Lydie Salvayre
Lydie Salvayre

Ce qui faisait râler chez nous, les champions du soi-disant "modèle anglo-saxon", c'est que là-bas en France, les gens avaient la vie trop facile. Filet de sécurité sociale, protection de la petite entreprise, nourriture de qualité, ouvriers choyés, paysages de campagne ravissants et pourtant productifs, dentistes bon marché: l'on se disait, il faut que ça s'arrête quelque part. Mais tous ceux à qui de telles hérésies paraissent plutôt séduisantes seront abasourdis par l'idéalisme radical de Lydie Salvayre, pour qui ce dernier fort retranché de la social démocratie, et bien, n'existe tout simplement pas. Pour elle, la France d'aujourd'hui est un fumier néo-fasciste, gouverné par des criminels et surveillé par des forces de l'ordre drapées sous la capelette proprette de respectabilité transmise en ligne directe depuis Vichy. Ce point de vue — et pour autant qu'on puisse le savoir à partir d'entretiens avec Lydie Salvayre elle-même, il s'agit chez elle de bien davantage que d'une simple attitude ou d'une posture littéraire — est reconfiguré de façon plutôt espiègle dans son livre récemment traduit en anglais, The Company of Ghosts (La Compagnie des Spectres), sous forme de harangue d'une femme folle.

L'oeuvre de Lydie Salvayre se caractérise par une ironie joyeuse et primesautière qui exprime de très sombres préoccupations, notamment la relation entre répression politique et horreurs familiales, et la maladie toute masculine de l'autoritarisme. Cela représente, au moins en partie, une tentative de tirer au clair sa propre expérience: elle est fille de réfugiés espagnols de la classe ouvrière, dont les épreuves semblent avoir laissé de profondes cicatrices dans son rapport au père et avoir affecté la santé mentale de sa mère ainsi que son propre développement précoce. Elle a fait des études de médecine pour devenir psychiatre et exerce aujourd'hui encore dans un milieu de jeunes en Seine-Saint-Denis, dans la banlieue parisienne. Son premier roman, La Déclaration, a été publié en 1990 quand son auteur avait 40 ans. La Compagnie des Spectres, son cinquième livre, a été publié en France en 1997.

Les livres de Lydie Salvayre prennent la forme de monologues tragi-comiques. Aucun flux de conscience: les personnages se présentent comme parlant à haute voix, et s'ils ne semblent pas complètement naturalistes, c'est parce qu'ils se trouvent avoir un fond de culture littéraire classique qui infléchit leur façon de s'exprimer. Dans La Puissance des Mouches son narrateur est un guide de musée qui, au cours de son procès pour meurtre, se répand en réflexions personnelles auprès de son juge, d'une infirmière et d'un psychiatre; pour des raisons professionnelles, il a tout lu de Pascal et rien d'autre. Dans La Conférence de Cintegabelle un universitaire provincial parle à l'Hôtel de ville de l'art perdu de la conversation française, entrecoupant ses propres références pompeuses et son manque évident de talent pour le dialogue par des digressions inutiles sur la mort récente de son épouse. Dans La Méthode Mila le narrateur est un spécialiste de Descartes qui découvre les limites de sa fameuse méthode et les vertus de l'irrationnel et de l'inconnu lorsqu'il se voit contraint de s'occuper de sa mère devenue démente.

Des mères en état de démence dominent également La Compagnie des Spectres. Ce n'est pas facile de comprendre quel membre exquis de la lignée maternelle est sur le devant de la scène tant tirade sur tirade en anamorphose et en style le plus souvent indirect viennent se chevaucher. Le prétexte du roman est la visite d'un huissier dans un appartement sordide habité par Louisiane, âgée de 19 ans, et sa mère Rose; il vient faire l'inventaire de leurs affaires avant saisie et expulsion. Les efforts de la fille pour l'en distraire, en lui faisant du charme, tout en gardant sa mère en bride, échouent misérablement, mais sa tentative toujours renouvelée, et à chaque fois sabordée, de dénégation de sa réalité tout en récupérant quelques lambeaux d'estime de soi, fournit les principaux ressorts de son comique grinçant. La vieille femme en chemise de nuit malodorante commence les amabilités en accusant l'huissier (mal traduit en anglais comme "process-server", commis aux procédures) d'être membre de la milice du collabo Joseph Darnand. Louisiane, en prenant "la mine déconfite qu'exigeaient clairement les circonstances", tente de s'excuser avec un ton qu'elle pense être très cultivé:

