Slobodan Milosevic

"Tout ce dont on a besoin pour affronter l'histoire de la Croatie ce n'est pas de l'intelligence, c'est du courage", m'a dit une femme à Zagreb en juillet dernier. Certains éléments fondamentaux de cette histoire - tels que les questions de langue, de culture, de frontières -, font toujours l'objet d'une virulente contestation. La nouvelle Croatie est, de toute l'Europe, l'Etat le plus étrangement formé: un demi-cercle effiloché rassemblant des terres jadis sous la domination de Venise, de l'empire Ottoman, de l'Autriche et de la Hongrie. Il ressemble à une pièce de puzzle particulièrement difficile à compléter, nécessitant la présence de la Bosnie. Mais les relations entre les Croates et leurs voisins du sud et de l'est — les Bosniaques et les Serbes — n'ont jamais été clairement définies. Ces voisins furent envahis par les Turcs; quelques-uns devinrent musulmans, les autres restèrent majoritairement orthodoxes. Mais les Serbes et les Croates appartenaient-ils vraiment au même peuple? Comment, étant donné les différences assez significatives de dialecte, leurs langues doivent-elles être standardisées? Ces questions, et bien d'autres, n'ont jamais eu vraiment de réponse. Une publication croate, Izvori sprske agresije (les origines des agressions serbes), dresse un inventaire des opinions serbes sur ces problèmes, en partant de 1844 — lorsque les Serbes gagnèrent leur indépendance et firent du slogan "Tout et Partout aux Serbes" leur programme pour la Bosnie et une partie de la Croatie — jusqu'à la date récente de 1986, où l'Académie des Sciences de Belgrade publia une étude pour justifier les activités du régime de Slobodan Milosevic. Ethnische Sauberung, un très bon recueil de compte-rendus de journalistes occidentaux sur la guerre en Bosnie et en Croatie, analyse cette étude et décrit les exactions auxquelles elle a conduit. (Il est d'ailleurs à noter que, dans cette affaire, les journalistes occidentaux ont été plus performants que les hommes politiques).

Qui sont les Musulmans bosniaques?

