et à Mai 68, il existe un autre courant, droitier et conservateur, qui combine un certain nombre de traits. Ses aspects sont connus: présenter comme révolutionnaire une politique réactionnaire; valoriser les modèles étrangers en laissant croire que la France est en retard; désigner une minorité comme suspecte et proposer son contrôle et sa répression de manière énergique; enfin, montrer dans le passé un événement mauvais avec lequel il faut en finir. Mai 68 dans le cas de Sarkozy, le Front populaire pour Pétain. Cette tradition remonte en réalité à 1815, au moment où ceux qui avaient fui le pays à la Révolution sont revenus avec l'idée de la Contre-Révolution."

Face donc à des bouleversements qui inquiètent, la France de 2007 a selon Alain Badiou renoué avec sa tradition conservatrice et revancharde. De la même façon qu'une majorité de français frileux plébiscitèrent Pétain et acceptèrent sans broncher la persécution des Juifs pour avoir la paix, les néopétainistes de 2007 ont porté au plus haut niveau de l'Etat un "guide" particulièrement réactionnaire et se comportent depuis sous le régime sarkozyste comme sous le régime de Vichy. Soumis à une intense propagande médiatique, ils acceptent sans broncher les lois scélérates et les mesures politiques infâmes que cet "homme aux rats" fait promulguer contre de nouveaux boucs émissaires, ces juifs du temps présent que sont les sans-papiers, les sans-emploi, les sans-voix, les sans-argent et autres sans-droits de tous poils qui font tache dans la grande aventure du néolibéralisme et du néoconservatisme triomphants.

Devant son retentissement inattendu, le pamphlet d'Alain Badiou, jusqu'ici passé plutôt sous silence dans les grands médias ou traité par quelque sarcasme, commence à susciter des réactions violentes de la part des chiens de garde du régime. Outre les articles de commentateurs néoconservateurs qui s'attellent à la tâche de réduire sa pensée à une ressucée d'un marxisme-léninisme dogmatique et archaïque, tout en la présentant en même temps comme une "philosophie d'institution", Alain Badiou fait aussi comme c'était prévisible -- on se souvient des attaques de même nature abjecte portées contre Pierre Bourdieu, Noam Chomsky ou encore Edgar Morin -- l'objet d'un procès en antisémitisme. Accusation aussi inévitable que ne s'appuyant comme d'habitude sur rien, sinon sur un degré zéro de lecture et une volonté manifeste de discréditer le propos de l'auteur sans débattre sur le fond. La méthode perverse est désormais bien connue, ainsi que les auteurs intellectuellement malhonnêtes qui l'utilisent régulièrement. On la repère à l'oeuvre ici dans un blog -- Pierre Assouline (dans son billet du 28 novembre 2007) pour qui "un Rubicon est franchi" avec l'emploi de l'expression "Homme aux rats" -- là dans un "Rebond" de Libération -- Bruno Chaouat pour qui la même expression rappelle non pas la référence à Freud ou à Hamelin mais la rhétorique de l'antisémitisme et de l'anticapitalisme -- ailleurs dans un éditorial du magazine Le Point -- Alain Duhamel pour qui "ces diatribes d'un autre âge vont beaucoup trop loin" --, enfin en divers lieux sous d'autres formes d'interprétations délirantes mais toutes aussi repèrables à leur inculture crasseuse et au niveau de l'attaque en dessous de la ceinture.

Alain Badiou vient de répondre à ces "tontons flingueurs" dans l'édition du jour de Libération. Extrait: "Un jour, on vous envoie des porte-flingues. [...] Comme les commanditaires de l'assaut ne se montrent guère, les porte-flingues ne sont pas de première force. Ils voudraient bien tirer pour tuer, cependant. Mais qu'est-ce qui tue quelqu'un, de nos jours, dans la guerre intellectuelle ? Parbleu ! L'accusation d'antisémitisme ! Voilà la bonne idée ! Qu'Alain Badiou, dont on connaît tout de même vaguement les origines, les engagements, et même ce qu'il a écrit depuis vingt-cinq ans à propos des juifs, soit antisémite, c'est peu crédible, mais essayons quand même, disent les tontons flingueurs de la nouvelle extrême droite, celle qui vient de l'ancienne extrême gauche. [...] On remarquera alors, chose intéressante, ce qu'ils ont en commun, qu'ils viennent du démocratisme rance ou de l'anarchisme snob: ils n'aiment, ni qu'on repère dans l'histoire de France une structure réactionnaire fondamentale, que j'ai nommée dans mon jargon le 'pétainisme transcendantal'; ni qu'on dise que le mot 'communisme' reste apte à nommer l'avenir politique de l'émancipation. [...] Ils n'aiment que l'étroitesse du présent, de leur présent, comme Sarkozy."