Arche de Zoé

Arche de Zoé

Le style volontariste tant vanté de Nicolas Sarkozy, c'est aussi et peut-être même avant tout la gaffe, la bourde et la grande maladresse. Concernant l'affaire de l'Arche de Zoé, cet ex-avocat vient d'en commettre une nouvelle par narcissisme qui risque de coûter très cher aux six membres français de l'association qu'il n'a pas ramenés sous son aile lors de son équipée héroïque au Tchad.

Tout occupé à poser devant les caméras à la suite du rapatriement dans l'avion présidentiel des hôtesses espagnoles et des journalistes français, Nicolas Sarkozy a en effet plus qu'imprudement promis qu'il retournerait bientôt dans le pays d'Idriss Déby pour ramener les six autres français accusés d'enlèvement d'enfants: "J'irai chercher ceux qui restent, quoi qu'ils aient fait. [...] Le rôle du président est de prendre en charge tous les Français", a déclaré notre Zorro national en signant de la pointe de l'épée. Des propos qui provoquent aujourd'hui la colère des tchadiens, déjà humiliés par ce qu'ils considèrent ni plus moins comme une affaire raciste de kidnapping d'enfants -- sujet très sensible en Afrique depuis l'époque de l'esclavage et de la colonisation -- et indignés par le fait que l'ONG française a berné tout le monde au Tchad pour son opération de soi-disant "sauvetage humanitaire".

Sur place, la déclaration m'as-tu-vu de Nicolas Sarkozy est ressentie comme une offense de nature néo-coloniale qui fait fi de la souveraineté du Tchad et de l'indépendance de sa Justice. Le président Idriss Déby a immédiatement répondu que les détenus ne seront pas extradés en France mais jugés au Tchad -- où ils risquent jusqu'à vingt ans de travaux forcés -- déclarant qu'il n'est "pas question pour le moment que les juridictions tchadiennes se dessaisissent du dossier". Son ministre de l'intérieur, Ahmat Mahamat Bachi, a affirmé lui plus directement que "ces bandits doivent être jugés et condamnés ici" puis pourrir dans les prisons tchadiennes avant d'être "expulsés du pays une bonne fois pour toutes". Pour ce dernier, un procès en France serait "une insulte pour le peuple tchadien". Le ministre de la Justice Albert Padacké a pour sa part estimé qu'il s'agit d'une déclaration "inopportune" et que "ce n'est pas le président Sarkozy qui décide de ce que fera la justice tchadienne". Quant à l'opinion publique tchadienne, elle estime dans son ensemble qu'il faut donner une bonne leçon aux français.

Pour les avocats français de l'Arche de Zoé dépêchés mardi à N'Djamena, le président de la République aurait voulu saboter leur travail qu'il n'aurait pas fait mieux, car sa déclaration compromet sérieusement leur intention de faire jouer l'accord de coopération judiciaire franco-tchadien signé en 1976 et qui aurait permis une extradition et un procès en France. Me Gilbert Collard estime que "cette maladresse narcissique" leur "complique la vie" et qu'il convient maintenant d'oeuvrer plutôt "dans le respect de la justice et de la population tchadiennes". Au passage, la déclaration sarkozyste complique également les démarches diplomatiques de l'Espagne qui tente de faire libérer ses trois ressortissantes.

Le porte-parole de l'Elysée, David Martinon, ainsi que le Premier Ministre François Fillon, ont dû monter au créneau afin d'éteindre le feu de brousse allumé par la bourde présidentielle. David Martinon est intervenu de Washington -- en marge du déplacement de Nicolas Sarkozy qui célèbre sa grande amitié avec le néoconservateur fauteur de guerre George W. Bush -- pour déclarer qu'une éventuelle extradition dépendait bien entendu "d'une décision des autorités judiciaires tchadiennes", tandis que François Fillon a assuré que ce qu'avait voulu dire Nicolas Sarkozy, "avec ses mots, c'est que la France accorderait une protection totale" aux membres français de l'Arche de Zoé, ajoutant qu'il faut "que les juges du Tchad et les juges français aillent jusqu'au bout des procédures et débattent ensemble de la meilleure façon de traiter cette affaire".

Après le très raciste discours sur "l'homme africain" tenu à Dakar en juillet dernier par Nicolas Sarkozy et sa dernière loi sur l'immigration intégrant des tests ADN pour les étrangers candidats au regroupement familial, le scandale de l'Arche de Zoé et cette dernière déclaration du président français commencent à ternir sérieusement l'image, déjà peu reluisante, de la France sur le continent africain. De nombreux pays d'Afrique noire évoquent désormais ouvertement un "néo-colonialisme" français depuis l'arrivée à l'Elysée de Nicolas Sarkozy et plusieurs d'entre eux viennent de rompre leurs accords avec la France en matière d'adoption d'enfants.