La construction des mythes nationaux concerne plus particulièrement la Bosnie, située entre la Dalmatie croate et la Serbie. Et autre question: Qui sont les Musulmans bosniaques? Etaient-ils à l'origine Serbes ou Croates? Etaient-ils au début des immigrants ou le groupe résultant de la conversion à l'époque de la domination turque? Il existe un livre sur ces questions écrit par Smaïl Balic et publié en allemand sous le titre de Das unbekannte Bosnien (La Bosnie inconnue). Balic est un chercheur de solide réputation qui connaît bien les langues en question. Il a écrit la préface de son livre en mars 1992, lorsque les horreurs devenaient visibles, et il pourrait bien s'avérer aujourd'hui que ce remarquable travail d'érudition devienne un monument à la mémoire de ce pays. Le livre s'adresse principalement aux spécialistes de la culture islamique et serbo-croate, mais il comporte une excellente bibliographie et les chapitres d'histoire sont d'une lecture passionnante. L'argument de Balic est qu'il existe bien une nation bosniaque. Contrairement à ce que de nombreux observateurs ont dit, à savoir que la Bosnie n'a jamais été un pays indépendant, elle l'a été en fait jusqu'en 1463, lorsque son dernier Prince a été tué par les Turcs. L'histoire des origines de la population musulmane bosniaque est un récit des plus intéressants. Si Balic, s'appuyant sur une quantité considérable de recherches, a raison, alors l'Islam fut un produit local. Là, à la frontière entre orthodoxes et catholiques, les hérésies pullulaient. Le christianisme assujettissait les habitants à ses règles et ils devaient payer la dîme. Les hérésies qui permettaient à ces habitants de pêcher avec bonne conscience pour éviter la dîme avaient un attrait certain. Une de ces variétés d'hérésie s'offrait de donner un rôle au Diable et de nier la divinité du Christ. Selon certains, cette hérésie remontait à une culture aryenne du IVe siècle. Il y a même une théorie — non développée par Balic — qui affirme qu'il s'agirait essentiellement d'une hérésie gothique basée sur la Bible Vulfila, qui était la version des Wisigoths d'Espagne. A l'époque nazie d'ailleurs, lorsque les Allemands tentèrent de recruter une division SS de musulmans Bosniaques, cette théorie refit surface : elle prétendait démontrer que les musulmans Bosniaques étaient des Goths. (Les dits "Goths", en l'occurrence, se sont par la suite mutinés dans le sud de la France, lorsqu'ils y furent expédiés en 1943). Quoiqu'il en soit, si Balic a raison, il existait donc à la fois dans la péninsule ibérique avant l'établissement du Califat, et dans l'ouest des Balkans avant l'instauration de l'Empire Ottoman, des hérétiques chrétiens qui n'attendaient que d'être convertis à l'Islam. Le Coran dit que le Christ n'est pas le fils de Dieu, mais qu'il est tout de même un grand prophète. Pour les hérétiques locaux — dans le cas bosniaque les "Patarenes" ou "Successeurs des Apôtres" — ceci correspondait à leurs idées et ils se convertirent assez rapidement à l'Islam, poussés de plus par le fait de pouvoir aussi acquérir des terres. Balic commente de façon savante les aspects spirituels de cette affaire. C'était une conversion superficielle à bien des égards et, comme le démontre Mijo Korade, Mira Aleksic et Jerko Matos dans leur passionnante étude sur les Jésuites croates publiée à Zagreb, il y eut des voyageurs dans les Balkans, même encore au XVIe siècle, qui relevèrent l'existence de musulmans qui observaient des fêtes chrétiennes et buvaient du vin pendant le Ramadan. Il y avait également les "Poturs" (de "polturak": à moitié turc). Ces musulmans autrefois chrétiens furent expulsés d'Espagne lors de la Reconquista. En Bosnie, l'Islam résista donc jusqu'à aujourd'hui. Y voir un danger de "fondamentalisme islamique" est une idée absurde. Le livre de Balic, avec son évocation de ce monde extraordinaire en train d'être englouti, est d'un prix inestimable. L'épuration ethnique a été infligée aux musulmans Bosniaques, mais elle a aussi affecté une grande partie de la Croatie, entraînant une série de désastres forts bien décrits dans Ethnische Sauberung. Là, le régime serbe a encouragé les minorités serbes à se relier à Belgrade, pour détruire une Croatie qu'ils étaient nombreux à mépriser. De quelle nature sont les relations entre la Serbie et la Croatie ? une réponse facile est de dire qu'il y a eu "des centaines d'années de conflits" entre "tribus belliqueuses", mais ce n'est pas vraiment exact. La politique de Zagreb fut en effet complexe, mais la tendance au "Yougoslavisme" était puissante, tout au moins dans l'intelligentsia. Un ancien livre "yougoslave", La Question des Slaves du Sud de R. W. Seton-Watson (1911), ne mentionne que peu de rivalités serbo-croates, sauf lorsqu'elles étaient entretenues par les occupants étrangers. Ce point est également développé par Josip Horvat, dont le livre Politicka Povijest Hrvatske, un ancien classique, vient d'être réimprimé. Certes, avant 1914, il y eut une tendance dans la politique de Zagreb qui défendait l'idée d'une "Grande Croatie", comptant la Dalmatie autrichienne, la Croatie hongroise et la Slavonie, mais aussi la Bosnie car les Bosniaques étaient supposés être des Croates renégats qu'il fallait reconvertir au Catholicisme. La figure principale de ce mouvement, Ante Starcevic, était considéré comme un e espèce de proto-fasciste. Cependant, comme l'a montré Mirjana Gross dans un interview publié dans le périodique démocrate libéral de Zagreb Erasmus, les choses n'étaient pas aussi simples: Starcevic (dont la mère était Serbe) préconisait le suffrage universel et tirait ses vues de la Révolution française. Ce fut seulement après 1890 que certains membres de son groupe rejoignirent les partisans d'une politique radicalement anti-serbe.

Comment peut-on être Croate?

