Ken Loach
Ken Loach

Comme toujours, le cinéaste anglais Ken Loach nous offre un film politique gauchiste à dimension humaine et comme toujours c'est une réussite, même si le genre n'est plus guère à la mode. Édifiant sur le cynisme auquel nous sommes tous confronté, It's a free world ! est un grand film qui ravira à la fois les amateurs de cinéma, les simples spectateurs avides d'émotion et de divertissement, et même les militants de droite les plus réfractaires au fort message délivré par Ken Loach contre leur politique néolibérale destructrice d'humanité.

Nous sommes à Londres vers 2007. La blonde Angie (Kierston Wareing, criante de vérité), fille de prolo et jeune mère célibataire de 33 ans, avec "des tonnes de crédit sur le dos", est virée de son boulot pour conduite inappropriée. Très au parfum des méthodes douteuses des sociétés de recrutement, prête à tout pour améliorer sa condition sociale, elle décide alors de monter sa petite entreprise. Avec sa colocataire Rose (Juliet Ellis), elle ouvre dans sa cuisine une agence d'intérim pour travailleurs sans papiers. Les opportunités sont considérables étant donné l'offre et la demande — tous ces étrangers clandestins en quête forcenée de travail — et le business est à coup sûr lucratif. Elle recrute bientôt à tour de bras de pauvres bougres polonais, ukrainiens, turcs, iraniens, irakiens, tchèques, roumains, etc, tous corvéables à merci, qu'elle peut refourguer à des entreprises aussi avides de main-d'oeuvre bon marché que peu regardantes sur le Code du travail.

Tous les coups sont permis, on lutte pour survivre. Exploité, on ne s'en sort qu'en exploitant les autres, c'est le système, c'est notre monde occidental, libre et capitaliste, celui où chacun a sa chance pour peu qu'il aspire au paradis promis par le libéralisme économique et se donne les moyens d'y accéder. C'est l'univers quotidien et impitoyable de la globalisation, de la mutation du travail et de l'exploitation des immigrés. C'est le monde économique anglo-saxon si prospère, celui de la loi du plus fort, du slogan sarkozyste "travailler plus pour gagner plus", tout droit venu de la révolution ultralibérale et néoconservatrice des années Thatcher (sorte de Nicolas Sarkozy avant l'heure en matière idéologique), lorsqu'il est devenu "in" d'entreprendre et de jouer des coudes pour prendre le maximum de place sous le soleil du capitalisme. It's a free world !, ironise Ken Loach.

L'originalité du film de Ken Loach est de présenter Angie comme une jeune femme en phase avec notre temps, sûre d'elle mais pleine de contradictions, à la fois victime et bourreau. C'est une fille "normale" de l'époque, tout à la fois battante, pleine d'énergie, sexy, ambitieuse, égoïste, et même parfois vulnérable, charmante, généreuse et sympa. Ce n'est ni une méchante ni une gentille fille. Elle a simplement pris conscience de la réalité sociale et s'est bien résolue à jouer le jeu de la compétition et du profit à tout prix, quitte à plonger les autres dans l'horreur de l'esclavagisme moderne. Le spectateur qui suit ses aventures menées tambour battant, à travers de multiples rebondissements tour à tour émouvants, tragiques ou cocasses, est en même temps avec elle et contre elle, séduit et révolté. Pour le cinéaste, It's a free world ! ne porte pas de jugement sur son héroïne, il juge seulement "le système dans lequel elle s'épanouit", un système capitaliste où être libre signifie avant tout être libre d'exploiter les autres.

Ken Loach avait déjà abordé ce thème en 1997 dans The Flickering Flame, un documentaire consacré aux Dockers de Liverpool où il évoquait la précarité de l'emploi, la recrudescence des agences d'intérim et le scandale de l'exploitation des travailleurs immigrés. C'est toutefois son compère Paul Laverty, avec qui il travaille depuis Carla's song (1996), qui a signé le script sobre et efficace, sans aucun manichéisme, de It's a free world !, récompensé par le Prix du scénario à la Mostra de Venise 2007.

Toute l'oeuvre de Ken Loach, cinéaste véritablement engagé âgé aujourd'hui de 71 ans, réalisateur au total d'une bonne trentaine de films — de Dans quel camp êtes-vous ? à Le vent se lève (Palme d'or du Festival de Cannes 2006) en passant entre autres par Riff-Raff, Land and Freedom, My Name is Joe, Bread and Roses, The Navigators ou encore Just a kiss — dénonce les dérives et la violence sociale du monde capitaliste. Le porte-parole de la LCR Olivier Besancenot, interrogé par la presse, a avoué qu'il irait "bien au pouvoir" avec Ken Loach. Selon lui le cinéaste a su montrer dans son film "la logique économique derrière l'exploitation" des travailleurs étrangers. "Dans la loi de la jungle, on est obligés de manger l'autre pour s'en sortir", a déclaré le leader d'extrême-gauche. Ken Loach avait publiquement appelé à voter pour lui lors de la dernière élection présidentielle.