"Monsieur l'huissier, m'excusai-je avec le visage affligé que requérait la circonstance, ne prenez point ombrage des paroles de ma mère car elle a pété les, car elle présente, comme vous pouvez le constater, un léger dérèglement mental. ... Elle ne cesse d'établir des ressemblances entre les personnages qu'elle voit à la télévision et la bande à Putain, comme elle l'appelle, une bande de porcs qui sévit à tous les niveaux sous des déguisements divers. Elle est persuadée que le Maréchal nous gouverne, c'est absurde. Elle vous prend pour un émissaire de Darnand, allez savoir pourquoi ! Elle affirme que ceux qui nous dirigent, toutes ces merdes, clame-t-elle, nous enjoignent de façon plus ou moins détournée de servir famille, travail et patrie, avez-vous déjà entendu pareilles énormités ? Je vous l'ai dit, maman se croit toujours en 1943, année de la mort de son frère qu'elle commémore en quelque sorte chaque jour, car son frère, monsieur, est assassiné chaque jour et chaque jour enseveli, chaque heure qui passe sonne le glas de son agonie, et chacune de nos soirées est une veillée funèbre."

En présentant le plaidoyer rusé de Lydie Salvayre en faveur de l'idée de la perpétuation du mal sous forme de délires d'un esprit embrouillé, Louisiane trahit sa propre confusion en permutant sans cesse de façon aléatoire les registres de langue. Sa tactique est aussi peu consistante. Lorsque ni la coquetterie ni la pédanterie ne réussissent à toucher l'homme de loi, elle envisage d'étrangler sa mère avec une serviette, puis aussitôt se fend d'un rire nerveux, par sympathie pour elle. Il devient évident que les deux femmes forment un couple dont l'interdépendance touche au grotesque, piégées ensemble dans une boucle temporelle où règne encore la terreur et les haines de l'Occupation et sévissent encore ses crimes impunis; René Bousquet, secrétaire général de la police de Pétain, que Rose s'était donnée autrefois la mission d'abattre, y est décrit comme protégé du "président de la République française", Mitterrand. La fille effrayée et par moments sadique, qui n'a vécu aucun de ces événements originaires, mène un combat désespéré contre l'énergie scatologique et ordurière de sa mère, contre ses trop vifs souvenirs et ses hallucinations par trop convaincantes: cela constitue son patrimoine incontournable, en dépit de toutes ses tentatives pour intimider Maman, l'assommer avec des neuroleptiques, ou l'inciter à "revenir à la raison".

À 19 ans, Louisiane n'a encore aucune vie propre. Lors d'une sortie avec sa seule amie, elle ne trouve rien à dire, sinon que le barman "lui rappelle" l'un des jumeaux Jadre, ces voyous de village qui occupent une place exorbitante dans les histoires de sa mère et de sa grand-mère en tant qu'assassins de son oncle Jean. Le crime était principalement motivé, d'après Rose, par le fait que les jumeaux étaient affamés de reconnaissance sociale: ils n'arrivaient pas à voir que la bassesse de leur origine les disqualifierait toujours, quelque soit le nombre de juifs et de communistes qu'ils aient pu dénoncer et zigouiller. Rose-la-Folle énonce quelques analyses plutôt judicieuses, tandis que Louisiane, qui se considère comme la seule raisonnable, fait une mauvaise lecture de tout et de tous et semble à la fin encore plus folle que sa mère. Elle sombre dans un déballage atroce, au point de confesser sa frustration sexuelle au fonctionnaire stoïc et silencieux.

Lydie Salvayre joue à plusieurs reprises la logorrhée des femmes contre la taciturnité de l'homme, en en tirant un maximum d'effets de ridicule: la mère fulmine, la fille supplie et se confie, mais leur auditoire (l'huissier) ne fait que se déplacer encore et encore pour évaluer un autre tas de bric-à-brac — La Compagnie des Spectres est également l'inventaire impitoyable d'un certain décor social, quelque part entre kitsch et déréliction. Chaque volée de commérage culmine par une variation sur le modèle: "Où t'a mis ton béret ? lanca-t-elle, se tournant vers l'huissier qui examinait sous toutes ses coutures l'horrible chiffonnier hérité de grande-mère"; "J'ai besoin d'amour, lui dis-je, tout à trac. L'huissier a repris sa notation...".