Ainsi arriva-t-on à la Croatie fasciste, le pays de l'Ustasa, dans lequel on commit de si nombreuses exactions contre les Serbes. On fit grand bruit à ce sujet lorsque la Croatie fit sécession de la Yougoslavie en 1991: le régime de Belgrade disait, et sa télévision ne cessait de le répéter, que les Croates succombaient une fois encore à leur atavisme fasciste. Certains mythes sur cette question doivent être abandonnés, et il a été important pour l'opinion occidentale que Alain Finkielkraut l'ait fait dans son livre, Comment peut-on être Croate? Dans ce recueil d'articles parus pour la plupart dans Le Monde, il défend le nationalisme croate et le considère comme sortie de secours du naufrage communiste. En 1941, les Allemands et les Italiens déclenchèrent leur invasion. L'expérience croate sous la Monarchie n'avait pas été heureuse, et la beaucoup de gens avaient milité au Parti Paysan qui recherchait (et obtint pour un bref instant en 1939) l'autonomie. Cependant, avec l'écroulement de la Yougoslavie, les Italiens instaurèrent leur propre régime satellite, s'appuyant sur quelques centaines d'enragés fascistes qu'ils avaient soutenus de l'extérieur. Ce fut l'Ustasa (rébellion), derrière Ante Pavelic, le Chef affabulé des atours classiques des régimes fascistes. Les Italiens occupèrent les plus grandes parties de la côte adriatique et donnèrent aux Croates, en guise de compensation, toute la Bosnie. Pendant les premières semaines du nouveau régime, les Croates supportèrent cet état de fait (un peu comme le firent les Français sous Vichy à la capitulation de 1940). Le nouveau régime était d'humeur meurtrière, se proposant de "croatiser" les Serbes ou de les expulser et les exterminer. Concernant les musulmans, la politique était variable : il y eut des complications en Bosnie mais l'Ustasa a effectivement établi une mosquée à Zagreb et les Imams furent traités en alliés. Cette mosquée perdit par la suite ses minarets et devint un Musée de la Révolution. C'est aujourd'hui le Musée croate. Il n'y a pas beaucoup de publications sur ce sujet, Der kroatische Ustascha Staat de Hory et Broszat étant le livre le plus connu en langue occidentale. Depuis 1995 nous possédons aussi les mémoires de Edmund Glaises von Horstenau, qui était Général plénipotentiaire allemand à Zagreb pendant la guerre (il y fut jusqu'au dernier été 1944, démis alors de ses fonctions pour cause de défaite, et s'est sans doute suicidé à Nuremberg en 1946). C'est du pur Céline, dans la veine de son D'un château l'autre, tout d'intrigues, de trahisons, de farces vaudevillesques et d'humour noir, et écrit dans un style austro-hongrois d'une ironie intraduisible. Le livre de Glaises est important pour plusieurs raisons. Il avait gardé des amis dans le corps des officiers croates depuis l'époque austro-hongroise et connaissait assez bien le pays, appréciant les Croates mais considérant l'Etat indépendant et Pavelic comme une blague. L'Etat Ustasa était un mélange de brutalité et de farce, ce dont Glaises, bavard et désespéré, donne de nombreux exemples. La langue, par exemple, fut purgé des "yougoslavismes" (ce qui fut d'ailleurs remis à l'ordre du jour récemment). Certaines pauvres hères bureaucrates, sortis tout droit des pages céliniennes, parvenaient péniblement à produire le nouveau dictionnaire. Ils ne voulaient pas dire "radio" pour "radio". Ils regardaient alors du côté du modèle allemand, trouvaient "Rundfunik", et décidaient d'écrire "Krugoval".

Les agissements de l'Ustasa ont largement figuré dans la propagande serbe, ce qui était absurde. Tout d'abord, cela s'est déroulé il y a cinquante ans et nous nous sommes accommodés depuis des Allemands et des Italiens. De même, s'il faut parler de collaboration, on a aussi découvert du côté des Serbes de Belgrade, un régime assez docile derrière le général Nédic, avec "fascistes maison" et camps de concentration aux enseignes très ressemblantes. Il y eut, selon Finkielkraut, plutôt davantage de résistance en Croatie qu'en France sous Vichy. Là semble être la simple vérité. Les Croates n'ont pas tous opté pour l'Ustasa et de nombreuses troupes ont déserté avec armes et bagages pour rejoindre les Partisans. Il est vrai qu'aujourd'hui le gouvernement croate a commis un certain nombre de graves erreurs, et doit plus nettement se distancer par rapport à l'Ustasa. Mais ce serait un non-sens de faire l'amalgame. Tudjman lui même a des références communistes et yougoslaves irréprochables, certains membres de sa famille ayant d'ailleurs été tués par les Oustachis. Oui, le parti au pouvoir est en effet revenu à certaines pratiques politiques étranges, et lorsqu'on voit comment il a organisé sa représentation à l'étranger ou son attitude envers le problème bosniaque, on croirait parfois qu'à Zagreb on va assister à une scène de Götterdammerung... dans une version d'Offenbach. Il n'en est pas moins vrai que le parti d'extrême-droite n'a pas obtenu de représentation, que son leader a été interdit, que le pays organise des élections libres et que la télévision a pu montrer des reportages de Belgrade. En même temps, il y a encore des problèmes en ce qui concerne la presse d'opposition au gouvernement, son temps d'antenne par exemple lors des campagnes électorales. Néanmoins, des périodiques tels que Erasmus ou le journal indépendant Slobodna Dalmacija sont disponibles. Il existe des craintes, oui, mais une guerre dont les Croates ne sont pas responsables est tout de même en cause, et l'économie du pays est gravement touchée. Aujourd'hui, la Croatie a une chance plausible de devenir un pays indépendant et européen. Sa défense à Osijek et Vukovar a montré ce qui pouvait être réalisé par les Croates, même mal armés, contre les exactions de Belgrade. Je ne suis pas vraiment d'accord avec Slavko Goldstein, dans son éditorial d'introduction à Erasmus (Numéro 1, Avril 1993), lorsqu'il déclare que "la sympathie pour les Croates est une exception" — avec cette seule réserve que leur gouvernement ne devrait pas tenter le sort en se laissant aller aux stupides équivoques.

