Bernard Kouchner
Bernard Kouchner

Avec six visites en six mois, Bernard Kouchner s'est beaucoup démené pour tenter d'imposer au Liban les visées de George W. Bush, Nicolas Sarkozy et Ehud Olmert réunis. Médiateur officieusement désigné par ces derniers pour "résoudre la crise libanaise", comme il convient de nommer l'état d'avant-guerre civile qui règne à Beyrouth, le ministre français des Affaires étrangères a visiblement échoué à remplir sa mission.

Le scrutin parlementaire qui devait élire un successeur au président chrétien maronite Emile Lahoud, 71 ans, dont le mandat expire aujourd'hui à minuit, a en effet de nouveau été reporté d'une semaine en raison de l'absence de quorum. C'est la cinquième fois que cette élection, prévue à l'origine le 25 septembre dernier, vire à l'échec faute de compromis entre pro et anti-syriens sur le nom du futur chef de l'Etat libanais. L'opposition prosyrienne a boycotté la séance, empêchant ainsi d'atteindre le quorum des deux tiers d'élus nécessaires pour procéder au vote. Hier, le président Emile Lahoud a prévenu qu'en l'absence de solution pour sortir de l'impasse politique il remplirait ses "devoirs" afin de préserver l'unité du pays, sans plus de précision, laissant planer le doute sur son intention de désigner un gouvernement provisoire qui serait dirigé par le chef de l'armée, Michel Sleimane. Des blindés et des milliers de soldats et de policiers viennent d'être déployés dans les rues de Beyrouth afin de prévenir tout débordement.

Pour résumer la très complexe situation politique libanaise, deux clans s'affrontent. D'un côté, l'actuel gouvernement dirigé par le premier ministre Fouad Siniora, inféodé à la coalition pro-occidentale (essentiellement composée des Etats-Unis et de la France, et en sous-main d'Israël et de l'Arabie Saoudite), secondé par Saad Hariri, chef antisyrien d'une "majorité" parlementaire qui compte 68 députés sur 127. De l'autre l'opposition, proche de la Syrie de Bachar al-Assad et de l'Iran de Mahmoud Ahmadinejad, soutenue par Emile Lahoud et par une majorité de libanais, qui rassemble notamment le très populaire Hezbollah chiite d'Hassan Nasrallah, le Courant Patriotique Libre (CPL) du chrétien maronite Michel Aoun et le mouvement Amal du président du Parlement Nabih Berri. L'actuel gouvernement de Fouad Siniora est jugé par l'opposition comme inconstitutionnel et illégitime depuis la démission en novembre 2006 des ministres chiites. Siniora refuse toutefois de quitter le pouvoir malgré les immenses manifestations pacifiques de l'opposition qui ont réuni des millions de libanais. Il entend même s'y maintenir encore en invoquant l'article 62 de la Constitution qui prévoit que les prérogatives du chef de l'Etat lui seront automatiquement transmises si aucun président n'est élu. Un scénario qui conviendrait certes à Israël et aux pays occidentaux, mais qui risque d'entraîner une violente réaction de l'opposition, sans parler de la guerre de tranchée qui serait alors déclenchée par Damas. La Syrie n'a en effet toujours pas digéré d'avoir été évincée du Liban en 2005 par la France et les Etats-Unis à la suite d'une résolution du Conseil de sécurité de l'ONU (laissant du coup tout loisir à Israël de déclencher sa guerre — perdue — contre le Hezbollah libanais). Elle n'apprécie pas non plus la mise en place d'un tribunal international, voulu là encore par la France et les Etats-Unis, plus ou moins chargé de mettre en cause les services syriens dans l'assassinat de l'ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri, un proche de Jacques Chirac. Ce tribunal international, dont le président Emile Lahoud a refusé de ratifier la convention avec l'ONU, est l'une des principales pommes de discorde entre syriens et antisyriens. En cas de coup de force des prosyriens, l'opposition pourrait décider de former d'autorité un gouvernement parallèle et appeller les libanais à la désobéissance civile. Une moitié du pays, notamment le Sud et la Bekaa plus ou moins contrôlés par le Hezbollah, pourrait se rebeller contre les antisyriens pro-occidentaux, enclenchant ainsi un cycle de violences qui plongerait dans le chaos un Liban désormais sans Etat ni chef d'Etat.

Washington et Paris, dont Bernard Kouchner a été en quelque sorte le médiateur délégué, dans leur volonté de contrer par tous les moyens l'influence de la Syrie et de l'Iran au Proche-Orient, ne semblent au mieux parvenir à aucun résultat diplomatique, au pire ne font qu'envenimer le conflit libanais, comme ils enveniment d'ailleurs aussi le conflit israélo-palestinien. S'ils souhaitent manifestement couper les liens avec la Syrie, les Libanais commencent en effet à très mal supporter l'ingérence des occidentaux dans les affaires du pays, et notamment de la France, pourtant ancienne grande amie du pays du cèdre, perçue désormais comme un simple pion de George W. Bush et d'Ehud Olmert sur l'échiquier régional. Beaucoup de libanais estiment que la situation politique actuelle est le résultat de l'épreuve de force qui se joue entre l'axe américano-sioniste d'un côté et la Syrie et l'Iran d'autre part.

Bernard Kouchner, accompagné ces derniers jours de ses homologues espagnol Miguel Angel Moratinos et italien Massimo D'Alema — La France, l'Espagne et l'Italie sont les trois pays européens premiers contributeurs de la FINUL, la force de maintien de la paix des Nations unies au Liban-Sud, composée de quelque 13.600 hommes — n'a pu que constater l'échec de ses efforts de soi-disant "médiation" malgré tout le poids de la France jeté en vain dans la balance. Un échec en réalité déjà annoncé depuis juillet dernier, lorsque Paris avait voulu réunir à la Conférence de La Celle-Saint-Cloud les divers courants politiques libanais pour tenter déjà d'organiser par la bande une succession à Emile Lahoud conforme aux voeux du tout nouveau président Nicolas Sarkozy, c'est-à-dire ceux de George W. Bush et Ehud Olmert. Et les récents coups de téléphone personnels du président français à Bachar al-Assad ainsi que l'envoi de ses émissaires à Damas, n'aura rien changé à la donne.

Désormais associée à l'idéologie et à la désastreuse politique étrangère menée par les Etats-Unis au Proche-Orient, la France impuissante de Nicolas Sarkozy et de Bernard Kouchner, que l'on aurait pu croire un peu plus diplomates, pragmatiques et réalistes, vient de s'apercevoir qu'elle n'a plus aucune influence dans son ex-protectorat, ce pays du cèdre pourtant jusqu'alors très proche. Accessoirement, la diplomatie française, que certains n'hésitent plus à qualifier d'amateuriste, vient aussi de perdre un peu plus de sa crédibilité sur la scène internationale.