Imran Khan
Imran Khan

Sans aller fourrager dans les serrures compliquées de la politique pakistanaise, on sait déjà que les Etats-Unis ont la fâcheuse manie de soutenir, au nom de leur "guerre contre le terrorisme", des dictateurs qui ne sont pas forcément des démocrates. On sait également que Pervez Musharraf et l'armée ont historiquement des liens étroits avec ceux qu'ils prétendent combattre. On sait aussi très bien que des "militants fanatiques" des zones tribales en pleine "talibanisation" veulent renverser le pouvoir par la force. On a en revanche longtemps ignoré que des juges, des avocats, des opposants ou des membres de la société civile aspirent à la même chose par des moyens nettement moins violents.

On sait également que pour combattre l'extrémisme islamique et aider le Pakistan à opérer sa transition vers la démocratie, les Etats-Unis ont fini de guerre lasse par jeter leur dévolu sur une médiatique représentante du sexe dit faible, Benazir Bhutto, charismatique leader à vie d'un parti populaire, "laïque" et traditionnellement anti-establishment. On a peut-être distraitement lu quelque part que cette icône de la démocratie n'est pas au-dessus de tout soupçon de corruption, à en croire les accusations répétées qui ont mis un terme précoce à ses deux mandats et l'ont faite s'exiler huit ans, et qu'elle ne s'est pas non plus privée de négocier secrètement un possible partage du pouvoir avec le régime militaire. Ce que l'on sait sans doute bien moins, c'est que son agenda de "lutte contre le terrorisme islamique" est d'autant mieux informé que c'est sous son deuxième mandat que le mouvement taliban, grâce à son soutien financier et militaire, a pris son essor.

Il ne s'agit pas ici de ressortir de vieux dossiers vermoulus. Mais peut-être faut-il rappeler tout de même qu'au Pakistan, tout comme la barbe ne fait pas l'islamiste, les leaders politiques, qu'ils soient féminins ou rasés de près, ne font pas forcément des démocrates immaculés.

Il n'est nul besoin de fouiller dans les coulisses du système politique pakistanais pour s'apercevoir que les islamistes, ici comme ailleurs, endossent de plus en plus souvent le rôle d'acteurs d'une universelle résistance de type "anti-impérialiste" et qu'ils occupent une place croissante dans l'opposition, clandestine ou légale, à un régime dictatorial soutenu par les puissances occidentales. Ce qu'en revanche on peut facilement ignorer, c'est que le chef d'un puissant parti (JUI-Fazlur Rehman), composante majeure de la troisième force parlementaire du pays (l'alliance islamiste du MMA au pouvoir dans la province de Peshawar), leader de l'opposition à l'assemblée nationale pakistanaise sortante est en fait stipendié par les services pakistanais. Et qu'un barbu enturbanné s'est ainsi avéré être un agent double du régime chargé de faire échouer les efforts de l'opposition vers la démocratie. C'est en grande partie à cause de lui que le projet des membres du All Parties Democratic Movement de démissionner des assemblées nationales et provinciales pour discréditer la réélection de Musharraf a partiellement échoué.

On sait aussi qu'un leader politique pakistanais séculier et proche du pouvoir a plus de chance d'obtenir un visa ou même un passeport britannique qu'un leader islamiste de l'opposition portant la barbe, même rémunéré par l'establishment. Ce qu'on sait moins c'est qu'il ne suffit pas de multiplier les déclarations pieuses contre la violence terroriste pour éviter de s'en rendre soi-même coupable. Altaf Hussain, chef exilé à Londres du parti MQM allié au gouvernement du Pakistan et protégé par les Britanniques, en a donné la preuve éclatante en mai dernier à Karachi lorsque des miliciens de son parti ont tué à bout portant une cinquantaine de personnes qui manifestaient paisiblement en faveur de l'indocile président de la Cour Suprême deux fois limogé par le pouvoir. Imran Khan a tenté, en vain jusqu'à ce jour, de le faire condamner. Ce fut là un "crime" de trop.

D'Imran Khan, star pakistanaise de cricket (rasé de près sauf lorsqu'il est entré dans la clandestinité avant d'être arrêté et jeté en prison), on a peut-être entendu dire qu'il tutoyait dans le pur anglais d'Oxford, où il a étudié, Liz Hurley et Lady Di. On a moins souvent entendu dire qu'il a fondé le meilleur hôpital du pays pour soigner le cancer des plus démunis, et qu'à titre de leader d'un petit parti d'opposition mobilisant discrètement la référence islamique, il est devenu une icône libérale très critique contre le régime et au dessus de tout soupçon de corruption. Malgré un passé occidental haut en couleurs, il peut avoir voulu "revenir à l'islam", au costume traditionnel et à l'ourdou, pour parler aux masses de justice, de dignité et d'humanité. Il a si bien réussi à se faire entendre qu'il risque désormais la prison à vie ou la peine de mort. Au Pakistan, les démocrates sont aujourd'hui arrêtés et accusés dans le cadre des lois antiterroristes. Dans le jeu mortifère qui est actuellement engagé, ce sont ainsi les plus honnêtes, les moins corrompus et les plus modérés qui risquent de payer le plus cher leur héroïque pari.

On croit savoir que le Pakistan est au bord du chaos. C'est vrai. Ce qu'il faut en revanche ne plus ignorer c'est qu'il n'est de l'intérêt bien compris de personne, ni de la population pakistanaise, modérée et aspirant dans sa vaste majorité à la démocratie, ni de ses interlocuteurs occidentaux, de ne parier que sur le tapis vert du poker menteur.