La réserve de Maître Echinard est compensée par un monologue qui lui est propre, à l'origine publié séparément dans l'édition française, mais inclus dans la version anglaise: Quelques conseils utiles aux élèves huissiers, un texte dont l'intention n'est pas de révéler chez celui-ci une riche vie intérieure. D'un air lugubre il met en garde ses étudiants contre les ruses des pauvres, citant cette épreuve particulière comme l'exemple de l'assaut prémédité d'une paire de harpies. De manière intéressante il prend l'accusation d'appartenir à la milice de Darnand comme une insulte, mais ajoute aussitôt qu'il avait dû assister au piétinement "de tous les idéaux qui rendent notre nation si merveilleuse", ajoutant qu'il avait dû rester impassible alors que l'on ridiculisait les vraies valeurs et que l'on traînait dans la boue les vertus de l'abnégation et du sacrifice...

Ce que nous retrouvons dans son propre récit est la confirmation de ce que Louisiane dans son désespoir croissant en vient à suspecter, à savoir que: "Peut-être espérait-il secrètement que je me jettasse sur lui, que je le tripotasse et que je l'étreignisse amoureusement sur mes seins". La satire de Lydie Salvayre joue sur l'exagération plutôt que sur l'ambiguïté, sur l'hilarité du conflit et du dégoût plutôt que sur l'empathie pateline: tous les personnages du livre sont affreux. Toute psychiatre qu'elle est, et bien qu'elle applique la règle freudienne selon laquelle nommer un mal est un moyen de l'exorciser, Lydie Salvayre ne donne pas dans le relativisme moral. Aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur de sa fiction, elle est particulièrement intolérante envers la profession de psychiatre elle-même, avec son dogmatisme plombé (le psy de Rose, "Dr. Logos" en version anglaise, est "Dr Donque" dans l'original), ses prodigalités dans l'emploi du Largactyl, qui assomme et anesthésie les cris de rage légitimes tout en permettant néanmoins le maintien des activités de shopping. On reconnaît là clairement les arguments du mouvement de l'anti-psychiatrie dont la généalogie remonte à R.D. Laing.

Ce qui est original dans la pensée de Lydie Salvayre, c'est qu'elle identifie dans le dysfonctionnement politique la racine du dysfonctionnement émotionnel, ce qui est peut-être la raison pour laquelle elle étale l'enfer secret de la vie familiale avec une telle jubilation. La société génère la folie chez l'individu et la famille en transmet les dommages; une malédiction est mise en branle pour des générations. La révolte de Jeanne, grand-mère de Louisiane, contre le conformisme hypocrite de Vichy a été en particulier ce qui a ouvert les portes de l'enfer propre à cette famille. Comme Rose le rapporte:

"Mais sa conduite se fit au contraire chaque jour plus scandaleuse (elle l'était au degré où toute conduite singulière fait scandale près de ceux que seule la peur, érigée en doctrine, tient réunis), jusqu'à ce jour fatal où elle entra dans la boutique du buraliste et cria Heil Putain! En faisant le salut nazi. Ce fut ce geste, monsieur l'inspecteur, qui condamna mon frère à mort."

Il n'y a aucune issue: le mieux que Louisiane et Rose parviennent à faire à la fin est d'instaurer un moment de suspension des hostilités pendant qu'elles expulsent joyeusement l'huissier de l'appartement. Mais Lydie Salvayre les gratifie de quelques grâces salvatrices qu'aucun huissier ne pourrait emporter avec lui. L'une d'entre elles est leur manque d'hygiène, même si la conventionnelle Louisiane en est gênée. Leur baignoire sert "en même temps de penderie et de bibliothèque", et des livres de Sénèque et de Cicéron y sont empilés, "car Maman raffole de la folie contenue dans ces livres. Entre nous, cela ne lui fait aucun bien". Une autre est la saine grossièreté. Quand les jumeaux Jadre commencent à dire des obscénités à tire-larigot, c'est le signe qu'ils sont tout de même légèrement préférables aux melliflus notables de village tels que l'Abbé, qui ne saurait prononcer un seul mot immoral, car il félicite les Mères de France de préserver leurs enfants de la débauche sous les conseils paternels de Pétain. "Nous avons vécu jusqu'ici, commença-t-il, de jour en jour comme des animaux, je dirais même libibi, libidineusement: Alors est venu notre Maréchal". Ce passage est un peu une "colle" pour la traduction en anglo-américain de Christopher Woodall, l'anglais standard, à la différence du français standard, étant devenu assez pauvre en jurons savoureux. "Salaud" est tellement plus mélodieux que "bastard", "Mais tu vas la fermer, bordel de cul" tellement plus riche que "Are you going to shut it ? Fuck and ass !". Dans son répertoire d'insultes, comme ailleurs, l'astuce de Lydie Salvayre est de balancer entre l'anachronisme néo-classique et l'argot de bas étage. Jeanne appelle Pétain "le vieillard cacochyme, le vioque inapte ou tout bonnement le vieux con", un subtil effet de chute qui est perdu dans "the old dodder, the ancient fuckhead or quite simply the old cunt".