L'hystérie serbe.

Du côté serbe, on retrouve des affirmations historiques relevant de l'hystérie. Le mémorandum de l'Académie des Sciences serbe rédigé en 1986 est devenu une puissante arme de propagande pour le national-communiste Slobodan Milosevic. Il affirme qu'aucun peuple de Yougoslavie n'a vu ses caractéristiques culturelles et spirituelles autant entravées que le peuple serbe. Le romancier Dobrica Cosic, président de l'Etat sous le régime de Milosevic se lamente : "il y a très peu de peuples européens que l'histoire a malmené comme elle a malmené les Serbes". C'est faire bien peu de cas des autres peuples de ce pays. Soit, comme au Kosovo, ils ont été opprimés par une police et une armée majoritairement serbe, soit comme en Slovénie ou en Croatie, ils ont dû contribuer au financement serbe. L'opinion serbe s'est souvent et majoritairement révélée larmoyante et s'apitoyant sur elle-même. On y a vu aussi des gens hautement intelligents s'abandonner aux fariboles nationalistes les plus grotesques. Le Professeur Pavel Ivic, un philologue de l'Académie, a même longuement développé la thèse que Dubrovnik, presque entièrement croate, est en vérité une sorte de Hong-Kong serbe parce que, jadis, une variante du dialecte serbe était parlée dans son arrière-pays et que la ville faisait du commerce avec l'empire serbe. Pourquoi diable en sommes-nous arrivés là? Branka Magas éclate de rage dans le meilleur livre que nous possédions jusqu'ici sur ce sujet. Elle a en particulier le don de trouver son chemin à travers la langue de bois communiste pour arriver aux faits réels. Elle ramène à la mort de Tito en mai 1980 l'origine de cette funèbre histoire. Elle trouve, elle, assez incroyable que nous repassions au peigne fin tous nos livres d'histoire pour expliquer ce désordre, qui remonte à l'Empereur Constantin et à l'hérésie Patarène en passant par les griefs sur les domaines croates, les Habsbourgs, les Turcs et l'Ustasa. Quelques aient pu être les péchés de l'ancienne Yougoslavie on avait tout de même réussi à enterrer tous ce ramassis de vieilles ordures empoisonnées. Selon les normes des pays de derrière le rideau de fer, c'était devenu un pays dynamique et avancé, avec ses mouvements féministes, son autogestion, ses écologistes, ses pacifistes, etc... Comment le nationalisme a-t-il pu à ce point le détruire et détruire les bonnes relations entre Croates, Musulmans, Serbes, Albanais ? Elle explique la décision des communistes yougoslaves et l'adoption par Slobodan Milosevic du nationalisme par le besoin "d'une guerre pour défendre le régime parasitaire en faillite de la Serbie". Les arguments de Magas sont de premier ordre mais suivent toujours un peu quelques ornières marxistes qui veulent qu'on ne peut expliquer ce nationalisme sans mettre en cause les effets du libéralisme économique. Dans les dernières années de la décennie '70, la Yougoslavie a été atteinte de plein fouet par la réforme économique et le socialisme de marché y fit son apparition. Cette économie de marché dépendait principalement de l'afflux de monnaie forte provenant d'une part des travailleurs émigrés surtout croates et slovènes, d'autre part du tourisme, essentiellement en Croatie. Il en résulta une économie duale et instable. Le marché étant moins contrôlé, l'économie socialiste connut de graves troubles. Il y eut des grèves, des vols, l'inflation. Le contrôle des prix était fait en dépit du bon sens et establishment politique communiste se fragmenta. Slobodan Milosevic s'empara du parti de Belgrade puis du parti serbe, faisant du nationalisme prisé par l'Académie son outil privilégié. Ce n'est pas à propos de la Croatie, alors entre les mains de communistes dociles, que les troubles éclatèrent. Il y avait certes eu au début des années '70 l'épisode du "Printemps Croate", quand les communistes "à visage humain" - Franjo Tudjman était parmi eux - essayèrent de faire comme Dubcek. Mais ils avaient été punis et un régime dévoué aux communistes yougoslaves fut imposé. Le problème vint du Kosovo, sujet de lamentation des Serbes parce que les Albanais autrefois minoritaires y étaient devenus les plus nombreux et se servaient, disait-on, des pierres des cimetières serbes pour bâtir des écuries. Un grand effort fut déployé pour moderniser le Kosovo dans le style socialiste, en privilégiant l'industrie lourde. Comme d'habitude, ces investissements se sont soldés par la construction d'usines épouvantablement inefficaces. Arriva donc le socialisme de marché. Il y eut du chômage, de l'inflation et des déficits fous. Peu de temps après la mort de Tito, la police était à l'oeuvre au Kosovo et s'en prenait aux Albanais. Elle accentua la répression contre les grévistes et il y eut des morts; ce qu'exploita Milosevic. Soutenu par l'écrivain Dobrica Cosic, il joua la carte nationaliste et s'empara du parti serbe, après avoir divisé le parti yougoslave, ce qui lui permit de contrôler l'armée. Avec l'aide de nombreux collaborateurs albanais il réussit à maintenir le Kosovo sous séquestre. En 1987, les tensions s'accentuèrent alors que Slobodan Milosevic gouvernait de plus en plus despotiquement. Il ferma le Parlement du Kosovo et annula son vote sur les affaires de la Fédération. Il fit de même avec la Voïvodine, une région croato-serbe hongroise située au nord de Belgrade. Tout ceci était aussi accompagné de tentatives d'ingérence despotiques en Slovénie et en Croatie où s'accumulaient les protestations, notamment devant l'exploitation des entrées en devises de ces régions et les conscriptions militaires pour la futile guerre du sud de la Serbie. En 1987 déjà, les habitants de ces régions, questionnés par Branka Magas, disaient que la Yougoslavie cesserait bientôt d'exister. A l'heure actuelle, près du tiers de l'électorat serbe vote pour un parti fasciste et le reste est toujours prêt à défier le monde entier. La grande armée serbe bien rodée, toute entière dévouée au pays, attise encore les sentiments nationalistes des minorités dont elle s'est servi comme excuse pour attaquer la Croatie et la Bosnie.