En Espagne, selon la gouvernante de Jeanne, avoir un bon juron ou une histoire salace disponibles dénote de la sensibilité et "de la vigueur spirituelle" (mais non pas "a lively wit" / "de l'esprit vif"). Je trouve la scatologie de la conversation espagnole courante peu créative, mais les commentaires de la gouvernante jettent une certaine lumière sur la propre compulsion survoltée de Lydie Salvayre, comme si la "vulgarité" — elle a parlé avec admiration du génie de Picasso dans ce registre — pourrait suffir à ébranler les fondements moralisateurs d'une société de zombis bien-pensants. La provocation adolescente mise à part, il y va du plaisir pur dans la verve à tombeau ouvert d'une âme picaresque qui, empruntant quelque chose au grotesque de Sterne et un plus sombre sens de l'absurde du côté de Beckett et de Bernhard, rappelle néanmoins la vigoureuse métaphysique sensuelle de bien des artistes espagnols, depuis Cervantes jusqu'à Bunuel. Le nom "Salvayre" — qui n'est pas le véritable de l'auteur — peut être entendu comme "sales vers" (bloody worms), hommage voluptueux à la corruption et célébration de l'approche de la vérité par la décomposition. On pourrait également y entendre le défi d'une provocante "poésie sale", mais tout autant le verbe espagnol "salvar", sauver.

Car Lydie Salvayre est de toute évidence un auteur porté par une mission. Le site web d'un fan club la décrit comme la seule romancière qui ose écrire sur les choses telles qu'elles sont et il lui est même arrivé de laisser entendre que ce serait la crudité de leur contenu politique qui aurait empêché ses livres de gagner les principaux prix littéraires français. En dépit de l'existence d'autres auteurs engagés tels que Gérard Mordillat, Francois Bon ou encore Frédéric Valabrègue, et malgré la discrète persistance de la critique sociale dans le genre de la série noire, la voix de l'indignation tonnante n'est guère en vogue dans la France littéraire contemporaine, où l'on est toujours occupé à battre sa coulpe sur les compromettantes retombées de Sartre and Co. Aussi est-il bienvenu de voir un auteur être assez malin pour traverser ce véritable firewall anti-engagement politique qui caractérise l'establishment littéraire, en maniant une gouaille aussi tordante sur la psychiatrie, le discours de l'oralité, l'histoire et la mémoire, tous sujets ô combien à la mode. Mais est-ce que cela fera tomber les écailles des yeux de ses lecteurs ? Lydie Salvayre a tout récemment commencé à donner lecture à haute voix de ses textes contestataires, notamment au Festival d'Avignon. C'est sans doute une bonne stratégie si elle veut atteindre son but, parce qu'à la longue un régime trop fort en ironie littéraire peut s'avérer contreproductif, comme il arrive bien souvent au moment le plus grisant de la fureur qui la gagne alors que Rose est entrain de contempler les actualités télévisuelles: "Les crimes impardonnés engendrent de nouveaux crimes, profère-t-elle avec dans la voix des accents prophétiques qui me donnent la chair de poule, le passé, ma chérie, infecte infiniment le présent, un poids immonde écrase nos mémoires, les bourgeois font leurs comptes paisibles au milieu des fureurs, la Terre est devenue un vaste cimetière sur lequel le Putain et ses macs construisent des parkings qui sont d'un bon rapport, et elle pourrait continuer des heures à se lamenter de la sorte en égrenant des mots terribles, si je n'arrêtais les programmes à onze heures pour éviter que Mme Darut, dont l'âme est insensible aux élégies nocturnes, ne donne des coups de balai sur la cloison en criant: Vos gueules, les dingues !".

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Cet article de Lorna Scott Fox est un recensement critique de la traduction anglaise de La Compagnie des Spectres de Lydie Salvayre, publié en 2006 dans la London Review of Books.