Qu'est-ce qui a mal tourné?

Branka Magas a bien perçu toute cette politique et ses résultats et, dans un sens, elle a raison. Mais à mesure que le livre avance, ce qui commence comme une analyse marxiste change de nature : elle est visiblement étonnée du comportement de certains Serbes qu'elle a bien connu au moment du "Printemps croate" - le groupePraxis de Belgrade par exemple qui avait à l'origine pensé le Communisme à visage humain. Elle les a retrouvé pour la plupart dans l'électorat de Slobodan Milosevic. Qu'est-ce qui a mal tourné en Serbie ? Elle cite avec force approbation la réponse de cet ancien maire de Belgrade, l'architecte Bogdan Bogdarevic: "Un sentiment d'échec fonde le noyau du nationalisme serbe". Depuis la grande bataille de 1829, quand les Serbes ont de haute lutte recréé un Etat indépendant, ils ont échoué à transformer leur pays en équivalent de la Bohême ou de la Hongrie de leurs rêves. Tout ceci a des relents nettement hitlériens; le persécuteur parle le langage du persécuté. Il y a d'ailleurs eu une propagande qui a voulu prouver que les Serbes ont été victimes. En août 1939, Hitler arriva facilement à prouver que la minorité allemande en Pologne était victime de mauvais traitements, comme avant il avait pu prouver que les Tchèques malmenaient les Allemands des Sudètes. La conception même du monde se rapproche de celle d'Hitler. De la même façon que les nazis considéraient les Slaves comme des gens sales, ingrats, fourbes, se reproduisant sans retenue et devant tout de leur appareil de civilisation aux seuls Allemands, les Serbes méprisent les Croates, les Albanais et les Bosniaques. Tout comme les nazis regardaient de haut l'Occident, les Serbes contemplent avec méfiance les Croates et les Slovènes. Comme l'écrit Alain Finkielkraut: "Les nazis de cette histoire ont voulu se faire passer pour les juifs".